Chapitre 115
Je ne savais plus s’il fallait me réjouir. Quelques instants auparavant, nous craignions pour Célestoria ; nous envisagions maintenant une naissance divine, sur la foi d’une supposition que je venais moi-même de formuler.
— Eh bien… félicitations, alors ? C'est plutôt une bonne nouvelle, non ? Si cette hypothèse est juste, nous n'avons peut-être aucune raison de craindre ce qui arrive.
— Un enfant, dites-vous ? intervint l'un des gardes, qui avait manifestement suivi notre conversation avec une attention grandissante. Dois-je transmettre la nouvelle ?
— Je… je ne sais pas, répondit Auboriale.
Son regard passa de la sphère au soleil, visible au-delà des ouvertures du palais. Pour la première fois depuis que je la connaissais, elle me parut déconcertée.
— Pardonnez-moi. J'ai besoin d'un moment.
Je comprenais son trouble. Apprendre qu’on était peut-être devenue mère sans l’avoir jamais soupçonné avait de quoi bouleverser même une déesse. Pourtant, une autre pensée me gagnait : les naissances de Baudrilias survenaient, disait-on, environ une fois tous les deux cents ans. Si nous assistions à l’une d’elles, je pourrais en conserver un témoignage. La crainte qui nous avait fait quitter la Bibliothèque cédait déjà, chez moi, à l’envie de retourner chercher mon carnet.
— Je vais récupérer les affaires que j'ai laissées à la Bibliothèque, Auboriale. Je reviendrai ensuite.
— Allez, Holoryne. Pardonnez-moi ; j’aimerais demeurer un peu seule.
Je rejoignis mes compagnons et nous quittâmes le palais en laissant Auboriale auprès de son trône. Amandine avait entendu parler de la possible naissance ; elle paraissait plus heureuse que la principale intéressée.
— Je suis trop contente pour dame Auboriale ! s'exclama-t-elle tandis que nous traversions les couloirs. Vous imaginez ? Un bébé ! Je suis sûre qu'elle fera des ravages auprès des garçons quand elle sera grande !
— Plus tard, peut-être, répondit Excella. Parce que pour l'instant, elle est franchement moche.
— Excella ! C'est pas gentil ! Même comme ça, je suis sûre qu'elle est magnifique.
— Magnifique ? On dirait rien du tout.
— Tu dirais la même chose de ta propre fille ? répliqua Amandine, visiblement outrée par son manque d'enthousiasme.
— J'ai jamais demandé à en avoir une.
— Holoryne, défends-moi ! reprit Amandine après la réponse sèche d’Excella. Tu as deux enfants, toi. Tu vas quand même pas me dire que tu les trouvais moches avant leur naissance ?
— Pour être franche, répondis-je avec un petit rire embarrassé, je n’ai pas vraiment de point de comparaison. Je n’ai pas eu d’échographie pour mon premier, et pour Riri… disons que les circonstances étaient suffisamment compliquées pour que je ne m’attarde pas sur ce genre de détail. Mais ce sont mes enfants. Je les ai toujours trouvés beaux, alors je ne suis probablement pas très objective.
— Voilà ! Tu vois ? s'empressa de répondre Amandine à Excella.
— Ça prouve rien du tout. C'est de l'hypocrisie de prétendre qu'un fœtus est beau simplement parce que c'est le sien.
— Pour une fois, je suis assez d'accord, intervint Oscar. On peut aimer son enfant sans prétendre qu'il ressemble déjà à un petit ange.
— Tu remontes dans mon estime, Oscar, répondit Excella avec une satisfaction non dissimulée. De toute façon, j'ai jamais aimé les gosses.
Gabin marchait quelques pas devant nous. Il avait tourné la tête quand Excella avait parlé de sa fille, mais n’avait rien ajouté. Je savais pourquoi ce sujet était pénible à Excella. Elle avait eu cet enfant extrêmement jeune, après un événement qu’elle n’avait jamais voulu vivre, sans pouvoir interrompre sa grossesse. Je ne lui avais jamais demandé d’aimer cette situation ni de feindre pour nous satisfaire.
À ma connaissance, Rodolphe et moi étions les seuls à connaître toute l’histoire ; je soupçonnais Givernale d’en avoir appris une partie. Gabin, lui, rêvait de fonder une famille. Il pouvait poser les mauvaises questions en croyant aider, et je n’avais aucune envie qu’une conversation aussi légère rouvre cette blessure.
Dans la grande cour, plusieurs gardes avaient interrompu leur travail pour regarder le ciel. La silhouette descendait toujours du soleil, encerclé de cette étrange obscurité.
Je laissai mes compagnons continuer vers la place et me dirigeai vers le bâtiment le plus proche. La porte que j'empruntai s'ouvrit sur la Bibliothèque, dont les vastes rayonnages m'accueillirent dans un silence presque reposant après toute l'agitation extérieure.
