Chapitre 113
Une fois sortie de la Geôle des Givres, j’appris que Givernale était morte. Le bras droit d’Oryn l’avait poignardée.
On me raconta ce qui s’était passé par morceaux. Chacun hésitait avant d’ajouter un détail, comme s’il cherchait encore une façon moins douloureuse de me le donner. J’appris que cet homme m’avait également attaquée. Il m’en restait quelques images confuses. Amandine l’avait repoussé, puis il avait pris Givernale en chasse.
J’avais été là. Je n’avais pourtant pas été capable de comprendre ce qui se passait.
Je connaissais le prix de Transmutation. Jusqu’alors, j’avais considéré cette perte de mémoire comme un désagrément temporaire : mes compagnons bénéficiaient de sa protection et je retrouvais mes souvenirs en quittant la zone. J’acceptais quelques heures, quelques jours parfois, pendant lesquels il fallait veiller sur moi. Je n’avais pas envisagé de retrouver ma mémoire après avoir perdu quelqu’un.
Peut-être aurais-je pu aider Givernale. Je possédais des connaissances, des remèdes, des réflexes que cette contrainte avait rendus inutilisables au moment où elle en aurait eu besoin. Peut-être n’auraient-ils rien changé. Je ne pouvais même pas répondre à cette question.
Nous avions quitté la Geôle avec les Colombes survivants. Ils n’étaient plus que quatre. Onze personnes au total pour entreprendre le retour vers le Point A, avec des places vides que personne ne semblait savoir comment évoquer.
Avant notre départ, Gabin avait fouillé l’inventaire de Givernale. On me raconta aussi cela. Il avait fallu vérifier ce qu’était devenu le Flocon Éternel, malgré ce que ce geste lui coûtait. Les Bhalukans pouvaient encore être en danger. Givernale aurait été la première à refuser qu’on néglige leur sécurité pour ne pas toucher à ses affaires. L’artéfact avait disparu. Personne ne savait où il se trouvait.
D’après les récits que je recueillis, Oryn avait résisté assez longtemps à Rodolphe pour profiter de l’intervention des Kalinaigres. Les prédateurs s’étaient mêlés aux combats et lui avaient offert une occasion de fuir. Son groupe avait ensuite fouillé le territoire avant de repartir sans le Flocon.
Givernale avait été enterrée sous un immense arbre. À cela, j’avais assisté. C’était le souvenir qui me faisait le plus mal. Je revoyais la scène, les visages autour de la dépouille, mais je savais ce qui m’avait manqué au moment de la regarder. Toute une part de notre histoire m’avait été inaccessible. J’avais été présente à son enterrement sans pouvoir lui faire les adieux que je lui devais.
En quittant la Geôle, j’avais retrouvé ce qui me permettait enfin de comprendre. Il était trop tard pour retourner auprès d’elle.
Le voyage se poursuivit presque entièrement dans le silence. Nous traversâmes Champi-Brume, contournâmes Argemira, puis passâmes par Aubecour avant de reprendre la route de Célestoria. Avec les détours et les arrêts consacrés à notre publicité, plus de deux mois s’écoulèrent avant que nous atteignions le portail. Nous ne rencontrâmes aucun véritable problème. Cette tranquillité aurait dû nous soulager. Après la Geôle, je me surprenais pourtant à l’attendre toujours un peu moins, comme si le prochain incident devait simplement mettre plus de temps à nous atteindre.
— Nous devons retrouver notre patron dans la Banlieue du Malheureux, à l’est de Joliflord. Nous nous séparons donc à Célestoria ? demanda l’un des Colombes à Gabin, devant le passage.
— Oui. Ensuite, nous irons à Clockerham. Il faudra repartir vers Noctis.
— Très bien.
La conversation s’arrêta là. Nous avions appris à ne plus remplir chaque silence.
Je franchis le portail et retrouvai cette fraîcheur particulière qui annonçait Célestoria. Peu à peu, la cité apparut sur son immense masse rocheuse suspendue dans le vide. Un pont large et interminable la reliait au bord de Nécroval.
— C’est le genre de paysage qu’elle aurait aimé admirer… murmura Amandine en s’arrêtant devant la cité.
Personne ne répondit. Je baissai les yeux vers le livre que je tenais entre mes mains. Depuis la mort de Givernale, j’avais repris mes lectures avec une application presque obstinée. Je lisais pendant les pauses, avant de dormir, parfois en marchant lorsque le terrain le permettait. Lorsque mes yeux se fatiguaient, j’écrivais. Cela m’occupait. Ce n’était pas tout à fait la même chose que d’aller mieux.
