Chapitre 13
— Donne-moi ta main, demanda-t-elle soudain.
— Pourquoi ? demandai-je en me tournant vers elle.
— Donne-la-moi.
— Oui… d’accord, répondis-je en lui tendant la main. Elle la prit entre les siennes sans quitter le feu des yeux, puis se rapprocha jusqu’à venir appuyer son dos contre mon torse.
Je me raidis une seconde sous ce contact qu’elle n’avait pas annoncé. Ses doigts étaient froids malgré les flammes ; je les gardai dans les miens et finis par me détendre, attentif à ce qu’elle cherchait à me dire.
— J’ai encore son visage devant moi, murmura-t-elle. Chaque fois que je ferme les yeux, je le vois foncer vers moi. Et je me revois rester là sans bouger.
— Albert ? demandai-je doucement en resserrant ma prise sur sa main.
— Ce n’est pas seulement de la peur, souffla-t-elle avant de prendre une longue inspiration. J’ai eu honte, d’accord ? J’étais là, avec mon arc, après un mois à m’entraîner, et mon corps a décidé à ma place. Je voulais bouger. Je savais ce que je devais faire. Pourtant, je suis restée immobile.
Je ne répondis pas. Je ne voyais rien de faible dans ce qu’elle venait de me décrire, mais je doutais qu’elle soit prête à l’entendre.
— Depuis notre arrivée, je voulais croire que je devenais quelqu’un de fort, reprit-elle en resserrant sa prise autour de mes doigts. Les villageois me respectaient, Born ne reprenait plus chacun de mes mouvements… J’ai fini par croire que je pourrais tenir notre promesse et te protéger.
— Aria…
— Laisse-moi finir, me coupa-t-elle brutalement.
La colère qui traversait sa voix ne m’était pas destinée. Elle l’utilisait seulement pour empêcher le reste de céder.
— Je ne veux pas redevenir celle qui attend que les choses lui arrivent. J’étais heureuse d’avoir enfin une place avec toi, de pouvoir décider parfois sans que tu me trouves ridicule. Et face à Albert, il a encore fallu que tu viennes me sauver.
— J’ai craint que tu finisses par me voir comme quelqu’un de faible, avoua-t-elle en baissant les yeux vers nos mains. Incapable de tenir ce que je t’avais promis.
Je rapprochai nos doigts. Les mots ne me venaient jamais facilement dans ce genre de moment.
— Tu es restée immobile quelques secondes face à une créature capable de nous tuer. Cela ne fait pas de toi quelqu’un de faible.
— Je sais bien que quelques secondes ne résument pas tout, souffla-t-elle. Mais je les ai senties passer.
— Moi aussi. Mais j’ai surtout vu une Aria qui lui a planté plusieurs flèches dans des points vitaux. Quand je t’ai vue tirer, je me suis dit qu’on avait une chance. Si j’ai pu lui donner le dernier coup, c’est parce que tu l’avais affaibli et que ta flèche a placé sa tête à portée de mon épée.
Aria ne bougea pas contre moi. Quelques secondes passèrent avant qu’elle ose reprendre :
— Tu veux toujours rester avec moi, alors ?
La question sortit si bas que j’aurais presque pu prétendre ne pas l’avoir entendue. À cet instant, je compris qu’elle ne cherchait pas seulement à être rassurée. Elle voulait savoir si ce que nous avions construit durant ce mois comptait réellement pour moi.
— Évidemment, répondis-je en resserrant mes doigts autour des siens.
— Je n’arrive pas à croire que tu puisses le dire aussi calmement.
— Je ne vais pas partir parce que tu as hésité devant une créature qui aurait pu nous tuer. Et je ne vais pas te promettre que rien ne changera jamais. Je ne sais pas ce qui nous attend ensuite. Mais j’ai envie de le découvrir avec toi.
— Ne me mens pas pour me rassurer. Pas toi, souffla-t-elle en se redressant assez pour se tourner vers moi.
