Chapitre 119
La descente vers Nécroval nous prit bien plus longtemps que la carte ne le laissait croire. Le passage se resserra entre deux parois de pierre noire et, par endroits, nous dûmes avancer l’un derrière l’autre, les épaules presque collées aux murs. Ailleurs, le chemin s’ouvrait sur de vastes salles désertes où nos pas ne produisaient aucun écho, comme si la pierre refusait de reconnaître notre présence.
La lumière rougeâtre s’affaiblit progressivement. Le froid de Nécroval remplaça peu à peu la chaleur étouffante des Abîmes.
Silas marchait derrière moi. Il resta silencieux assez longtemps pour que j’espère qu’il avait renoncé.
— Tu comptes vraiment garder le médaillon pendant tout le trajet ?
— Oui.
— Même pendant ton sommeil ?
— Même si je dois y laisser la vie.
— C’est vexant, finit par lâcher Silas derrière moi après un silence.
— C’est de ta faute.
— Vous pourriez éviter de parler de perdre la vie pendant qu’on descend vers un territoire où deux joueurs sont morts de faim ? demanda Névia, qui avançait entre nous et nous regardait tour à tour.
— Tu n’as pas la vision, Névia-chan, répondit Silas. Je parle d’une mauvaise répartition des ressources.
— La ressource reste avec moi, répliquai-je en gardant une main sur la poche du médaillon.
— Donc elle est mal répartie. C’est exactement ce que je dis, Casimir-senpai.
Malgré le froid, la fatigue et le poids laissé par les paroles de la vieille femme, Névia laissa échapper un rire. Il ne dura qu’un instant, mais dans les profondeurs silencieuses qui nous attendaient, ce son suffit à rendre la descente un peu moins sombre.
Le couloir se prolongea encore. Les murs devinrent parfaitement lisses, sans jointure ni fissure, et le sol absorba bientôt jusqu’au frottement de nos vêtements. Il n’y avait plus de vent, plus de brume, plus aucune trace des Serinriens.
Je consultai la carte. Le nom de Nécroval venait d’apparaître alors que nous n’avions acheté aucune nouvelle carte. Le territoire devait donc être lié à Célestoria, même si le système lui attribuait son propre nom.
— Nous voilà à Nécroval.
Devant nous s’étendait un passage long et étroit, sans portes, sans fenêtres et sans source de lumière visible. Pourtant, nous distinguions chaque pierre.
— Cet endroit me met mal à l’aise. Vous ne trouvez pas ? demanda Névia.
— C’est seulement un long couloir. On va arriver plus tôt que prévu, répondit Silas.
— Non. Nous sommes encore loin de la dette, Silas. À cause de toi.
La voix d’Edwards me traversa comme si elle avait attendu tout ce temps juste derrière mon épaule.
— Papa… qu’est-ce que tu fous ici ?
Le mot m’échappa avant même que je comprenne.
Papa.
Lorsque je me retournai, le couloir avait disparu. Je me retrouvai dans la cour de notre ancienne maison, sous la pluie. Les meubles s’entassaient dehors, gonflés d’eau ; la boue recouvrait le chemin et le bocal brisé gisait près du seuil, ses pièces éparpillées autour de mes pieds.
Tout était là. Le même jour, la même scène, sauf que je n’avais plus neuf ans.
Mes mains étaient plus grandes, plus marquées, capables de prendre beaucoup plus qu’à l’époque. Mon corps et ma voix avaient changé.
La peur, elle, n’avait pas bougé.
— Ne change pas de sujet ! cria Edwards. Tu vois bien qu’on est dehors sous la pluie à cause de tes conneries !
— Edwards, arrête ! Tu l’as déjà frappé. Ça suffit ! cria Marie en surgissant derrière lui.
Ma joue brûlait au même endroit que dans mon souvenir. Une seule gifle. Il n’en avait pas fallu davantage.