J’avais consigné la bataille, les témoignages, les mouvements du groupe d’Oryn et les dernières informations concernant le Flocon. J’avais dû écrire le nom de Givernale à côté de sa mort, puis relire cette phrase pour vérifier que je n’avais rien oublié. Je continuais malgré tout. Je savais désormais ce que cela faisait de perdre l’accès à un souvenir. Je ne voulais pas laisser le reste dépendre seulement de nos mémoires.
Sur le pont, je rouvris l’ouvrage consacré aux Sérinriens. Son auteur, un natif de Célestoria, les présentait comme les descendants de ceux que la cité avait bannis. Des condamnés, des rejetés et des individus devenus indésirables avaient fini par former une communauté au-dessous de ceux qui les avaient chassés.
L’emploi du mot peuple m’intéressait. Le texte les rassemblait sous une même appellation, mais leur origine semblait tenir davantage à une succession d’exclusions qu’à une histoire commune antérieure à leur bannissement. Je me demandais surtout comment les Sérinriens racontaient eux-mêmes cette histoire.
Lors de mon précédent passage, je n’avais pas eu l’occasion de descendre à Nécroval. Cette fois, je comptais le faire. Je refermai le livre en approchant de la cité. Il m’avait donné des pistes. Il me restait à entendre ceux dont il parlait.
Le jour semblait tout juste se lever sur Célestoria. Les habitants traversaient les avenues de marbre, certains à pied, d’autres flottant à quelques mètres du sol. Plusieurs discutaient en gardant leurs ailes largement déployées derrière eux. Malven les suivait du regard depuis notre arrivée.
— Je vais d’abord voir Auboriale, annonçai-je. Ceux qui veulent m’accompagner, c’est maintenant.
— Je vais accompagner les Colombes et poursuivre la publicité, répondit Gabin.
— Je viens avec toi, ajouta aussitôt Malven. Avec un peu de chance, ils accepteront de me faire pousser des ailes en échange de quelques services.
— Tu rêves un peu trop, répondit Excella en lui lançant un regard de côté. Évite de les jalouser, sinon mes poings vont s’en charger.
— Je ne suis pas jaloux.
— Malven a décidé de changer. Bravo.
— Exactement.
Il fit quelques pas avant qu’un Célestorien passe au-dessus de nous. Ses yeux remontèrent immédiatement vers les grandes ailes blanches.
— C’est quand même abusé qu’ils puissent tous faire ça naturellement.
— Pas jaloux du tout, confirma Excella. Je vais te démarrer.
Malven accéléra sans répondre. Je regardai les autres. Personne ne semblait particulièrement pressé de passer plusieurs heures à discuter avec Auboriale. J’en avais l’habitude. Les archives et l’histoire des territoires suscitaient rarement le même enthousiasme que la découverte d’une arme.
— Tu vas où ? Attends, j’arrive, lança Oscar.
Oscar ? Je me retournai vers lui et dus le regarder un peu trop longtemps, car il fronça légèrement les sourcils avant de se tourner vers Amandine.
— Tu viens avec nous ?
— Je vais plutôt… Je ne sais pas. Je n’ai pas vraiment la tête à quelque chose.
Il n’insista pas. Un peu plus loin, Excella suivait Gabin et Malven à plusieurs mètres de distance, en essayant manifestement de rester discrète.
— Pourquoi se cache-t-elle comme ça ? murmurai-je.
— Tout le monde est parti. On y va ? demanda Oscar en revenant près de moi, sans avoir de réponse à ma question.
— Allons-y.
Nous traversâmes les avenues jusqu’à la grande place du Panthéon. Trois gardes se tenaient devant l’entrée. L’un d’eux leva la main dès qu’il nous aperçut.
— Ne bougez plus, apôtres du Dieu de la Singularité.
— Apôtres de quoi ? Ils sont fous ? demanda Oscar en ralentissant près de moi.
— Ne t’inquiète pas. Ils vont me reconnaître.
Deux gardes s’avancèrent. Il leur fallut quelques secondes pour distinguer mon visage, puis ils posèrent un genou à terre.
— Dame Holoryne. Pardonnez-nous d’avoir élevé la voix contre vous.
— Ce n’est rien.
— Ils sont tous aussi bipolaires, ici ? demanda Oscar, dont le regard passa des gardes à moi.
— Essaie simplement de ne pas te faire entendre, répondis-je en retenant un sourire.
Nous pénétrâmes dans le Panthéon et traversâmes la salle réservée aux gardes. Devant l’immense porte qui menait à Auboriale, le troisième homme vint se placer devant nous.