Mes affaires étaient à l’endroit où je les avais laissées. Je récupérai mon carnet, mes outils et les objets éparpillés près de la table, puis vérifiai que rien ne manquait. Les nouvelles étagères me firent mesurer combien la journée avait changé : quelques heures auparavant, je cherchais surtout à ranger mes livres. Je voulais maintenant documenter une naissance divine.
Lorsque je franchis de nouveau la porte, l'agitation avait considérablement augmenté. Auboriale se tenait à présent au centre de la grande place, entourée de plusieurs gardes et d'Aciériels qui portaient de petites cloches.
Des habitants arrivaient de toutes les directions, certains volant à quelques mètres du sol pour rejoindre plus rapidement le rassemblement. À entendre les conversations qui s'élevaient autour de moi, la nouvelle d'une possible naissance avait déjà circulé bien au-delà du palais.
Auboriale n’avait pourtant rien confirmé devant moi. Même au centre de cette assemblée, elle observait le soleil avec l’incertitude qui m’avait frappée devant la sphère. Je ne l’avais jamais vue ainsi.
Les premières cloches se mirent à sonner, bientôt accompagnées d'applaudissements qui gagnèrent progressivement toute la place. Auboriale déploya alors ses ailes immenses, dont l'envergure suffit à attirer les derniers regards encore tournés vers la foule. Dans un mouvement puissant, elle quitta le sol et commença à s'élever vers la lumière, laissant derrière elle les gardes et les Aciériels qui poursuivaient leurs célébrations.
Je rejoignis mes compagnons sans parvenir à détacher les yeux du spectacle. Amandine suivait l'ascension avec un enthousiasme presque enfantin, tandis qu'Excella, beaucoup moins intéressée, semblait surtout attendre que nous puissions reprendre nos occupations. Oscar avait également levé la tête, mais Gabin observait la scène avec un sérieux inhabituel.
Auboriale devint la personne la plus proche de la silhouette. Malgré sa propre stature, l’être devant elle semblait trop grand pour un nouveau-né ordinaire. Elle s’immobilisa sans tendre les bras, et les secondes passèrent. Quelques paroles avaient suffi pour transformer ma supposition en événement heureux. Personne ne semblait plus attendre qu’elle la confirme.
Le cri entendu dans la Bibliothèque me revint. Si cet être se développait encore dans ce qui lui servait d’utérus, comment avait-il pu produire un son pareil ? Je n’étais pas spécialiste, mais ce bruit ne s’accordait pas avec les faibles mouvements que nous observions. À moins que nous nous soyons trompés depuis le début.
Je cherchais encore une explication en regardant Auboriale rester à distance. J’avais porté deux enfants ; je savais combien une naissance pouvait bouleverser, et elle venait d’apprendre qu’elle était peut-être devenue mère. Je n’avais aucune raison d’attendre un geste précis de sa part. Pourtant, plus elle tardait à approcher, moins je parvenais à me rassurer.
— Pouvez-vous vous rapprocher davantage, notre déesse ? cria Daracness, dont la voix grave parvint à couvrir le brouhaha de la foule.
Auboriale donna un nouveau coup d’aile pour se rapprocher. Je m’avançai sans avoir trouvé les mots qui auraient justifié mon inquiétude.
— Attendez, Auboriale ! Ne vous…
— Éloignez-vous ! Vous devez tous vous éloigner au plus vite !
La voix de Gabin couvrit la mienne. Il regardait la créature, et son urgence me fit tourner la tête vers lui.
— Gabin ? Qu'est-ce qui se passe ?
Autour de nous, plusieurs habitants interrompirent leurs applaudissements. Le changement brutal de ton avait également attiré l'attention des gardes, tandis qu'Auboriale baissait la tête pour chercher l'origine de cette agitation.
— Ce truc n'est pas normal, répondit Gabin sans quitter le ciel des yeux.
— Quoi donc ?
— Le fœtus. Excella avait raison tout à l'heure, il est vraiment moche.
— Gabin ! protesta Amandine, scandalisée qu'il puisse encore plaisanter dans un moment pareil.
— Je suis sérieux !
Cette fois, personne ne protesta. Gabin ne plaisantait pas.
— Regardez Auboriale, et les autres anges aussi. Leur apparence est presque identique à celle des humains, alors pourquoi leur développement serait-il complètement différent ? Je veux bien croire qu'un Baudrilias puisse naître dans le soleil, mais regardez cette chose. Vous avez déjà vu un fœtus humain de cette couleur ?