Je savais ce qui allait suivre. C’était le pire : pas les cris, pas la pluie ni le bocal brisé, mais la certitude de connaître chaque phrase et chaque geste. Je savais comment mon père allait me regarder, à quel moment ma mère allait s’interposer et quand il allait me chasser.
— Tu te rends compte ? reprit Edwards. Il avait de quoi payer le reste de la dette depuis tout ce temps et il nous l’a caché !
Il restait six cent cinquante euros à trouver. J’en avais sept cent dix devant moi.
Des capsules revendues, des billes, des bonbons gardés, des objets récupérés puis échangés au marché. Pour les autres, ce n’était presque rien. Pour moi, c’était tout ce que je possédais. La preuve que je pouvais encore contrôler quelque chose.
— On trouvera une solution, dit ma mère.
Sa voix manquait de force. Il me suffisait de baisser les yeux vers les pièces pour savoir ce que je pouvais encore faire.
— Dégage. Je ne veux plus te voir, ordonna Edwards en me désignant la route.
— Tu ne peux pas le mettre dehors. C’est un enfant, protesta-t-elle.
— Un enfant qui nous a regardés tout perdre alors qu’il cachait assez pour payer !
Je fixai les pièces. Dans la vraie version, je les avais ramassées. Pas quelques-unes : toutes. Pendant qu’ils se disputaient, j’avais rempli mes poches, puis couru. Mon père venait de me chasser, ma mère ne pouvait pas l’arrêter et, dans ma tête d’enfant, abandonner cet argent revenait à disparaître avec la maison.
Je connaissais la suite.
Trois ans plus tard, j’avais fini dans un camp d’enfants perdus. J’y avais appris à mieux vendre, négocier et reconnaître la valeur de ce que les autres jetaient.
C’était là que j’avais rencontré Zéline : ses cheveux roux, sa respiration parfois trop courte à cause de la mucoviscidose et sa façon de sourire comme si chaque journée gagnée méritait d’être dépensée entièrement.
Je l’aimais. Avec elle, j’avais recommencé à accumuler, mais plus seulement pour moi : j’achetais ce qui pouvait l’aider, préparais les jours où elle serait trop faible et cherchais ce qui lui donnerait une chance de rester.
Si je laissais ces sept cent dix euros ici, je changeais peut-être toute cette route. Je ne rejoindrais peut-être jamais le camp. Je ne rencontrerais peut-être jamais Zéline.
Mon corps connaissait déjà son choix.
Je me baissai et ramassai une première pièce, puis une deuxième. Bientôt, mes deux mains fouillèrent la boue avec la même urgence qu’autrefois.
Chaque pièce tombait dans ma poche avec un tintement horrible.
Je savais que c’était égoïste. Je le savais déjà à cet âge, même si je n’avais pas les mots. Mes doigts continuaient pourtant, parce que l’argent ne promettait rien. Il restait quand les familles disparaissaient, quand les maisons étaient prises et quand les adultes décidaient qu’un enfant n’avait plus sa place.
L’argent, lui, ne me demandait pas de croire.
Lorsque la dernière pièce quitta la boue, je reculai. La route s’ouvrait derrière moi, sombre et libre. Edwards ne me regardait déjà plus. Il parlait avec Marie, ma mère, partagé entre sa colère et la panique de voir leur seule solution disparaître dans mes poches.
Je me retournai et courus. La pluie me fouettait le visage et les pièces cognaient contre mes jambes. J’avais assez pour les aider, assez pour me sauver quelques jours.
Je connaissais ce chemin, chaque virage et chaque endroit où me cacher jusqu’à la nuit. J’approchais de l’endroit où, la première fois, j’avais cessé de me retourner. Je voulais continuer ; il suffisait de garder les pièces et de courir encore.
Mais Zéline me revenait à chaque pas, et je finis par ralentir.
Si je rentrais, je risquais d’effacer le chemin qui m’avait conduit jusqu’à elle : le camp, les années passées à apprendre, les objets vendus pour lui offrir quelques jours de plus. Garder l’argent ne ressemblait plus seulement à de l’avarice. Ça ressemblait à une fidélité envers quelqu’un qui n’était pas encore entrée dans ma vie.
