Chapitre 14
Les jours qui suivirent la chute de Parazampi s’organisèrent autour de la forge, des entraînements et d’une attente que personne n’osait vraiment nommer. Champi-Brume retrouvait peu à peu son rythme.
On réparait les bâtiments, on dégageait les chemins et on réapprovisionnait les ateliers. Chaque matin, de nouveaux bruits de travail nous tiraient du sommeil. Nous allions partir, mais il devenait difficile de l’imaginer au milieu de ces habitudes.
Briana se remit au travail dès que son état le lui permit. Sa forge occupait une petite bâtisse de bois et de pierre derrière la maison, où la chaleur devenait vite étouffante dès que le foyer était allumé.
Le bandage qui maintenait son bras gauche l’obligeait à ménager ses mouvements, mais sa main droite retrouvait ses outils avec la précision de quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin de réfléchir pour les saisir.
Aria et moi lui proposâmes notre aide. Elle nous arrêta avant même que nous ayons le temps d’insister.
— Ce minerai, je veux le travailler seule, déclara-t-elle. Personne d’autre ne doit toucher aux premières étapes.
Le sérieux de sa voix ne laissait aucune place à la discussion. Nous nous rendîmes utiles autrement, en portant le bois et en rapprochant ce dont elle aurait besoin. Elle réorganisa son établi pour pouvoir y maintenir les pièces sans sa main gauche.
La voir chercher un outil de sa main absente me serrait le cœur. Elle s’arrêtait, reprenait autrement, parfois abandonnait pour la matinée. Le soir, elle se couchait avant nous. Aucun de nous ne lui demandait quand elle aurait terminé.
Chaque matin, Brad m’attendait dans la cour tandis que Born corrigeait les tirs d’Aria. Le soir, nous retrouvions Briana couverte de suie et Bikao un peu moins épuisé que la veille.
— Toi. Tu viens avec moi, m’avait lancé Brad dès le surlendemain du combat, une arme d’entraînement sur l’épaule.
— Je me suis battu il y a deux jours, lui rappelai-je. J’ai encore mal aux bras.
— Justement. C’est quand ton corps se souvient de ses erreurs qu’il les corrige le mieux.
Il avait raison, ce qui m’ôta toute envie de discuter.
Ses leçons n’avaient plus grand-chose à voir avec celles qui avaient précédé notre affrontement contre Albert. Il ne cherchait plus seulement à m’apprendre à tenir une arme, à esquiver ou à frapper sans me déboîter l’épaule.
Il m’obligeait maintenant à observer : la respiration qui se raccourcissait, le pied qui pivotait avant une attaque, l’hésitation presque invisible qui suffisait à créer une ouverture.
Quelques jours plus tard, après plusieurs passes, il abaissa son arme lourde. Le choc du bois contre le sol fit trembler la poussière du terrain.
— Tu as quelque chose de bizarre, lâcha Brad en m’observant avec intensité.
— Quoi donc ? demandai-je en reprenant mon souffle, la lame encore levée.
— Mes coups passent toujours à côté de toi, expliqua-t-il. Pourtant, je suis certain que tu ne les vois pas tous venir. C’est comme si je ratais au dernier moment sans comprendre pourquoi.
Je repassai mentalement nos derniers échanges. Plusieurs attaques avaient effectivement manqué leur cible de peu, mais rien ne m’avait paru assez étrange pour attirer mon attention.
— Je n’ai rien remarqué de spécial, avouai-je en rabaissant ma garde.
— On va vérifier, dit Brad en raffermissant sa prise. Toute trace de légèreté avait disparu de son visage.
Il attaqua sans prévenir. Cette fois, son arme heurta mon épaule avant que j’aie le temps de réagir et m’arracha un pas en arrière.
Brad observa l’endroit qu’il venait de frapper, comme s’il attendait que ma peau lui fournisse une réponse.
— Là, c’était normal, bougonna-t-il, déçu.
Je massai mon épaule endolorie, le cœur battant à tout rompre après cette attaque soudaine.
— Qu’est-ce qui a changé, alors ?
— Je n’en sais rien, grogna le colosse en secouant la tête.
Il conserva cette concentration pour le reste de l’entraînement et me força à reculer bien plus souvent qu’avant. Le soir, en rentrant chez Briana, je les trouvai dans la cour. Leur conversation s’interrompit à mon approche. Aucun ne fit de commentaire, mais Brad lui avait visiblement parlé de ce qu’il avait remarqué.