— Je ne dis pas ça pour te rassurer, répondis-je sans détourner les yeux. Je le pense sincèrement.
Elle chercha quelque chose dans mes yeux pendant quelques secondes, comme si elle attendait d’y trouver une hésitation que mes mots auraient dissimulée. Elle finit par cesser de chercher et se rapprocha de nouveau. Cette fois, elle s’installa de côté contre moi et posa la tête sur mon épaule.
— Alors… tu ne m’en veux pas si je garde ta main ? demanda-t-elle d'une voix qui n'était plus qu'un souffle.
— Non.
— Même si je m’endors ?
— Garde-la, murmurai-je en refermant doucement mes doigts sur les siens.
Sa respiration resta irrégulière durant plusieurs minutes avant de ralentir. Ses doigts ne se détendirent jamais complètement autour des miens.
Je regardai les flammes céder la place aux braises, éveillé à me demander combien de nuits aussi calmes nous attendaient avant la prochaine tempête. Lorsqu’une bûche s’effondra, Aria resserra ma main. Je répondis par la même pression, sans la réveiller.
À mon réveil, ma main était toujours dans celle de Casimir. Ses doigts s’étaient relâchés pendant son sommeil. Je pouvais retirer les miens sans le réveiller ; je les laissai où ils étaient.
La veille, j’avais fini par lui demander s’il voulait rester avec moi. Rien que d’y repenser, j’avais envie d’enfoncer ma tête dans un coussin. Il m’avait entendue. Pire, il m’avait répondu sans sourire, comme si la question méritait d’être prise au sérieux.
Je regardai son visage endormi. Monsieur avait tout de même commencé par accepter une quête à ma place. Il avait fallu que je lui explique le problème. Depuis, il faisait des efforts, même s’il conservait cette manie de se placer devant tout ce qui pouvait me tuer.
Je préférais nettement décider moi-même du moment où il devait jouer au chevalier.
Mon père m’avait probablement mis cette idée ridicule dans la tête lorsque j’étais petite. Seulement, les histoires oubliaient de préciser à quel point il était désagréable de regarder son chevalier risquer de se faire écraser. Je revis le groinio, puis ma main qui partait contre la joue de Casimir. J’aurais aimé ne me rappeler que la peur. Il m’avait suivie jusqu’au village, mais je ne savais toujours pas ce qu’il avait pensé de moi à cet instant.
Face à Albert, Casimir avait cherché ma voix. Au milieu de cette horreur, il avait encore attendu quelque chose de moi. Je m’accrochais à cela, même si les quelques secondes où mes jambes avaient refusé de bouger me revenaient dès que je fermais les yeux.
Il remua contre le dossier. Je retins mon souffle jusqu’à ce qu’il se rendorme. Il aurait été insupportable qu’il me surprenne à le contempler ainsi.
Je me permis alors de sourire. Lui réclamer un service était beaucoup plus facile que lui demander de rester. J’adorais cette seconde où il comprenait que j’exagérais encore, son soupir, puis le mouvement de sa main vers ce que je lui avais demandé. Je repensai pourtant au jour où il m’avait demandé de le laisser s’occuper seul de son épée. J’avais eu envie de protester, puis je l’avais regardé continuer sans moi. Je n’avais pas aimé cela. Il était resté près de moi, pourtant.
J’avais passé assez de temps à voir les autres choisir pour moi. Avec lui, je pouvais enfin prendre les devants, et il ne semblait pas pressé de m’en empêcher. S’il avait besoin que quelqu’un lui retire une partie des responsabilités qu’il s’imposait, je comptais bien m’en charger. Je n’allais certainement pas prétendre le faire par pur dévouement.
Ses doigts se resserrèrent dans son sommeil. Je gardai mon sourire pour moi. Il comprendrait bien assez tôt dans quoi il s’était embarqué.
Après tout, j’avais déjà quelques idées pour la suite.