Chapitre 120
— Norman, je veux moi aussi venir.
Il me fixa avec cette expression lasse que je connaissais trop bien.
— Je t’ai déjà dit que tu ne pouvais pas, Névia. Tu n’as pas le mérite.
La phrase me frappa comme autrefois.
Le mérite. Celui de Norman, ses efforts, ses chances. Tout revenait toujours à lui, comme si mes notes, mes nuits passées à travailler et les rêves que je n’osais même plus formuler ne comptaient jamais vraiment.
La jalousie remonta avec une facilité effrayante. Ce n’était pas une petite honte qu’on repousse avec un sourire, mais quelque chose de brûlant et profond, presque rassurant dans sa violence.
Au moins, elle me donnait une direction.
— C’est juste parce que ta mère a tout fait pour toi.
— Écoute… sois déjà contente que ma mère t’ait prise sous notre toit, reprit Norman en baissant les yeux. Elle ne va pas en plus négocier pour que tu prennes ma place.
Prendre sa place. Tout semblait appartenir à Norman avant même que j’aie le droit de le vouloir.
— À chaque fois, c’est la même chose, continua-t-il. Peu importe ce que je fais, tu veux l’avoir aussi. J’ai fermé les yeux quand tu prenais les objets que ma mère m’offrait, quand tu copiais mes projets, mes choix ou mes idées. Mais là, non. Je ne négocierai pas avec elle pour que tu entres dans cette université. Tu n’as aucune raison d’y aller.
J’avais de meilleures notes. Je travaillais plus dur. Je méritais autant que lui, peut-être davantage. Pourtant, sa mère ne m’avait jamais regardée comme elle le regardait.
Depuis mes onze ans, je mangeais à leur table, dormais sous leur toit et vivais dans leur maison sans jamais obtenir une véritable place. Seulement un coin, une dette et le rôle de la fille qu’on avait recueillie.
— Arrête de toujours être jalouse de mes accomplissements.
Le mot me transperça. Jalouse.
Oui. Je l’étais au point d’avoir envie de rire et de pleurer en même temps.
Le décor trembla. Pas assez pour que Norman réagisse, mais suffisamment pour que je reconnaisse ce moment. Ce n’était pas seulement un souvenir. Je revivais la dispute où tout avait commencé, celle après laquelle j’avais décidé que, si personne ne me donnait une place, je la prendrais moi-même.
Dans la vraie vie, je l’avais suivi le lendemain jusqu’à son université et jusqu’au bureau du directeur.
Là, j’avais menti.
Pas un petit mensonge. J’avais raconté ma situation, expliqué que je vivais chez la famille de Norman depuis des années, accusé sa mère d’avoir truqué ses bulletins et déformé tout ce qui pouvait convaincre le directeur que Norman ne méritait rien de ce qu’il avait obtenu.
Lorsqu’il avait commencé à douter, une satisfaction horrible m’avait rempli la gorge.
J’avais gagné et j’avais pris sa place.
Même avec la lettre entre les mains, je n’avais pas été heureuse. Seulement vide.
La chambre revint autour de moi. Norman me regardait toujours, sans savoir ce que j’étais en train de revivre.
— Enfin, tu lâches l’affaire. Je suis désolé, mais c’est comme ça.
Il se détourna et j’aurais voulu le retenir, seulement le décor se dissolvait déjà. Un instant plus tard, nous étions devant la maison, le lendemain. Norman partait avec son sac sur l’épaule ; mes jambes m’emportaient derrière lui, comme la première fois.
— Non…
Mes pas continuèrent. La jalousie était toujours là, plus forte que ma honte. Chaque mètre rallumait les mêmes questions.
Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi devrais-je rester derrière pendant qu’il partait vivre ce qui aurait dû être mon rêve ?
Je voyais déjà le bureau du directeur. Je connaissais les mots, l’endroit exact où appuyer pour faire mal et la façon de transformer ma douleur en preuve, mon envie en justice, mon mensonge en revanche.
C’était ça, le pire.
Une partie de moi en avait encore envie. Je voulais toujours le voir perdre ce que je n’avais jamais eu.