Aria, de son côté, s’entraînait avec Born. Les côtes blessées de son instructeur l’empêchaient de fournir trop d’efforts, mais il tenait la cible et corrigeait sa posture avec un sérieux que ses blessures n’avaient pas diminué.
Elle discutait désormais ses consignes au lieu de chercher Briana du regard. Born lui demandait de modifier une posture qu’elle avait pourtant fini par maîtriser avant le combat ; elle acceptait assez mal de devoir recommencer.
— Tu tires trop tendue, lui expliqua-t-il. Tes épaules annoncent ton geste avant même que tu libères la corde. Détends-toi, et ton tir deviendra invisible.
— Je suis tendue parce que je crains de rater, répondit Aria en gardant l’arc levé, la mâchoire serrée.
— Alors rate. Vingt fois, cent fois s’il le faut. Mais rate avec les épaules détendues.
Elle décocha. La flèche passa à côté de la cible.
La suivante atteignit la terre. Une autre frôla le bord. Born approuvait chaque tentative comme si l’échec lui paraissait aussi instructif que la réussite, et Aria recommençait sans se plaindre, uniquement parce qu’elle refusait de laisser un morceau de bois avoir le dernier mot.
Les jours passèrent ainsi.
Un après-midi, en revenant de l’entraînement, j’aperçus Bikao traverser la place d’un pas moins traînant. Il avait consacré les premiers jours à dormir, à manger et à reprendre du poids perdu durant sa longue surveillance.
Il s’assit sur un banc, près des enfants qui jouaient devant les maisons.
— Casimir. Assieds-toi cinq minutes, m’appela-t-il en levant la main à mon passage.
Je bifurquai du sentier et pris place à ses côtés sur le bois brut. Bikao ne se tourna pas vers moi ; il continua d’observer les enfants qui jouaient plus loin sur la place de terre battue. Il resta silencieux, comme s’il cherchait dans leurs cris la bonne manière de commencer.
— Encore merci, reprit-il d'un ton plus lourd. Et désolé pour ce que vous avez enduré là-bas.
Je calai mon dos contre le dossier du banc, étirant mes jambes fatiguées par l'entraînement.
— Il me semble t’avoir déjà entendu le faire, lui rappelai-je avec un faible sourire.
— Pas comme il faut.
Il se tourna vers moi. Son visage portait la fatigue des semaines précédentes, mais quelque chose s’y était détendu.
— Tu ne m’as pas connu avant tout ça. Avant l’infection d’Albert, je riais beaucoup. J’aimais cuisiner aussi. Oui, ça te paraît drôle, mais c’est vrai. Puis on l’a perdu, et j’ai commencé à disparaître bien avant de quitter le village. Briana a tenu en se rendant utile. Moi, j’ai tenu en restant loin.
Je voulus l’interrompre, mais il inspira avant de poursuivre.
— Quand je vous ai vus dans la forêt, j’ai compris que vous étiez en train de me rendre quelque chose que je croyais perdu. Pas Albert. Lui, je savais qu’il ne reviendrait pas. Moi. Vous m’avez rendu la possibilité d’être encore quelqu’un après lui.
Il baissa les yeux vers ses mains calleuses, les tournant et les retournant comme s'il y cherchait les traces de ses choix passés. Ses paroles restèrent un instant entre nous. Elles étaient bien plus lourdes que je ne savais les porter, moi qui n'avais agi que par instinct de survie.
— Tu n’as pas à t’excuser, Bikao, soufflai-je en secouant la tête.
Bikao secoua la tête sans répondre. Devant nous, un enfant trébucha et se releva avant que ses camarades le rejoignent. Il les suivit des yeux, un sourire fatigué au coin des lèvres. Je n’avais pas de conseil à lui donner. Il n’en attendait peut-être pas.
— Pourquoi tu me racontes tout ça à moi ?
— Parce que tu es le genre de personne à qui on peut dire ce genre de choses.
Bikao tourna la tête dans ma direction.
— Allez. J’ai des gamins à surveiller, et toi, un entraînement à terminer, ajouta-t-il en se relevant avec précaution pour étirer son dos encore raide.
Je le regardai rejoindre les enfants avant de reprendre mon chemin.