Chapitre 116
Quelque part entre ma chute et mon réveil, un souvenir remonta à la surface. Je ne revivais pas vraiment cette nuit-là. Pourtant, tout me revenait avec une précision étrange.
Le feu grésillait faiblement dans l’âtre. Dehors, Champi-Brume avait sombré dans le silence. Aria était allongée à côté de moi sur le canapé de Briana, assez près pour que son épaule frôle parfois la mienne.
Je me souvenais surtout du moment où elle avait tourné la tête vers moi.
« Et le fait que je t’aie attrapé le bras ce matin, ça ne t’a vraiment pas dérangé ? »
« Non… Au contraire. J’ai trouvé ça… reposant. Enfin, c’est bizarre. Oublie ce que je viens de dire. »
« Pourquoi ? Parce que vous venez d’être honnête et que ça vous gêne ? »
Le reste de notre échange s’était brouillé avec le temps. Une phrase, pourtant, était restée intacte.
« D’accord. Désolé. Je voulais bien faire. »
« Justement, c’est souvent comme ça que vous faites des bêtises. Et puis… quand je disais que vous aviez l’air docile, je ne crois pas m’être trompée. Peut-être que je mènerai vraiment la danse entre nous. Ça devrait vous arranger, non ? Vous disiez vouloir porter un peu moins de responsabilités. »
À l’époque, j’avais trouvé étrange de pouvoir lâcher prise aussi facilement auprès d’une fille rencontrée quelques heures plus tôt. Maintenant, en repensant à cette nuit, je ne regrettais rien.
Parmi cent personnes, il avait fallu qu’Aria se trouve près de moi au Point A, puis que nous soyons envoyés ensemble à Champi-Brume. La coïncidence paraissait presque trop parfaite. Comme si quelqu’un avait choisi la personne idéale avant de la placer sur ma route.
Cette idée aurait dû m’inquiéter davantage. Peut-être que notre rencontre n’avait jamais été laissée au hasard. Peut-être que le Bloc avait observé ce qui nous manquait avant de nous réunir.
Ça ne changeait pourtant rien à ce que je ressentais. Personne ne m’avait obligé à aimer Aria et personne ne l’avait forcée à me choisir. Le destin avait peut-être décidé de notre rencontre. Tout le reste nous appartenait.
Et maintenant que je savais enfin qu’elle m’aimait aussi, je l’aimais encore plus.
Le salon de Briana s’effaça. Je revis Aria à Célestoria, sa main contre ma joue et sa voix encore tremblante de tout ce que nous venions enfin de nous dire. Elle se hissa légèrement vers moi et posa ses lèvres sur les miennes.
Le baiser fut bref, presque maladroit, mais il ne ressemblait à aucune hésitation. Lorsqu’elle recula, ses joues étaient rouges et ses doigts restèrent accrochés à mon vêtement.
« Voilà, murmura-t-elle. Maintenant, tu n’as plus le droit de prétendre que tu ne sais pas. »
Je n’aurais rien demandé de mieux que de rester dans ce souvenir.
Une lumière rougeâtre filtrait à travers les fissures du plafond. L’air sentait la pierre humide, le fer et quelque chose de brûlé. Je repris conscience sur un sol craquelé, avec l’impression que mon corps avait été démonté puis remonté pendant mon sommeil.
Lorsque ma vue cessa de trembler, je reconnus Névia, agenouillée près de moi. Ses cheveux collaient à ses tempes et ses yeux fatigués brillaient dans la pénombre.
— Casimir… Tu te réveilles enfin.
— Névia ? Où est-ce qu’on est ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je me redressai lentement, en attendant que la douleur me coupe le souffle. Rien ne vint. Une profonde inspiration tira légèrement sous mes côtes, mais je pus la terminer sans difficulté.
— J’ai survécu à la chute, on dirait.
— Oui, souffla-t-elle. Tu m’as fait si peur.
Le soulagement n’effaçait pas tout à fait la tension de son visage. Je ne savais pas depuis combien de temps elle attendait près de moi, ni dans quel état elle m’avait trouvé.
Autour de nous, les dalles brisées formaient une surface irrégulière qui se perdait dans la pénombre. Au-dessus, cette lumière rouge ne ressemblait pas à un ciel. Je cherchai un instant les hauteurs de Célestoria, mais ne distinguai que la pierre et les fissures.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— J’ai pris l’ascenseur pour te rejoindre. Je ne pouvais pas rester là-haut en sachant que tu étais tombé.
Elle baissa les yeux avant de poursuivre.
— Cameloth a pris Aria. Il veut se servir de l’autorité d’Auboriale pour retrouver la Bibliothèque.
— Putain… Elle porte un peu trop bien son titre de princesse, à se faire capturer comme ça.
Mon rire nerveux mourut presque aussitôt. Je revoyais sa main tendue au-dessus du vide. Elle avait essayé de me retenir, puis je l’avais perdue de vue.
— J’ai tenté de l’aider, reprit Névia. Elle a frappé Cameloth au visage, mais il lui a saisi les poignets et a utilisé le pendentif sur elle. Elle est devenue invisible. Dubios ne pouvait plus attaquer sans risquer de la toucher. Milo est parti au milieu de tout ça… Je ne sais même pas pourquoi.