Si je rendais les pièces, peut-être que je ne pourrais jamais l’aider.
Mais si je continuais, je laissais ma mère et mon père sous la pluie alors que j’avais exactement ce qu’il fallait pour payer.
Je m’arrêtai au milieu du chemin, les doigts crispés sur les pièces qui gonflaient mes poches.
— Ce n’est pas juste.
Ma voix se perdit sous l’orage. Je voulais haïr ce monde, je voulais haïr le futur parce qu’il me donnait une excuse parfaite.
Je n’avais pas à choisir entre ma famille et Zéline. Je m’étais servi de ce que j’avais fait pour elle, plus tard, pour justifier ce que j’avais abandonné ce jour-là.
J’avais passé ma vie à prévoir la prochaine perte. Donner aujourd’hui, c’était risquer de manquer demain ; dans mon monde, garder avait été ma seule manière de survivre.
Mais les six cent cinquante euros dont mon père avait besoin, c’était maintenant qu’il les avait devant lui. Ce que j’avais fait plus tard pour Zéline ne les lui avait jamais rendus.
— Fais chier.
Je fermai les yeux, puis fis demi-tour. Chaque pas vers la maison fut plus difficile que la fuite. Partir avait été naturel ; revenir m’arrachait quelque chose. Une partie de moi hurlait que j’étais en train de perdre Zéline avant même de l’avoir rencontrée. Une autre répondait qu’aucune bonne action future ne pouvait effacer le choix présent.
Lorsque je revins dans la cour, Edwards et Marie étaient toujours près du seuil. Mon père releva la tête et son regard descendit vers mes poches pleines.
— Tu…
Je m’approchai sans répondre et les vidai. Les pièces tombèrent dans la boue entre nous. Chaque objet vendu, chaque journée économisée, chaque possibilité future.
— Prends-les, dis-je en poussant le tas vers lui du bout de la chaussure.
— Quoi ? demanda Edwards en me fixant sans comprendre.
— Il en faut six cent cinquante. Il y en a soixante de plus. Paie la dette. Mange avec le reste. Fais-en quelque chose.
Marie porta une main à sa bouche. Edwards, lui, ne bougea pas.
— Je ne te pardonne pas. Tu m’as frappé, tu m’as chassé et je ne sais pas ce que tu feras après ça.
Je regardai les pièces dans la boue. Mon corps entier criait de les reprendre.
— Mais cette fois, je ne les garde pas.
La pluie continua de tomber tandis que le décor vacillait autour de nous. La maison se tordit, la cour se déforma et le visage de mes parents se brouilla derrière l’eau. Les pièces brillèrent une dernière fois, comme si elles cherchaient encore à m’appeler.
Je détournai les yeux avant que leur éclat me donne envie de les reprendre, et le monde s’effondra.
* * *
Je repris conscience sur le sol froid de Nécroval. Casimir et Névia étaient allongés à ma droite, inconscients. Devant nous, un portail sombre attendait dans un silence impossible.
Je restai assis, les mains ouvertes sur mes genoux. Elles tremblaient encore et je sentais presque les pièces contre ma peau.
— Donc… c’est Nécroval qui nous plonge là-dedans.
— Si je gardais l’argent, je redevenais celui que j’étais, repris-je en essayant de rire, sans réussir à produire grand-chose. Si je le donnais…
Zéline traversa ma mémoire, avec le camp que je risquais de ne jamais rejoindre.
— Si je le donnais, je risquais de ne jamais pouvoir l’aider.
— Quelle épreuve de merde, soufflai-je en serrant les poings.
— J’espère au moins que cette version d’Edwards aura payé la dette et fait fructifier le reste, marmonnai-je en me relevant avec peine.
Casimir et Névia n’avaient toujours pas bougé.
— Allez. Maintenant, à votre tour de souffrir.
— Moi, j’ai assez donné pour aujourd’hui, ajoutai-je, la voix plus basse malgré moi.