Je connaissais assez bien les usages de Célestoria pour attendre la présentation.
— Notre Déesse, Daracness, fils de Dinélope, fidèle serviteur et commandant de votre garde, accompagné de Dyzavold et Duvertald, vous présente deux élus venus de l’autre monde : Dame Holoryne, dite l’Apothicaire aux Mille Remèdes, ainsi que son compagnon Oscar, dit le Rat.
— Allez tous vous faire encu… lança Oscar avant que j’aie eu le temps de me tourner vers lui.
— Tais-toi, bon sang ! soufflai-je en plaquant ma main sur sa bouche.
Il protesta contre ma paume. L’un des gardes se retourna et nous observa avec attention. Je lui adressai mon sourire le plus innocent. Oscar essaya encore de parler. Je maintins ma main en place.
— Entrez donc.
Daracness ouvrit les grandes portes et je ne libérai mon compagnon qu’une fois certaine qu’il avait renoncé à terminer sa phrase.
Auboriale occupait le même trône que lors de ma précédente visite. Elle nous regarda approcher sans se lever, avec une tranquillité que ses presque sept décennies de règne devaient avoir rendue naturelle.
Elle approchait les deux cents ans. Son prédécesseur avait lui-même régné près de deux siècles. J’avais eu besoin de revoir plusieurs fois mes notes pour cesser de comparer spontanément ces durées à celles de nos souverains.
La succession obéissait également à des règles particulières. Une impératrice pouvait choisir celui ou celle qui lui succéderait. Sans désignation, le trône revenait nécessairement à une femme. Un homme choisi pour régner ne disposait pas à son tour de la même liberté de transmission. J’aurais volontiers consacré une visite entière aux conséquences de cette différence.
Auboriale appartenait aussi aux Baudrilias, dont l’existence m’avait fascinée dès mes premières recherches. Célestoria entretenait un lien avec le Plérôme par son soleil artificiel. Certains nouveau-nés étaient marqués par ce que les habitants appelaient le Sang du Calice. Ils devenaient alors des êtres de taille démesurée, capables d’accéder à la Providence Synchrone et d’y naviguer. Pour nous, joueurs, nos montres constituaient encore le point de comparaison le plus simple. Cela ne suffisait pas à expliquer tout ce que j’aurais voulu comprendre.
Nous nous arrêtâmes devant le trône et je posai un genou à terre. À ma légère surprise, Oscar m’imita sans qu’il soit nécessaire de le rappeler à l’ordre.
— Chère Holoryne, soyez la bienvenue, dit Auboriale. Comment se sont écoulés vos jours depuis notre dernière rencontre ?
J’avais préparé plusieurs questions pendant le trajet. Aucune ne m’aida à répondre à celle-ci.
— Beaucoup de choses ont changé. Avant notre installation à Aurelmont, nous avons réuni les trois Manuscrits et découvert la vérité concernant la sortie.
— Gabin a préféré consacrer le temps qu’il nous reste à préparer ce qui pourrait arriver, poursuivis-je devant son expression devenue plus attentive. Il veut fonder un lieu où les habitants pourraient se réfugier si Oryn parvient à accomplir son objectif : atteindre le Dieu de la Singularité et détruire ce monde.
Je m’interrompis. J’avais écrit la suite plusieurs fois dans mes notes. Les mots étaient toujours aussi difficiles à prononcer.
— Et nous avons perdu une camarade pendant le voyage.
— Quelle tragédie… Je suis navrée pour vous, dit Auboriale, dont le visage s’adoucit. Puisse-t-elle reposer dans la Terre Blanche auprès de ceux qui l’ont précédée.
— Vous parlez du Fin-Monde ? demandai-je en relevant les yeux. Nous ne l’y avons pas conduite. Elle souhaitait être enterrée au pied de l’Arbre Hivernal, dans la Geôle des Givres.
— Vous avez respecté sa dernière volonté, répondit Auboriale après un instant de silence. Gardez toutefois cette décision discrète. Certains gardes d’Aubecour pourraient vouloir récupérer sa dépouille pour l’envoyer auprès des siens.
L’idée me déplut aussitôt. Gabin avait tenu sa promesse. Je ne voulais pas imaginer des étrangers venir défaire ce dernier geste au nom d’une règle qu’elle n’avait pas choisie.
— Je veillerai à ne pas le divulguer. Merci de fermer les yeux sur notre décision.
— Je ne dirai rien, répondit Oscar lorsque je tournai discrètement la tête vers lui. Je ne suis pas si débile.
— Envisagez-vous de prendre cette sortie au terme de votre quête ? reprit Auboriale lorsque je reportai mon attention sur elle.
