Chapitre 118
Le simple fait de le dire rendit la situation plus réelle. Aria était quelque part avec lui, loin de nous, sans personne pour l’empêcher de prendre les décisions les plus dangereuses avec l’assurance de quelqu’un qui refusait d’imaginer qu’elle pouvait échouer.
— Pourquoi tient-il autant à trouver cette Bibliothèque ?
— Peut-être qu’il s’intéresse réellement à l’histoire, répondit Névia après un instant de réflexion. Ou qu’il pense y trouver des indices pour sortir.
— Ou quelque chose qu’il ne veut surtout pas partager, ajouta Silas.
Il s’approcha ensuite de Névia avec un sourire beaucoup trop satisfait. Elle le regarda venir comme si elle hésitait entre reculer et attendre de découvrir ce qu’il préparait. Elle choisit la seconde option.
— Hé ! Je ne suis pas une enfant ! protesta Névia lorsque Silas la saisit sous les aisselles pour la soulever sans prévenir.
— J’ai touché un beau pactole grâce à toi ! Je ne te remercierai jamais assez !
— Bah, tu m’avais promis de négocier le pendentif et tu as trahi ta promesse ! Repose-moi ! insista-t-elle en battant des jambes pour retrouver le sol.
— Certainement pas. Tu es beaucoup trop précieuse pour que je te repose.
— Précieuse… moi ? murmura-t-elle en cessant brusquement de se débattre.
Je ne l’avais pas entendue prendre ce ton depuis le début de nos retrouvailles. Elle regardait Silas sans savoir, semblait-il, si elle pouvait prendre le compliment au sérieux.
Silas perdit un peu de son sourire en la reposant. Il lui ébouriffa les cheveux avec une précaution qui ne ressemblait guère à sa plaisanterie, et Névia le laissa faire sans protester.
— J’ai cru comprendre que tu lui avais rendu deux services, Silas, dis-je. C’est pas vraiment ton genre.
— Deux ? Non. Un seul.
Je regardai Névia. Elle fixait toujours Silas dans les yeux, partagée entre l’envie de repousser sa main et celle de profiter encore quelques secondes de cette attention.
— Tu m’en as rendu deux, dit-elle. Frapper Charly, c’était aussi un service. C’était le pire des trois avec moi…
Silas haussa les épaules, comme si défigurer quelqu’un ne méritait pas davantage d’explications.
— Quand on me parle de fric, je ne cherche pas plus loin que le bénéfice.
Un sourire apparut sur le visage de Névia, mais il ne dura pas.
— C’est pour ça que c’était assez facile de t’utiliser…
— Heureux de l’entendre.
— Je suis sérieuse. Cameloth t’a manipulé de la même manière. Il a compris ce que tu cherchais et il s’en est servi pour te pousser dans la direction qu’il voulait. Tu devrais faire attention.
Sa voix s’était adoucie au fil de l’avertissement. Silas retira lentement sa main de ses cheveux et l’observa, comme s’il attendait encore la moquerie qui ne venait pas.
— Tu as raison, admit-il. Merci de t’inquiéter.
— Première leçon offerte, répondit Névia avec un petit rire, sans parvenir à cacher le plaisir que lui faisait son remerciement.
C’était donc Silas qui avait défiguré Charly. Il pouvait se montrer brutal, même si rien, lorsqu’il souriait de cette manière, ne laissait deviner jusqu’où il était capable d’aller. Apparemment, c’était également lui qui s’était battu contre Aaron.
Névia avait utilisé son obsession pour l’argent afin de faire d’une pierre deux coups. Pourtant, elle venait aussi de lui révéler la faiblesse dont elle s’était servie, simplement pour éviter que quelqu’un d’autre en profite à son tour.
Ils avaient une étrange manière de prendre soin l’un de l’autre. Silas parlait de bénéfice au moment de la remercier ; Névia lui donnait une leçon pour lui éviter une nouvelle arnaque. À les voir sourire, je me dis qu’ils étaient peut-être un peu moins seuls qu’avant.
Silas allait reprendre lorsqu’il sembla se rappeler quelque chose. Son sourire disparut et il nous tendit sa montre.
— Il y a autre chose. Un truc que j’ai vu en me réveillant.
Statistiques du clan
Membres : 5
— Cinq ?
— Quand Cameloth nous a rencontrés, il a parlé de quatre personnes parce qu’on était quatre devant lui. Je n’y ai pas prêté attention. Mais hier, quand il comparait les effectifs des clans, il a affirmé que le nôtre comptait quatre membres. Je ne sais pas où il a trouvé cette information, mais il avait l’air sûr de lui.
