Chapitre 112
— Je t’aime, Aria.
Les mots sortirent plus naturellement que je ne l’aurais imaginé. Après tous ces jours passés à les retenir, je n’avais plus envie de chercher une autre manière de lui faire comprendre ce que je ressentais.
— Je t’aime quand tu prends toute la place dans une pièce, quand tu prétends ne jamais avoir peur et même quand tu me donnes des ordres absurdes. Tu sais que je peux prendre mes propres décisions. Si je te laisse me guider, c’est parce qu’avec toi, je n’ai plus l’impression de devoir tout porter seul.
Je tendis la main vers elle, sans chercher à dissimuler l’émotion qui me gagnait.
— Je ne sais pas ce qui nous attend dans ce monde, mais je veux continuer à le découvrir avec toi. Être à tes côtés quand tu auras besoin de moi, et m’agenouiller devant toi quand nous en aurons tous les deux envie.
Aria me regardait sans répondre. Ses yeux brillaient, et lorsqu’elle s’accroupit pour ramener nos visages à la même hauteur, je sentis ses doigts se refermer autour des miens.
— Tu avais raison, Casimir. Je t’ai surtout montré à quel point j’aimais ce que tu me donnais. Et je ne vais pas te mentir : j’aime quand tu m’obéis. Savoir que tu pourrais me tenir tête et que tu choisis malgré tout de me laisser cette place, ça compte énormément pour moi.
Elle baissa un instant les yeux vers nos mains avant de reprendre, avec une assurance qui commençait à lui manquer.
— Mais ce n’est pas pour ça que je veux être avec toi. Je veux aussi celui qui se relève pour me protéger, qui me rassure quand je doute et qui m’agace à vouloir jouer les héros. Même si tu décidais de ne plus jamais t’agenouiller devant moi, je voudrais toujours que tu restes.
— Je pensais que tu avais compris tout ça depuis longtemps, reprit-elle en essuyant presque aussitôt une larme qui venait de lui échapper. Avec mes ordres, ma jalousie… Je croyais que c’était évident. Mais je ne t’ai jamais vraiment donné la réponse que tu attendais.
Elle semblait encore contrariée de ne pas parvenir à maîtriser son émotion, mais ses doigts se resserrèrent doucement autour des miens lorsqu’elle ajouta :
— Je t’aime, Casimir.
Sa montre vibra aussitôt.
> Passif identifié : Dame de cœur
Auboriale avait seulement ouvert la porte. Nous venions d’empêcher qu’elle se referme. La peur qui m’accompagnait depuis notre dispute ne disparut pas entièrement, mais quelque chose s’apaisa en moi. Je n’avais plus besoin de chercher ce qu’Aria ressentait derrière ses ordres ou ses gestes. Elle venait enfin de me le dire.
— Bon, je refuse que ma première déclaration officielle se termine avec toi à genoux devant tout le monde, déclara-t-elle en se relevant et en m’attrapant la main pour m’aider à faire de même.
— Pourtant, la position semblait parfaitement appropriée à ta nouvelle dignité, lui fis-je remarquer.
— Ne commence pas, répondit-elle en retrouvant un sourire. Tu es mon chevalier, rien qu’à moi, mais je compte bien profiter aussi de l’homme qui se cache derrière.
Elle posa une main contre ma joue, encore émue. Une chaleur douce se répandit alors sous son bandage. La coupure de son bras se referma et, plus bas, sa jambe blessée depuis des semaines retrouva enfin un appui normal. Auboriale avait parlé d’une chair capable de répondre à une reconnaissance sincère, mais je n’en avais pas compris toute la portée avant de voir Aria se redresser sans cette précaution qui l’accompagnait depuis Argemira.
Elle remarqua mon regard, puis baissa brièvement les yeux vers sa jambe. Un sourire incrédule apparut sur son visage, avant qu’elle se rapproche de moi.
— Et tu peux continuer à m’appeler « princesse », murmura-t-elle. J’aime beaucoup trop ce surnom pour te demander d’arrêter.
Elle se hissa vers moi pour m’embrasser. Ses lèvres rencontrèrent les miennes dans un baiser bref, presque maladroit, mais auquel je répondis sans hésitation. Lorsqu’elle recula, ses joues étaient rouges et ses doigts restèrent accrochés à mon vêtement.
— Voilà, souffla-t-elle. Maintenant, tu n’as plus le droit de prétendre que tu ne sais pas.
— Et toi, tu n’as plus le droit de croire que je reste seulement parce que tu me l’ordonnes.
— Je peux quand même continuer à te l’ordonner, répliqua-t-elle avec un sourire malicieux.
— Je tiens à préciser que j’ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, annonça Milo après s’être raclé la gorge, les yeux obstinément baissés vers les dalles.
— Tu mens très mal, répondit Aria.
— C’était magnifique, souffla Névia sans chercher à cacher son sourire.
Aria détourna légèrement le visage, visiblement embarrassée par l’attention qu’elle venait d’attirer. Névia allait ajouter quelque chose lorsqu’elle remarqua la façon dont Aria se tenait.
— Attendez… Aria, tu ne boites plus !
Aria baissa les yeux, puis fit un pas, suivi d’un deuxième. Aucune douleur ne raidit sa hanche, aucun déséquilibre ne revint. Elle regarda sa jambe avec une émotion qu’elle ne chercha plus à dissimuler, avant de resserrer ses doigts autour des miens.