Ses doigts serraient les plis de sa jupe. Je posai une main sur son épaule.
— Tu n’as rien à te reprocher. Aria ne se laisse jamais faire longtemps. On la retrouvera.
J’aurais aimé être aussi certain que ma voix le laissait entendre. Névia acquiesça, mais son regard resta baissé.
— J’ai hésité entre te rejoindre et continuer à le poursuivre. J’ai choisi de venir te chercher.
— Merci. Au moins, je ne t’ai pas perdue.
Je voulus me lever, puis aperçus le sang séché sur mon haut. Les impacts avaient déchiré le tissu. En dessous, pourtant, la peau était refermée.
Je passai les doigts sur ma poitrine, puis sur mon épaule. Je me souvenais des tirs. De la violence du choc. Ce que je touchais maintenant ne correspondait pas à ce souvenir.
— Comment tu as fait ?
Névia consulta sa montre avant de me montrer ce qu’elle avait utilisé.
— J’ai pris un Champi-Soin dans l’inventaire du clan. L’Émeraude Régénératrice a amplifié son effet. J’ai fait comme j’ai pu pendant que tu étais inconscient.
Un morceau de tissu taché de sang reposait près d’elle. Ses bords avaient été découpés grossièrement.
— Et pour le sang ?
— Je n’avais rien d’autre. J’ai coupé le haut d’une de mes chaussettes.
Je baissai les yeux vers ses jambes. L’une de ses chaussettes s’arrêtait effectivement plus bas que l’autre.
— Tu as vraiment découpé ta chaussette pour moi ?
— Ce n’était pas le moment de chercher une serviette, grand frère.
Le surnom me prit de court. Elle l’avait prononcé sans hésiter, comme s’il lui était venu avant même qu’elle y réfléchisse. Je la regardai encore un instant. Après l’avoir entendue douter de sa place parmi nous, cette assurance me fit du bien.
— Je voulais seulement mesurer l’importance du sacrifice.
— Je peux reprendre le tissu et chercher autre chose, si tu préfères.
— Surtout pas. Il a déjà trop vécu.
Elle rit malgré elle. Ses épaules se détendirent un peu, puis elle se pencha de nouveau vers mon épaule pour examiner la peau. Elle semblait avoir autant de mal que moi à croire au résultat.
— Tu n’as vraiment plus mal ?
— Rien de chez rien.
— Même quand tu respires ?
Je remplis mes poumons et fis doucement rouler mon épaule. Mes muscles restaient raides, mais je ne retrouvais pas la douleur des blessures.
— Toujours rien.
Je pouvais respirer. Bouger. Névia avait réussi à me maintenir en vie, et je restais assis à regarder le sang sur mes vêtements pendant qu’Aria se trouvait encore avec Cameloth.
Son visage me revint, puis notre baiser, ses doigts accrochés à moi et tout ce que nous avions enfin réussi à nous dire. J’aurais voulu m’en tenir à la nécessité de la retrouver. Mon corps choisit malheureusement cet instant pour me rappeler autre chose.
Je ramenai discrètement les pans déchirés de mon haut devant moi.
Névia suivit le mouvement avant de détourner aussitôt les yeux. Ses joues rougirent, mais son soulagement sembla prendre le dessus sur sa gêne.
— Bon… tu vas bien.
— C’est ce que je te dis depuis tout à l’heure.
— Non, mais vraiment bien.
Je resserrai le tissu devant moi. Survivre à deux tirs et à une chute aurait dû suffire à rendre ce réveil mémorable. Je me serais volontiers passé de cette vérification supplémentaire.
— On peut éviter de préciser ?
— C’est sûrement un effet secondaire du Champi-Soin, proposa-t-elle en essayant de reprendre son sérieux.
— Oui. Accusons le champignon.
Elle acquiesça avec une application qui me donna presque envie de rire.
— C’est mon devoir de prendre soin de toi maintenant, grand frère. Pas celui d’Aria…
Je la regardai. Vu la direction de notre conversation, elle aurait difficilement pu choisir un pire moment pour apporter cette précision.
— Apparemment, mon corps n’est pas tout à fait du même avis.
— Je parlais de tes blessures ! protesta-t-elle, rouge jusqu’aux oreilles.
— Moi aussi.
— Menteur.
Son expression ne me laissait aucune chance de défendre cette réponse. Je rajustai mon haut et préférai revenir à quelque chose de moins embarrassant.
— Dans tous les cas, ta chaussette a fait un excellent travail.
— Je suis soigneuse, moi, répondit-elle avec un peu de fierté.
— Je confirme. Et je suis content que ce soit toi qui m’aies trouvé.
Son sourire changea. Elle ne chercha plus à détourner les yeux ni à cacher ce que ma réponse lui faisait.
— Moi aussi.
Je gardai un instant ma main sur son épaule, puis regardai de nouveau autour de nous.
La plaisanterie nous avait permis de souffler. Elle n’avait rien réglé.
Aria était toujours là-haut avec Cameloth. Silas avait chuté avant moi. Milo avait disparu sans que Névia sache où il allait. Pendant ce temps, elle était restée ici, à essayer de me soigner sans même savoir si je rouvrirais les yeux.
Je regardai une dernière fois le morceau de tissu ensanglanté près de sa jambe. Il fallait maintenant trouver comment remonter.