Je vérifiai le chiffre, puis énumérai les noms à voix haute :
— Moi, Aria, Milo, toi, Névia… et Kellan.
— On devait être cinq à ce moment-là, confirma Silas. Névia n’était pas encore dans le clan hier.
Névia observa l’écran, l’inquiétude remplaçant peu à peu sa curiosité.
— Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose, à votre ami ?
— Il ne serait jamais parti sans rien dire. Il avait promis de nous rejoindre.
— Il a peut-être quitté le clan volontairement, dit Silas.
Je pensai à Kaedran, puis à la direction qu’avait prise Kellan. Il avait pu tomber sur un sanguinaire comme lui ou sur un Ennemi trop dangereux. Le territoire au nord d’Argemira avait apparemment très mauvaise réputation. Pourtant, le nom de Kellan ne figurait pas dans la liste des morts. Je m’accrochais à cela.
— On récupère Aria, puis on le retrouve.
— Entièrement d’accord.
Nous quittâmes le campement après avoir vérifié que les habitants n’avaient rien vu d’autre. Les deux joueurs étaient arrivés bien avant Silas. Personne ne connaissait leurs noms. Leurs montres s’étaient éteintes et les habitants avaient cessé depuis longtemps d’attendre qu’ils se réveillent. En m’éloignant des abris, j’aperçus une vieille femme penchée sur leurs affaires. Elle en retira un petit objet qu’elle rangea dans son manteau ; Névia et Silas avaient déjà repris la descente, et je les rejoignis sans m’attarder.
À mesure que nous avancions, les ruines de Célestoria se raréfiaient. Le sol devenait plus compact et absorbait le bruit de nos pas. L’air sentait toujours le fer et la poussière, mais une odeur de terre humide s’y ajoutait.
Je tendais l’oreille au moindre bruit, encore incapable de me fier à ce que la brume nous laissait voir, lorsqu’une voix rauque nous arrêta.
— Tout droit, c’est Nécroval. Vous savez au moins où vous allez ?
En me retournant, je reconnus la vieille femme que j’avais aperçue près des deux morts. Elle s’était enveloppée dans son manteau de toile sombre. Sa peau grise, presque cendrée, ne ressemblait à aucune peau humaine que j’avais vue ; ses yeux bruns, en revanche, auraient pu appartenir à n’importe qui. Je m’y attardai en essayant de comprendre ce qu’elle faisait seule derrière nous.
— On n’est pas déjà à Nécroval ? demanda Névia.
— Pas encore. Ici, ce sont les Abîmes de Célestoria. Nécroval est plus bas. Beaucoup d’étrangers confondent les deux… et s’en aperçoivent trop tard.
— Quelle est la différence ? demanda Silas.
— Pour nous qui vivons ici, elle n’est pas grande. Les Abîmes sont le passage entre la cité et Nécroval. Quand la lumière de Célestoria ne descend plus jusqu’à vous, vous y êtes.
— Nous sommes les Serinriens, poursuivit-elle. Ceux de là-haut ont banni notre peuple il y a des siècles. Il nous reste des traits des gens ailés, mais vous voyez ce que le temps et la pénombre ont fait de notre peau.
— Les amas de plumes plus haut venaient de votre peuple ? lui demandai-je en remarquant les plumes grises accrochées à son manteau.
— De ceux qui sont tombés avant vous. On ramasse ce qui peut encore servir. Il arrive que cela garde quelqu’un en vie.
— Dans ce cas, merci à vos ancêtres, intervint Silas en levant une main. Mais je ne leur dois pas de dettes.
Elle laissa passer la plaisanterie sans y répondre. Ses yeux descendirent vers nos poignets, et je songeai aux deux montres éteintes que nous venions de laisser derrière nous.
— Les deux morts portaient les mêmes bracelets. Ils n’ont pas réussi à traverser Nécroval : à deux, ils n’étaient pas assez nombreux. Il y a une centaine d’années, un groupe de gens comme vous est pourtant passé par ici.
— Cent ans ? Vous parlez des anciennes Éditions ?
— Les Éditions ? répéta Névia en se tournant vers moi. C’est le nom que vous donnez aux cycles ?
— C’est comme ça qu’on les a appelés quand on l’a appris, expliqua Silas. Des joueurs de notre monde apparaissent ici à intervalles réguliers. Apparemment, une nouvelle Édition commence tous les cent ans dans le Bloc.
