Chapitre 111
— Le gouvernement de la cité m’a été confié. Son autorité sacrée, en revanche, repose désormais entre vos mains. Il nous faudra apprendre à exercer nos responsabilités sans que l’une n’entrave l’autre.
— Donc votre autorité s’arrête quand je suis ici ?
— En matière sacrée, oui. Vous portez un droit supérieur au mien sur Célestoria. Je vous dois donc respect, déférence et obéissance lorsque votre héritage l’exige.
— Bien, répondit Aria, visiblement conquise un peu trop vite par cette idée. Ça me convient parfaitement, même si tout ça vient de me tomber dessus sans que j’aie demandé quoi que ce soit.
— Et Silas ? intervint aussitôt Milo, sans laisser le calme s’installer. On ne va pas le laisser à Nécroval.
— Non, répondis-je. Nous allons le chercher.
— Un ancien ascenseur relie Célestoria au territoire inférieur, expliqua Dubios. Il se trouve à l’extrémité sud de l’île. Peu l’empruntent encore, mais son mécanisme devrait répondre.
— Alors on part maintenant, dit Milo, dont le soulagement n’avait pas effacé la colère.
— Vous aurez besoin de quelqu’un pour l’ouvrir, précisa Dubios. Je vous accompagnerai jusqu’au seuil.
Cameloth s’assit lourdement contre un morceau de mur effondré. Côme et Charly reposaient toujours non loin de lui, inconscients.
Dubios fit signe à ses gardes. Côme et Charly furent emmenés vers le palais. Cameloth fut fouillé, les poignets liés et placé sous la garde de deux soldats. Ils lui retirèrent tout objet visible. Sa montre resta à son poignet : elle ne répondait qu’au visage de son propriétaire, et aucun habitant ne pouvait accéder à l’inventaire qu’elle protégeait. Son pistolet, sa dague et le pendentif y avaient déjà regagné leur place. Je les crus hors de sa portée tant que ses mains resteraient liées.
Névia s’approcha de nous, les doigts crispés autour du manche de sa faux. Elle hésita entre moi et Aria avant de s’arrêter devant elle.
— Casimir m’a dit qu’il soutiendrait ma demande… Alors je préfère vous la faire directement.
— Est-ce que je peux rejoindre votre clan ? demanda Névia d’une voix légèrement tremblante, sans se dérober.
— Tu viens de te retourner contre ceux qui profitaient de toi, de libérer deux des nôtres et d’aider Casimir sincèrement, répondit Aria après l’avoir observée quelques secondes.
— Ça veut dire oui ? finit par demander Névia après quelques secondes à chercher une réponse dans ses paroles.
— Ça veut surtout dire que tu n’avais pas besoin d’en faire autant pour mériter une place parmi nous, répondit Aria avec un sourire fatigué.
Elle ouvrit l’interface de sa montre et valida l’invitation ; la confirmation apparut sur l’écran.
Névia a rejoint le clan.
Névia contempla le message comme si elle craignait encore de le voir disparaître. Lorsqu’elle releva enfin la tête, son sourire avait perdu toute la prudence qu’elle essayait habituellement d’y mettre.
— Merci beaucoup… Cheffe ? Votre Altesse ? Aria ? Je ne sais plus comment je suis censée vous appeler.
— Aria ira très bien, répondit-elle avec un rire. J’ai déjà Dubios pour le reste.
— J’ai dit à Casimir que je pourrais suivre vos directives… reprit Névia après une hésitation, beaucoup moins assurée. même me montrer soumise à votre autorité si c’était ce que vous attendiez de moi.
— Ce n’est pas ce que j’attends de toi, répondit Aria, dont le sourire s’était atténué sans disparaître. Tu viens justement de passer des mois à faire tout ce qu’on te demandait parce que tu pensais devoir le faire pour qu’on te garde. Je ne vais pas recommencer la même chose avec toi sous prétexte que ça m’arrange.
— Pourtant, Casimir…
— Casimir, c’est différent, répondit-elle sans hésitation. Il a besoin que je prenne cette place avec lui, et moi, j’ai besoin qu’il me la laisse. C’est quelque chose qui nous appartient à tous les deux. Toi, avant tout, je veux que tu comprennes que tu peux me dire non sans craindre de perdre ta place ici.
— Et si j’ai vraiment envie de vous obéir ? demanda Névia après un moment de silence.
— Alors tu m’obéiras quand tu en auras envie, répondit Aria, l’amusement revenu dans les yeux. Je ne vais certainement pas me plaindre d’avoir enfin quelqu’un qui proteste moins que Milo et Silas. Mais tu ne feras rien uniquement pour me satisfaire, précisa-t-elle après le petit rire de Névia. Si tu m’aides, ce sera parce que tu le veux. Si tu as besoin que je décide parfois à ta place, je le ferai. Si tu veux me suivre, suis-moi. Mais tu n’as plus besoin de gagner le droit de rester auprès de nous. C’est compris ?