Je regardai de nouveau la forme jaune. L’éclat du soleil m’avait empêchée de distinguer sa couleur, et j’avais accepté ce que je croyais reconnaître. Les Baudrilias pouvaient se développer autrement ; je n’en savais pas assez pour le nier. Mais Gabin venait de relever un détail que je n’avais même pas examiné. La remarque d’Excella sur sa laideur avait peut-être attiré son attention.
— Et puis… Qu’est-ce que c’est que ce sourire ? reprit-il plus lentement, avec une hésitation qui me glaça.
Un sourire ? Oscar et Amandine regardèrent le soleil avec moi ; même Excella se retourna. Je mis un instant à comprendre ce que Gabin avait vu.
Là-haut, Auboriale recula brusquement. Ses ailes se déployèrent dans un mouvement si violent qu'elle s'éloigna de plusieurs dizaines de mètres avant même que je parvienne à comprendre ce qui venait de la faire réagir.
Les membres du fœtus se déplièrent alors d'un coup sec. Un mouvement brutal, sans rapport avec les faibles gestes que nous observions depuis son apparition, parcourut son corps tout entier. Les habitants les plus proches se bousculèrent pour reculer, et les applaudissements s'interrompirent dans une confusion soudaine. Puis sa tête se redressa.
Le sourire resta visible pendant que le reste de son visage changeait. Ses joues s’écartèrent, sa tête s’élargit et le relief qui aurait dû former son nez s’enfonça dans la surface jaune.
Je cherchais encore quelque chose d’humain dans ces contours lorsque deux ouvertures noires apparurent au-dessus de sa bouche. Elles étaient rondes, sans paupières, sans cette petite variation du regard qui permet de savoir qu’un être vous voit. Le visage continuait de s’aplatir autour d’elles. Le sourire suivait cet élargissement sans jamais se défaire.
Un claquement sec nous parvint depuis le ciel. Je rentrai les épaules, persuadée d’avoir entendu un os casser. Le cou de la créature venait de s’étirer et sa tête basculait sur le côté, retenue par quelques reliefs trop minces pour la soutenir. Pendant un instant, j’attendis qu’elle tombe. Elle se redressa davantage, tandis qu’une première pointe sortait du bord de son crâne.
Les autres suivirent. Elles poussèrent autour de sa tête en tirant la surface dorée, longues et effilées, jusqu’à former une couronne irrégulière.
Certaines se déployèrent d’un seul mouvement ; d’autres restèrent courbées avant de se tendre avec un bruit qui me fit serrer les mâchoires.
Au milieu de ces pointes, deux trous noirs et une bouche souriante occupaient désormais un disque presque plat. J’avais encore sous les yeux la forme repliée que nous avions prise pour un enfant. Je ne parvenais pas à la retrouver dans ce visage.
Le cri recommença lorsque ses bras se mirent à grandir. Je reconnus celui qui nous avait fait sortir de la Bibliothèque, avec ses ruptures, cette façon de reprendre après nous avoir laissé espérer qu’il s’arrêtait. Les coudes s’éloignèrent du torse, puis les avant-bras s’allongèrent à leur tour.
Des bosses couraient sous la surface jaune ; elles se rejoignaient, se déplaçaient encore, et je perdais la place des articulations chaque fois que je croyais les avoir reconnues. Ses mains pendaient au bout de membres qui continuaient de s’étirer. Les doigts se séparèrent et s’allongèrent jusqu’à ressembler à des tiges recourbées.
— Sous les arcades ! Allez ! cria Gabin en nous poussant à reculer.
Oscar m’attrapa au-dessus du coude. Je suivis sa traction sans réussir à détourner les yeux. Le ventre de la créature se creusait, ses flancs se rapprochaient et ses épaules remontaient autour d’un thorax dont chaque relief devenait visible.
Le corps grandissait en restant terriblement maigre. Ses jambes se déplièrent jusqu’à dépasser largement la longueur du torse ; l’un de ses genoux se replia brutalement contre lui, puis retrouva sa place avec une secousse. J’eus un haut-le-cœur et dus fermer la bouche pour ne pas vomir.
Les habitants nous pressaient de toutes parts. Un Aciel essaya de s’envoler devant nous, mais ses ailes heurtèrent celles de sa voisine. Ils retombèrent ensemble, entraînant un homme qui cherchait à passer entre eux.
Gabin se baissa pour le remettre debout pendant qu’Excella écartait Amandine de la bousculade. Une cloche sonnait encore derrière nous, par petits coups désordonnés. Celui qui la tenait tentait de fuir avec les autres sans avoir pensé à la lâcher.
Je butai contre une marche et me cramponnai au bras d’Oscar. Il me retint avant que je tombe sur les genoux, puis me tira de nouveau vers l’ombre des arcades. Je gardais mon carnet serré contre le ventre ; le bord de sa couverture me faisait mal à la paume, mais je ne parvenais pas à desserrer les doigts.
— Holoryne ! On bouge !