— Oui. Mais il nous reste encore presque six ans pour accepter notre châtiment.
— À ce propos… Avez-vous retrouvé vos souvenirs ?
— Pas entièrement. Je me souviens de ma faute, mais beaucoup de choses restent confuses. Certains souvenirs reviennent sans que je parvienne à les remettre dans l’ordre.
— J’ai entendu dire que Nécroval plongeait les disciples du Dieu de la Singularité dans leurs propres souvenirs, reprit-elle après réflexion. Cette traversée vous apporterait peut-être des réponses.
— Nous n’avons pas pu y aller lors de notre précédent passage, ajouta Oscar. Mais des choses oubliées me reviennent parfois. Ça pourrait avoir un rapport avec notre crime ?
— C’est possible, répondis-je, surprise qu’Oscar aborde ce sujet de lui-même. Je revois régulièrement une scène avec Rodolphe et mes deux enfants, dans une situation que je ne parviens pas à reconnaître.
Les mêmes images revenaient, assez précises pour que je les distingue de mes rêves. Je reconnaissais les personnes. Ce qu’elles faisaient là, en revanche, m’échappait toujours. Je ne savais même pas ce qui précédait cet instant ni comment il se terminait.
— Essayez de traverser ce couloir, conseilla Auboriale. Peut-être y trouverez-vous une réponse. En dehors de votre projet à la capitale, aviez-vous une autre demande ?
— Oui. J’aimerais déposer dans la Bibliothèque les livres que j’ai écrits ces deux dernières années.
— Il me faudra donc agrandir ce lieu et fortifier ma barrière magique, répondit-elle après un court silence. Très bien, je m’en chargerai.
— Merci infiniment.
Nous quittâmes la salle du trône accompagnés de deux gardes. Auboriale nous suivit jusqu’à la grande place, où elle resta pour préparer son sortilège, tandis qu’Oscar et moi rejoignions l’accès à la Bibliothèque.
Je l’avais installé en face du Panthéon, derrière une habitation laissée vide. L’endroit me permettait de m’y rendre rapidement tout en évitant d’attirer les regards depuis la place.
Je m’arrêtai devant la porte et posai la main sur la poignée, la destination déjà présente dans mon esprit.
— L’un des étrangers a sauté dans le vide !
Je me retournai aussitôt. Un garde venait de descendre jusqu’à nous.
— Explique-toi, ordonna l’un de ceux qui nous accompagnaient.
— L’un des leurs a volontairement sauté dans les Abîmes depuis le bord de nos terres.
Pendant quelques secondes, je ne sus même pas qui envisager. Aucun de mes compagnons n’aurait dû avoir une raison de se jeter dans le vide. Peut-être s’agissait-il d’un des Colombes.
— Très grand, les cheveux cuivrés, une barbe bien soignée ? demanda Oscar.
— C’est lui.
— Pourquoi a-t-il fait ça, cet abruti ? demandai-je en retirant lentement ma main de la porte, désormais certaine qu’il s’agissait de Rodolphe.
— Il a déclaré : « Les délires de divinités ne m’intéressent guère. Je vais plutôt vérifier si je peux me coltiner des démons, parce que je m’ennuie. »
Je fermai brièvement les yeux. La description physique aurait encore pu laisser une place au doute. Cette phrase venait de la supprimer.
— C’est bien celui auquel je pensais, confirma Oscar. Tu veux qu’on aille vérifier ?
— Non. Je m’en chargerai personnellement quand je le reverrai.
Je préférai m’en tenir à cette certitude. Rodolphe avait survécu à suffisamment d’affrontements pour savoir ce qu’il pouvait tenter. Cela ne lui donnait pas le droit de nous laisser apprendre son départ par un garde persuadé d’avoir assisté à un suicide.
Je revins vers la porte, mais une lumière plus vive m’arrêta. Au-dessus de la place, le soleil gagnait en intensité. Auboriale avait commencé son sortilège. Je savais que sa puissance était liée à cet astre. Le voir répondre ainsi à son appel restait pourtant impressionnant. La lumière s’étendait sur le marbre et effaçait peu à peu les ombres, jusqu’à m’obliger à détourner les yeux. Je regardai Auboriale depuis l’abri de la façade. Tout cela pour agrandir un lieu où je déposais des livres. J’en connaissais l’importance, mais j’avais parfois du mal à mesurer ce qu’elle acceptait d’y consacrer. Plusieurs minutes passèrent avant que l’éclat retrouve son intensité habituelle.
— Entrez, ma douce, nous appela-t-elle depuis la place. Le sortilège est achevé ; il me faut maintenant reprendre des forces.
