Chapitre 117
Je retrouvai mon équilibre sans vraiment rassurer Névia : elle resta à portée de mon bras, prête à me soutenir si mes jambes cédaient.
— Ça fait combien de temps que je suis ici ?
— Difficile à dire. La nuit commençait à tomber sur Célestoria, mais dans les Abîmes, la lumière ne change presque pas. Je n’ai pas retrouvé Silas non plus. J’ai cherché autour de l’ascenseur pendant un moment. Il y avait des traces, mais rien d’assez clair pour les suivre. Puis mon traceur s’est mis à réagir, alors je t’ai trouvé.
— Et l’ascenseur ? On peut s’en servir ?
— Il est remonté un peu quand je suis sortie, puis il s’est bloqué. Je ne crois pas qu’on puisse l’utiliser dans cet état.
À travers les fissures du plafond, j’essayais de repérer une ouverture. Même s’il en existait une, Célestoria était bien trop haut pour que nous puissions la rejoindre sans mécanisme.
— Le temps presse. On doit retrouver Silas et trouver un moyen de remonter.
Sous nos pas, le sol produisait un bruit humide, comme si des poches d’eau restaient prises sous une croûte trop fine. Le vent s’engouffrait dans les fissures et en tirait un son grave qui nous accompagna pendant la marche.
Les Abîmes s’étendaient bien au-delà de mon point de chute. Des pans de bâtiments dépassaient de la brume rouge, inclinés dans des directions impossibles. Certains portaient encore les ornements de Célestoria, mais le marbre blanc avait viré au gris et les ailes sculptées étaient brisées. La cité semblait avoir rejeté ici tout ce qu’elle ne voulait plus voir.
— Tu crois que Silas a pu survivre ?
— Il a survécu à pire.
— À une chute pareille ?
— Non. Mais il a reçu aucune pièce dans les récompenses d’Aubecour, c’est pire que cette chute.
— Ce n’est pas très rassurant.
— Je fais ce que je peux.
Nous suivîmes le signal de Silas sur ma montre. Il apparaissait par intermittence, parfois droit devant nous, parfois légèrement plus décalé. Le sol descendait sans former de véritable pente ; chaque partie semblait s’être affaissée à une époque différente, nous obligeant à contourner des crevasses et des murs effondrés.
Névia regardait régulièrement derrière elle, comme si Cameloth pouvait surgir de la brume avec Aria entre les mains. J’aurais aimé pouvoir lui dire ce qui se passait au-dessus de nous ; je cherchais pourtant le moindre indice sur Silas avec aussi peu de certitudes qu’elle.
— Tu penses qu’elle est encore avec lui ?
— Oui.
— Comment tu peux en être sûr ? reprit Névia après quelques secondes.
— Parce qu’il a besoin d’elle vivante. Et parce qu’Aria trouvera un moyen de lui rendre chaque seconde insupportable.
L’image m’arracha presque un sourire. Même captive, Aria devait déjà avoir réussi à lui faire regretter de ne pas m’avoir simplement laissé tranquille. Névia, elle, ne sembla pas vraiment rassurée. Elle continua d’avancer à mes côtés, plus silencieuse, jusqu’à ce que sa voix revienne avec davantage de précaution.
— Elle avait l’air détruite quand tu es tombé.
Le souvenir effaça aussitôt ce qu’il restait de mon amusement. Je revis son bras tendu au-dessus du vide, son visage lorsque mes doigts avaient glissé hors des siens et cette peur qu’elle n’avait même plus essayé de cacher. Ma mâchoire se crispa malgré moi.
— Je lui ai dit que je l’aimais juste avant.
— Je sais.
— Comment ça, tu sais ? demandai-je en tournant la tête vers Névia.
— Tout le monde était là.
Il me fallut une seconde pour me rappeler que notre déclaration avait effectivement eu lieu au milieu de personnes qui avaient eu la politesse toute relative de faire semblant de ne pas écouter.
— J’avais oublié ce détail.
— Et elle t’a embrassé, ajouta-t-elle avec un sourire timide, après une hésitation.
— Tu as vu ça aussi ? demandai-je en la regardant cette fois bien en face.
— C’était difficile de regarder ailleurs.
Avec tout ce qui s’était passé juste après, j’avais presque oublié que ce moment particulièrement intime avait eu plusieurs témoins. Il fallait que Névia choisisse maintenant pour me le rappeler.
— Très bien. Toute ma dignité est donc restée à Célestoria.
— Pas toute, précisa Névia, dont le sourire s’était élargi.
— Névia, l’avertis-je d’un regard qui lui déconseillait de développer.
— D’accord, grand frère.
Nous suivions toujours la direction indiquée pour Silas lorsque nous découvrîmes des marques profondes dans une couche de poussière grise. Elles ne ressemblaient pas à des empreintes de pas : quelque chose de léger avait glissé sur le sol sur plusieurs mètres avant de s’arrêter brutalement.
Les plumes apparurent peu après. Grandes, grises, elles formaient un amas épais contre une paroi effondrée. Certaines portaient encore des traces de sang séché.
— Silas.