— Oui. C’est compris, répondit Névia en acquiesçant aussitôt.
Elle resta pourtant devant Aria quelques secondes supplémentaires, comme si quelque chose lui manquait encore. Puis elle se rapprocha doucement et l’enlaça autour de la taille. Aria eut un bref mouvement de surprise avant de poser une main derrière sa tête et de la garder contre elle.
— Je vous envie tellement, murmura Névia. Tous les deux. Vous et Casimir.
— Attends de mieux nous connaître avant de dire ça, répondit Aria en levant les yeux vers moi.
Je faillis sourire. La distance entre nous n’avait pas entièrement disparu, mais elle ne nous empêchait plus d’avancer de nouveau dans la même direction.
— L’ascenseur se trouve au bord sud, expliqua Dubios en nous indiquant la route qui longeait le palais. Le trajet est court, mais je dois d’abord transmettre mes ordres aux gardes et m’assurer qu’aucune menace ne puisse plus nuire.
Mon attention revint vers Cameloth, assis contre le mur. Il avait baissé la tête. Deux gardes se tenaient près de lui, assez proches pour intervenir au moindre mouvement. Rien, dans sa posture, ne laissait croire qu’il possédait encore la force de tenter quoi que ce soit.
— Dépêchons-nous, lança Milo en partant le premier lorsque Dubios revint. Silas déteste sûrement déjà tout ce qu’il ne peut pas revendre là-bas.
Je rangeai la Casiaria pour suivre les autres. Quelque part sous Célestoria, Silas nous attendait peut-être encore.
Le chemin s’éloigna peu à peu de la cité. Les colonnes se raréfièrent, puis les ruelles laissèrent place à un espace ouvert et silencieux, comme si Célestoria s’effaçait par degrés avant de céder la place au vide.
La route s’interrompit devant une vaste plateforme de marbre blanc. Elle avait la taille d’une petite salle, mais aucun mur ni toit ne la séparait du ciel. Quelques touffes d’herbe poussaient entre les dalles, installées dans un lieu où personne ne semblait plus venir.
Depuis la chute de Soléïge, la lumière avait changé. Elle paraissait moins parfaite, moins immobile. De minces nuages traversaient le ciel artificiel, encore timides, comme si Célestoria réapprenait à respirer.
Dubios se dirigea vers le mécanisme de l’ascenseur. Milo et Névia l’accompagnèrent pour l’aider à dégager les pierres accumulées devant les portes.
Je restai quelques pas en arrière avec Aria. Son bras était toujours enveloppé dans mon bandage de fortune ; la poussière couvrait ses vêtements et le vent soulevait les mèches échappées de sa coiffure. Malgré l’éclat d’Auboriale encore perceptible en elle, je voyais surtout une fille épuisée qui refusait de s’écrouler avant les autres.
— Aria.
Lorsqu’elle tourna la tête, tout ce que je souhaitais lui dire me parut soudain beaucoup plus difficile à prononcer que lorsque Soléïge se tenait devant nous.
— Je dois te parler.
— Maintenant ? Devant tout le monde ? demanda-t-elle en vérifiant brièvement où se trouvaient Milo et Névia.
— Si tu l’acceptes.
À quelques mètres, Milo leva aussitôt les yeux vers le ciel avec une application suspecte. Névia l’imita après une seconde, sans réussir à cacher son intérêt.
— Très bien. Parle, dit Aria en revenant vers moi.
Je posai un genou sur le marbre froid et levai le visage vers elle. J’avais déjà occupé cette place devant Aria, mais jamais ainsi : il n’y eut ni cérémonie ni geste calculé. Elle ne me l’avait pas demandé. Je la lui offrais.
Un frémissement passa sous le bandage de son bras. Aria le sentit, mais resta silencieuse. Elle venait de comprendre que ce qui suivrait n’avait rien d’un jeu.
— Ce que je t’ai dit l’autre matin était injuste. Je savais que tes sentiments étaient réels. J’ai seulement eu peur de ne compter pour toi qu’à travers ce que je pouvais t’apporter. Mon obéissance. Ma confiance. La place que je te laissais prendre auprès de moi.
Les mots avaient du mal à sortir. Aria ne chercha pourtant ni à m’interrompre ni à se défendre, et je continuai avant de perdre le courage d’aller jusqu’au bout.
— Je me suis demandé si tu me voudrais toujours le jour où je cesserais de t’obéir. Au lieu de te dire que j’avais peur de te perdre, je t’ai demandé de me prouver ma valeur autrement. Je suis désolé.
Le vent passa entre nous. Elle attendait toujours, et cette fois je savais exactement ce qu’il me restait à lui dire.
— Je ne veux plus te demander de preuves. Je veux seulement te dire ce que j’aurais dû dire depuis longtemps, dis-je avant de prendre une inspiration. Je t’aime, Aria.