— Tu rigoles, j’espère ? Pourquoi tu me suis, Névia ? demanda Norman en s’arrêtant pour se retourner vers moi.
J’ouvris la bouche. Les phrases de l’ancienne version étaient là.
Je viens parce que je mérite cette place plus que toi.
Je viens parce que ta mère a triché.
Je viens parce que tu ne devrais pas y aller.
Elles remontèrent jusqu’à ma gorge, puis je regardai Norman.
C’était juste un garçon qui partait vers son avenir et ne comprenait pas pourquoi je ne pouvais pas le laisser partir.
J’eus honte des phrases qui me venaient encore. À le regarder attendre ma réponse, je n’arrivais plus à les lui jeter au visage.
— Je voulais juste te dire bonne chance.
— Quoi ? fit Norman, sans bouger.
— Au début, je voulais te suivre. Je voulais faire comme avant, tout gâcher parce que je ne supportais pas de te voir partir à ma place. Mais je ne vais pas le faire.
Il ne comprenait toujours pas.
— Névia…
— Je t’envie, Norman. Je t’envie tellement que ça me dégoûte. J’envie ta place, ta mère, ta chance, la façon dont le monde semble toujours t’ouvrir une porte pendant que je reste derrière.
— Mais ce rêve-là, aujourd’hui, c’est le tien, repris-je dans un rire étranglé. Pas le mien. Alors bonne chance.
Son visage perdit peu à peu sa dureté.
— Tu es sérieuse ?
— Oui. Va-t’en avant que je te suive à nouveau.
— Merci, finit-il par répondre, les yeux baissés.
Un seul mot. Pas assez pour réparer des années de comparaison ni pour combler le vide, mais suffisamment pour me faire comprendre que je venais de choisir quelque chose qui ne me ressemblait pas encore.
Quelque chose de meilleur.
Je me retournai avant qu’il voie mes larmes. Chaque pas vers la maison fut une torture. Mon corps voulait faire demi-tour et mon esprit hurlait que j’abandonnais ma seule chance, que personne ne me remercierait, que Norman réussirait, serait aimé et célébré pendant que je resterais la fille de trop.
Je continuai sans me retourner. Je ne le suivis pas. Je ne pris pas sa place. Je rentrai.
Le temps se comprima. Les jours passèrent sous forme d’images trop rapides : la maison, les repas silencieux, ma chambre et les nouvelles de Norman racontées à table avec fierté.
Puis l’annonce arriva.
Norman était mort.
Il avait chuté dans la cage d’escalier de l’université, sur plusieurs étages. Un accident absurde et brutal.
Je restai figée. J’avais renoncé. Je n’avais pas menti. Je n’avais pas pris sa place. J’avais fait le choix inverse et il était mort quand même.
Dans la vraie version, j’avais pris sa place… et il avait vécu.
Ici, je lui avais laissé la sienne… et il était mort.
J’avais eu envie que mon renoncement répare quelque chose. Dans cette version, Norman avait simplement pris l’escalier où il était mort, et je n’étais même pas là pour comprendre ce qui s’était passé. J’avais changé mon choix ; je n’avais aucune prise sur la suite.
— Alors à quoi ça sert ? demandai-je, les larmes coulant sur mes joues.
Le silence répondit à sa manière.
À ne pas devenir quelqu’un que tu détestes.
La phrase ne venait de personne. Ou peut-être de moi.
* * *
La maison disparut. Le sol froid de Nécroval revint sous mes mains et j’inspirai comme si je remontais d’une noyade.
— Atchoum… je suis revenue ?
Silas laissa échapper un rire sombre près de moi.
— Bienvenue parmi les morts, Névia.
— Vraiment ? Je suis morte ? demandai-je en clignant des yeux.
— Bien sûr que non, idiote. Apparemment, tu as réussi à faire le bon choix.
— Le bon choix… C’est drôle, repris-je, les mains encore tremblantes. Dans mon souvenir, j’ai fait le mauvais. J’ai pris sa place par jalousie et Norman a continué à vivre. Là, j’ai fait l’inverse… et il est mort.