Elle resta immobile, visiblement éprouvée par l’effort. Je la regardai encore un instant avant d’abaisser la poignée.
La Bibliothèque s’ouvrit devant nous. Je m’arrêtai sur le seuil. Entre l’entrée et les premières étagères, une vaste surface vide occupait désormais un espace qui n’existait pas lors de ma précédente visite. Plus loin, je reconnaissais les rayonnages que nous avions construits et les livres rangés de nos propres mains. Auboriale nous avait donné beaucoup de place. En pensant à ce que contenait mon inventaire, je savais déjà que nous en utiliserions une bonne partie.
— Ça tombe bien que tu sois venu, dis-je à Oscar. Ton passif va m’être utile.
— Si je peux servir à quelque chose, pourquoi pas.
Cagnotte lui permettait d’obtenir davantage de ressources parmi nos récompenses. À Argemira, nous avions ainsi accumulé du bois, du métal et différents matériaux dont une partie avait été conservée pour la Bibliothèque.
Il commença à les sortir de son inventaire. Nous disposions de quoi fabriquer de nouvelles étagères, avec des planches et des renforts pour soutenir les ouvrages. Pendant qu’il réunissait le nécessaire, je m’occupai de mes livres.
Lors de ma première venue, j’avais surtout déposé des descriptions de territoires et les connaissances acquises au début du voyage. Depuis, mon travail avait changé. J’écrivais davantage sur les événements, sur les personnes qui y avaient pris part et sur ce que nous pouvions encore reconstituer de l’histoire du Bloc.
Je sortis les volumes consacrés à Marjolaine et Simone, puis ceux qui rassemblaient les catégories de passifs identifiées. D’autres racontaient Champi-Brume, le projet d’abri de Gabin, l’incarnation des graines ou la maladie incurable de Cussak.
Le Flocon Éternel du Mont Céleste avait également sa place parmi ces écrits. Givernale aussi. Je déposai ce volume avec les autres en prenant soin de ne pas en plier la couverture.
Il y avait encore bien des sujets. Chaque fois que je croyais avoir terminé de consigner nos découvertes, une conversation ou un nouveau territoire m’obligeait à reprendre mes notes. Certaines informations demandaient quelques pages. D’autres nécessitaient un ouvrage entier et plusieurs retours sur ce que j’avais cru comprendre.
Avec les volumes de ma précédente visite, j’en étais à sept cent quarante-cinq livres en trois ans. Le nombre me paraissait déraisonnable lorsque je le considérais seul. La plupart ne dépassaient pourtant pas une cinquantaine de pages, et une partie de ce travail consistait à recopier des textes natifs. Je voulais que leurs récits puissent être conservés ici, avec les nôtres, plutôt que de laisser uniquement ma propre version de ce monde.
Au début, je n’avais même pas eu de papier. J’écrivais sur de fines plaques de bois, avec toutes les difficultés que cela supposait pour corriger ou transporter mes notes. Puis j’avais rencontré Auboriale. Grâce aux capacités de son peuple, elle m’avait fourni des quantités considérables de papier blanc naturel, que je conservais dans mon inventaire. Pour l’encre, j’utilisais celle de Noctis, mélangée à celle des pieuvres d’Aqualys.
Ces moyens avaient suffi à remplir les premiers rayonnages. Maintenant, je regardais l’espace supplémentaire en essayant déjà d’imaginer où ranger chaque ensemble. Les récits historiques devaient rester faciles à distinguer des observations récentes. Il fallait également pouvoir retrouver une règle de passif sans parcourir tout le compte rendu d’un voyage.
La Bibliothèque commençait à ressembler à ce que j’avais espéré. Un jour, peut-être, elle contiendrait assez d’ouvrages pour qu’une vie ne suffise plus à tous les lire.
Je passai la main sur la couverture d’un livre avant de le poser. Ce que nous avions appris ne disparaîtrait pas nécessairement avec nous. D’autres joueurs pourraient trouver ici des réponses que nous avions mis des années à obtenir, parfois après une erreur qu’il n’était plus possible de réparer. Cette perspective donnait un sens aux heures passées à écrire.
Ces pages pouvaient pourtant servir à choisir la meilleure manière de nuire à quelqu’un. Nous avions rencontré assez de joueurs pour le savoir. J’avais donc demandé à Auboriale de soumettre l’entrée à son autorité : elle seule accorderait l’accès à ceux qu’elle jugerait dignes de confiance. Après trois ans à réunir ces connaissances, je voulais encore croire que ceux qui les ouvriraient s’en serviraient pour aider les suivants.