— Votre Altesse, l’ascenseur est prêt, annonça enfin Dubios depuis le bord de la plateforme, après nous avoir accordé quelques instants supplémentaires.
— Nous arrivons, répondit Aria en se tournant vers lui, encore peu habituée à ce titre.
Je regardai l’ouverture qui descendait vers Nécroval, puis sa main toujours refermée autour de la mienne. Nous avions encore Silas à retrouver, mais, pour la première fois depuis plusieurs jours, nous allions avancer sans laisser le silence marcher entre nous.
Je me détournai de la plateforme avec elle. Nous pensions Cameloth blessé, désarmé et retenu par les gardes. Une détonation déchira le silence. La douleur me traversa avant que j’entende complètement le tir.
À cette distance, l’impact ne se contenta pas de me projeter. La bille entra dans ma poitrine avec une brûlure nette. Depuis la mort de Soléïge, je ne sentais plus la protection autour de mes épaules. J’avais cru pouvoir enfin baisser ma garde. Notre lien venait de se stabiliser ; cela n’avait pas dressé une paroi permanente entre les armes et moi. Je n’avais même pas vu le tir venir.
La main d’Aria glissa hors de la mienne lorsque je portai les doigts à ma poitrine. Du sang coula entre eux.
— Casimir ?
Sa voix me parvint comme à travers une paroi. Je me retournai avec difficulté vers l’air qui se plissait près des colonnes. Le tir avait rompu l’invisibilité : le pendentif transparent accrocha d’abord la lumière entre des doigts couverts de sang, puis le corps de Cameloth se dessina peu à peu. Il tenait de nouveau son pistolet.
Aucun cri n’avait signalé sa fuite. Il avait dû rappeler son arme depuis sa montre, couper ses liens, puis attendre que Dubios s’éloigne. Le pendentif lui avait ensuite permis d’échapper à la surveillance des gardes et de nous suivre sans avoir à toucher qui que ce soit.
Il ne restait plus aucune trace de résignation sur son visage, seulement le calme froid d’un homme qui avait préparé cet instant pendant que nous le croyions vaincu.
— Désolé, Casimir, dit-il sans colère ni véritable regret. Ewen n’avait rien imaginé. Je lui ai soufflé la première idée, puis la suivante. Il savait parfaitement d’où elles venaient, mais il aimait trop attirer les regards pour ne pas finir par s’en attribuer tout le mérite.
— Tu… tu t’es servi de lui ? murmura Névia. Pourquoi ?
— Je connaissais les conséquences de son mensonge, poursuivit Cameloth sans répondre à Névia. Depuis le début, mon objectif était d’ouvrir les portails pour attirer ici d’autres joueurs. Tôt ou tard, l’un d’eux finirait par posséder un passif assez puissant pour nous servir contre Auboriale, briser sa protection et nous débarrasser de Soléïge une fois la Bibliothèque découverte.
Tout prenait soudain une autre forme. Il n’avait jamais cherché seulement à vaincre l’ennemi de Célestoria. Il avait attendu que quelqu’un d’assez dangereux arrive jusqu’à lui.
— Et maintenant, tout s’est déroulé presque exactement comme je l’espérais. Soléïge a disparu, et l’autorité d’Auboriale repose désormais dans un corps beaucoup plus faible… et beaucoup plus facile à maîtriser. Et je ne te sous-estime plus, ajouta-t-il en reportant toute son attention sur moi.
Je voulus appeler la Casiaria. Mes doigts glissèrent sur l’écran de ma montre sans parvenir à atteindre l’inventaire. La lame existait encore ; c’était mon corps qui n’avait plus assez de force pour la matérialiser. Cameloth m’avait suivi, armé, jusqu’ici. Il ne comptait plus me laisser la moindre occasion de le surprendre, et je n’avais aucun écart impossible à attendre de lui.
Aria s’avança jusqu’à ma hauteur, légèrement en dehors de l’axe du canon. L’éclat reparut dans ses yeux.
— Pose cette arme.
Cameloth ne tira pas sur elle. Son regard glissa vers le vide derrière moi et je compris trop tard ce qu’il préparait.
— Je ne quitterai pas Célestoria sans la Bibliothèque ou ton passif.
Il pressa la détente. La seconde bille frappa mon épaule avec assez de violence pour me faire pivoter et m’arracher au sol.
— Casimir !
Aria se jeta vers moi et referma ses doigts autour de mon poignet. Le sang rendait ma peau trop glissante ; j’essayai malgré tout de m’accrocher à elle tandis que le bord de la plateforme disparaissait sous mes pieds.
Pendant une seconde, elle resta penchée au-dessus du vide, le bras tendu. Je vis son visage se briser, toute autorité et toute fierté balayées par une terreur qu’elle ne cherchait plus à dissimuler.
— Si la chute le tue, souffla Cameloth, apparu derrière elle avec son arme encore levée, ses récompenses et son passif me reviendront.
Célestoria s’éloigna. Le vent arracha le cri d’Aria avant qu’il puisse me parvenir entièrement. La plateforme, les silhouettes de Milo et Névia, les colonnes blanches et le ciel nouvellement couvert de nuages se confondirent au-dessus de moi tandis que je chutais. La lumière ne fut bientôt plus qu’une ouverture lointaine, qui finit par s’effacer.