Quelques minutes plus tôt, j’avais voulu décrire cet événement pour qu’on puisse enfin comprendre la naissance des Baudrilias. Je venais de les féliciter. J’avais entendu Auboriale envisager qu’elle soit devenue mère, et je lui avais donné une raison d’approcher cette chose. Sa silhouette blanche battait encore des ailes au-dessus de la place. Je la cherchai entre les longues pointes dorées, avec la peur soudaine de la voir disparaître derrière elles.
Daracness s’était élevé pour la rejoindre. Sa voix nous parvenait par morceaux, couverte par les cris de ceux qui couraient vers le palais.
Auboriale gardait les bras devant elle, les ailes largement ouvertes. La créature s’était presque entièrement dépliée et poursuivait sa descente. Ses pieds passèrent sous ceux de la déesse, puis ses mains, pendant que son visage solaire restait bien au-dessus d’elle.
Je compris enfin la longueur de ce corps : Auboriale, qui dominait les salles de son palais, pouvait encore voler entre ses membres.
La chaleur me frappa avant que nous ayons atteint l’abri. Je la sentis dans les narines, au fond de la gorge, sur la peau découverte de mes bras. Une odeur de tissu chauffé monta de la foule. Quelqu’un arracha sa cape et la jeta loin de lui.
Oscar me fit passer devant, mais mes jambes obéissaient mal ; je cherchais une respiration qui ne me brûle pas davantage, et chaque inspiration me donnait envie de tousser.
La créature posa un pied au centre de la place. Le choc remonta par les marches jusque dans mes jambes. Une fissure courut sur le marbre, puis se divisa autour des dalles voisines. Les éclats les plus proches sautèrent contre la base des colonnes.
Un garde leva son arme en reculant ; derrière lui, les derniers habitants se précipitaient vers les portes, trop nombreux pour les franchir ensemble.
Je me retrouvai sous les arcades avec Oscar. Amandine nous rejoignit presque aussitôt, les deux mains serrées contre sa bouche, suivie d’Excella. Gabin aidait encore les habitants à dégager l’entrée.
Je cherchai Rodolphe par réflexe avant de me rappeler où il était parti. Malven n’était plus dans la cité. Je connaissais leurs raisons, mais j’aurais donné n’importe quoi pour voir l’un d’eux arriver sur la place.
Le second pied toucha le sol. Dans la poussière qui montait, le corps doré cessa enfin de grandir. Son thorax creux se pencha légèrement en avant, entraînant des bras si longs que les doigts approchaient du marbre. Des lignes sombres marquaient la surface du disque, comme des fissures sur un objet resté trop longtemps au feu. Les pointes qui l’entouraient ne bougeaient plus. Au milieu, le sourire demeurait parfaitement dessiné.
J’espérais encore voir ce visage se modifier, ne serait-ce qu’un peu. La colère m’aurait peut-être permis de comprendre ce qu’il cherchait, ou une grimace de reconnaître dans sa transformation quelque chose qui lui avait fait mal.
Le disque s’inclina vers les habitants massés devant le Panthéon avec la même bouche noire. Je reculai contre Oscar lorsqu’il pivota plus bas, vers nos arcades. À cette hauteur, j’avais l’impression qu’il pouvait voir chacun de nous jusque derrière les colonnes.
Une de ses mains se leva. Je vis les doigts se déployer et cherchai à prévenir Gabin, mais ma voix se perdit dans une quinte de toux. Le bras descendit vers la place, avec une lenteur qui me laissa le temps de suivre toute sa trajectoire. Les gens encore dehors coururent avant même qu’il touche le sol.
Le marbre éclata sous les doigts dorés. Gabin disparut un instant derrière la poussière et les fragments de pierre. Je me dégageai d’Oscar pour avancer, jusqu’à ce qu’Excella me saisisse par le vêtement et me tire derrière la colonne avec elle. Un éclat heurta le bord de l’arche à l’endroit où j’allais passer.
— Gabin !
Il reparut en poussant devant lui l’habitant qu’il avait aidé à se relever. Auboriale descendit vers les portes du Panthéon et tendit une main devant la foule. Un voile pâle se forma entre l’entrée et la place ; les morceaux de pierre qui l’atteignirent retombèrent au pied des marches. La déesse battait des ailes avec peine pour rester à cette hauteur.
— Rentrez ! ordonna-t-elle. Ne restez donc pas sur les marches !
Je vis Gabin franchir le voile avec l’homme qu’il soutenait, pendant que les gardes leur dégageaient un passage. Sur la place éventrée, la main dorée se souleva de nouveau. La colonne contre laquelle Excella me tenait vibrait encore, et le grand disque s’inclina vers notre abri avec la même bouche noire. Je n’osais plus quitter ces doigts des yeux, de peur de manquer le moment où ils commenceraient à descendre.