— Tu crois qu’il est tombé là-dessus ? demanda Névia en s’accroupissant près des plumes, sans lâcher sa jupe.
— J’espère pour lui.
La masse paraissait suffisamment épaisse pour amortir une chute, même si je ne comprenais pas ce qu’elle faisait au fond des Abîmes. Des empreintes s’en éloignaient vers l’est.
Nous les suivîmes entre deux murs penchés, puis dans une plaine où la brume montait jusqu’aux genoux. Le Champi-soins avait réparé mon corps, mais ma tête restait lente. Des fragments de ma chute revenaient au rythme de mes pas : la détonation, la douleur, le vide, puis Aria penchée au-dessus de moi.
— Si ça ne va pas, on peut faire une pause, proposa Névia en ralentissant pour marcher à ma hauteur. Ou tu peux t’appuyer sur moi.
— Je vais bien.
— Je ne suis pas bête. Je le vois.
— Dans ce cas, je compte sur toi pour me ramasser.
— Je préférerais qu’on n’en arrive pas là.
Je réduisis malgré tout l’allure. C’est alors que plusieurs silhouettes se découpèrent au loin dans le brouillard, autour d’une construction basse. Assemblée avec des planches mal jointes et des morceaux de métal rouillé, elle s’appuyait contre les ruines d’un ancien mur. Des corps efflanqués étaient assis tout autour. Certains bougeaient à peine ; d’autres fixaient le vide, la peau collée aux os.
— Un abri ? demanda Névia.
— Ou quelque chose qui en a la forme.
Un homme à la peau grise fut le premier à remarquer notre approche. Il tourna lentement la tête, comme si nous venions de troubler un effort qui lui coûtait déjà beaucoup.
— Des visiteurs ? murmura-t-il d’une voix râpeuse.
— Le troisième, souffla une femme près de lui.
— Le troisième ? Tu crois que Silas… soufflai-je en croisant le regard de Névia.
Deux corps gisaient près du mur, les yeux fermés. À leurs poignets, je reconnus des montres identiques aux nôtres.
— Ce sont des joueurs, soufflai-je.
— Morts probablement par manque de provisions, répondit une voix derrière nous.
— Silas ! m’écriai-je en me retournant vers la voix.
Il sortit de l’ombre d’une construction. Une écorchure barrait son front et son haut était déchiré à l’épaule, mais il était debout. C’était tout ce qui comptait.
— Je ne pensais pas vous revoir aussi vite.
Je le serrai dans mes bras sans réfléchir. Silas resta raide une seconde avant de me tapoter le dos.
— Tu peux me lâcher. Je n’ai rien de valeur dans les poches.
— Ferme-la.
— Comment tu as survécu ? lui demandai-je en le relâchant enfin.
— Grâce à un tas de plumes. De très grandes plumes grises. J’ai atterri dedans. Ça n’a pas rendu la chute agréable, mais ça m’a évité de finir aussi vide que mon portefeuille avant tout ça.
— On les a vues, dit Névia.
— Et toi, je suppose que tu as décidé de copier ma chute avec deux blessures en plus, reprit Silas en détaillant les trous dans mon haut.
— Cameloth m’a tiré dessus.
— Bizarrement, ça ne me surprend pas.
— Où sont les autres ? demanda Silas après avoir regardé derrière nous, puis vers les habitants du campement.
Névia lui raconta tout : ma chute, la capture d’Aria, l’affrontement contre Soléïge, la trahison de Cameloth et sa descente par l’ascenseur. Silas l’écouta sans l’interrompre, même si ses yeux revenaient plusieurs fois vers les montres des deux morts.
— Cet enfoiré m’a eu alors qu’on devait échanger un objet. J’étais assis sur un banc au bord du promontoire. Je lui avais sorti son pendentif parce qu’il voulait s’en prendre à Névia et qu’il m’avait promis quelque chose de mieux. Il a sorti son arme et j’ai volé en arrière avant de comprendre.
— Il t’avait proposé quoi ?
— Une information sur les pactes et Soléïge. Je pensais que ça valait plus qu’un objet capable de rendre invisible.
— Et surtout, il me promettait un pendentif permettant de vendre n’importe quoi au quadruple de son prix, poursuivit-il, les lèvres pincées. Mauvais calcul.
— Tu t’es fait arnaquer sur une bonne affaire, ricana Névia.
Silas lui lança un regard qui aurait pu être vexé s’il n’avait pas surtout eu l’air de refaire mentalement ses comptes.
— Avant de me balancer, il a dit que c’était lui qui avait pactisé. On pensait que c’était Ewen, vu que c’est lui qui avait ramené Soléïge devant nous.
— Cameloth a joué la comédie depuis le début pour détourner les soupçons, résuma Névia. Ewen était présent pendant l’échange. Il répétait qu’on perdait trop de temps et que Soléïge représentait la solution la plus rapide. Je crois surtout que Cameloth lui a soufflé cette idée jusqu’à ce qu’il soit persuadé qu’elle venait de lui.
— Et maintenant, Cameloth a Aria. Encore une fois, dis-je en regardant les abris à travers la brume.