La vieille femme nous écoutait sans chercher à corriger cette explication. Elle gardait les pans de son manteau serrés entre ses doigts et regardait au-delà de nous, vers le chemin que nous allions prendre.
— Ce groupe avait traversé Nécroval et en était ressorti, reprit-elle. Amandine, GoldBrown… Les autres noms se sont perdus.
GoldBrown. Un frisson me parcourut en reconnaissant le nom qu’Opaline m’avait donné. À Aubecour, Chrome m’avait également parlé d’une certaine Givernale, liée à la neuvième Édition. Elle avait peut-être vécu à la même époque que GoldBrown, à moins qu’un siècle ou davantage ne les sépare. J’ignorais encore à quelle Édition j’appartenais moi-même, alors chaque réponse semblait seulement ouvrir une nouvelle question.
Amandine venait néanmoins de rejoindre GoldBrown parmi les noms que je connaissais. Deux personnes venues de chez nous, qui avaient parcouru le Bloc bien avant notre arrivée.
Pour la première fois, les anciennes Éditions cessèrent de ressembler à une règle abstraite. Elles avaient été composées de personnes réelles. Des gens qui avaient eu une vie avant d’être arrachés à leur monde, exactement comme nous.
Névia resta silencieuse quelques secondes, absorbée par cette découverte.
— Chez nous, les informations parlent parfois de vagues de disparitions espacées d’environ dix ans, dit-elle enfin. Des personnes avec des histoires complètement différentes. Certains accusent des imitateurs, des réseaux de milliardaires ou des organisations impliquées dans des affaires douteuses… mais personne n’a jamais trouvé de lien clair entre toutes ces disparitions.
— Alors ça correspond, dis-je. Le temps passe dix fois plus vite ici. Cent ans dans le Bloc représentent dix ans chez nous. Les vagues de disparitions et le début de chaque Édition sont probablement liés.
Le silence qui suivit me parut plus froid que le vent. Tous les dix ans, des personnes disparaissaient de notre monde sans que personne comprenne où elles étaient parties. Ici, un siècle s’écoulait, leurs noms devenaient des légendes et une nouvelle Édition commençait.
Combien avaient suivi ce cycle avant nous ?
Combien avaient réellement réussi à rentrer ?
La vieille femme nous laissa quelques instants avec cette pensée, puis tira de son manteau le petit objet que je l’avais vue ramasser. C’était un médaillon simple, dont les bords s’étaient arrondis avec l’usure. Je regardai sa main en comprenant enfin pourquoi elle nous avait suivis.
— C’était dans les affaires des deux morts. Je l’ai récupéré avant votre départ. Eux n’en auront plus l’usage… Gardez-le. C’est le médaillon de Noctis.
— Nous n’avons plus la force de faire cette traversée, poursuivit-elle. Mais vous, vous aurez peut-être besoin d’entrer dans la tour. Ce médaillon permet d’en ouvrir la porte. Ne le perdez pas : Noctis est vivante, et il ne faut pas compter sur elle pour vous laisser repartir quand vous le voudrez.
Elle me tendit la main et attendit que j’y avance la mienne pour y déposer le médaillon. Le métal était froid. En refermant les doigts dessus, je repensai aux deux joueurs : ils avaient dû croire, eux aussi, qu’ils en auraient encore besoin.
— Casimir, donne-le-moi, réclama aussitôt Silas en tendant la main.
— Il brille. Je le veux, insista Silas, les yeux presque aussi brillants que le médaillon.
— Non.
— Je ne le perdrai pas.
— Tu ne le ressortirais jamais de ton sac.
— Je pourrais le revendre plus tard.
— Alors encore moins.
Silas ramena sa main contre lui avec une mine si déçue que j’aurais presque pu oublier ce qu’il venait de proposer. Névia le laissa bouder pour s’incliner devant la vieille femme.
— Merci beaucoup, madame. Je ne sais pas si j’aurais votre courage, dans un endroit pareil.
Elle regarda derrière elle, vers les abris que la brume nous cachait déjà en partie. Pendant quelques secondes, je crus qu’elle n’allait pas répondre. Ses doigts tenaient toujours son manteau fermé à l’endroit d’où elle avait sorti le médaillon.
— Il reste peu de choses ici. Si l’une d’elles peut encore sauver quelqu’un, autant qu’elle parte avec vous.
Je rangeai le médaillon dans ma poche avant de reprendre la descente avec les autres, puis vérifiai qu’il ne risquait pas de glisser. Je n’avais pas très envie qu’elle l’ait retiré aux deux morts pour qu’il nous survive à son tour.