L’ironie disparut du visage de Silas.
— Donc l’épreuve ne récompense pas le résultat. C’est de l’arnaque.
— Non… C’est peut-être le choix qui compte. Et c’est ça qui est horrible. Même quand tu fais mieux, ça ne veut pas dire que ça finit bien.
— Ouais. Ça, je comprends, répondit Silas en détournant le regard.
— Et Grand fr— Casimir ? repris-je en m’essuyant les joues du revers de la manche.
— À ta droite.
Casimir était toujours allongé, immobile.
— Merde… tu crois qu’il va réussir ?
— Il a intérêt. Aria va nous pourchasser dans tous les territoires.
Nous attendîmes. Chaque seconde paraissait plus longue que la précédente. Silas surveillait le portail devant nous tandis que je ne quittais pas Casimir des yeux.
Son corps finit par frémir.
— Casimir ! m’exclamai-je.
* * *
CASIMIR
Quand le plafond noir de Nécroval reparut au-dessus de moi, je mis encore quelques secondes à sentir que mes joues étaient mouillées.
— Onii-chan ? demanda Névia. Qu’est-ce que tu as vu ?
Je restai allongé, incapable de répondre tout de suite. Qu’est-ce qu’elle me racontait ? Les images de l’épreuve se mélangeaient encore dans ma tête.
Je revoyais une pièce grise et, au centre, une table avec un dossier blanc posé devant moi. Un mot figurait dessus :
ORIGIN
Enfin, je croyais que c’était ça. Plus j’essayais de me concentrer, plus les lettres devenaient floues.
— Il y avait un dossier, murmurai-je. Blanc. Avec un nom dessus… Origin, je crois.
— Tu l’as ouvert ? demanda Silas en se rapprochant.
— Non.
Je fermai les yeux une seconde. À côté de la table, il y avait aussi une porte. Je ne me souvenais pas de l’avoir vue apparaître ni de ce qui se trouvait derrière. Seulement de cette sensation au moment de m’en approcher.
Quelqu’un m’attendait de l’autre côté.
Je n’avais entendu aucune voix. Je n’avais aperçu aucun visage. Pourtant, j’avais pensé à Aria avec une certitude impossible à expliquer.
— J’ai pris une porte. J’ai cru qu’Aria était derrière.
— Elle y était ? demanda Névia.
— Je n’en sais rien. Je ne l’ai même pas vue. J’ai juste… senti que c’était elle.
Les souvenirs se désagrégeaient à mesure que je parlais. Je ne savais plus pourquoi j’avais dû choisir, ni ce qui serait arrivé si j’avais ouvert le dossier. Je savais seulement que je l’avais laissé derrière moi pour franchir cette porte.
— Tu as peut-être raté un contrat avec un salaire énorme pour une impression pareille ? s’étonna Silas.
— Tu n’as rien compris.
Un rire encore fragile échappa à Névia.
J’essayai encore de retrouver ce que j’avais laissé sur cette table. Tout se brouillait, sauf le manque d’Aria, aussi net qu’avant l’épreuve.
— Elle me manque grave, putain.
— Donc tu ne sais rien sur ce dossier mystère, tu ne l’as pas ouvert et tu n’as même pas vu Aria ? résuma Silas après m’avoir fixé quelques secondes.
— Merci pour ce résumé très encourageant.
— Je vérifie seulement que tu as bien survécu à l’épreuve sans la moindre information utile.
— J’ai survécu. C’est déjà une information.
— Tu nous as quand même fichu la trouille, Nii-chan, reprit Névia en s’essuyant les yeux.
— Tu peux arrêter trente secondes d’utiliser mes répliques ? C’est gênant, lâcha Silas.
— Vous rigolez, mais moi, j’ai choisi une porte au hasard parce que j’étais persuadé que ma copine se trouvait derrière, répondis-je avec un sourire épuisé. J’ai connu des décisions plus rationnelles.
— Assume tes responsabilités, merde, lâcha Silas en levant les yeux au ciel.