Chapitre 110
Je cessai de l’attaquer frontalement. Je tournai autour de lui en gardant la lame visible. Chaque mouvement laissait une trace pâle dans l’air, aussitôt dissoute par la chaleur.
Aria était derrière moi, et je percevais sa présence avec une netteté presque douloureuse : sa peur lorsque Soléïge approchait, son soulagement chaque fois que je me relevais, sa volonté de ne pas me laisser tomber seul.
Plus cette certitude m’atteignait, plus mon corps répondait. Aria n’avait pourtant donné aucun ordre lorsque la protection était apparue. Je sentais à la fois mes forces revenir auprès d’elle et cette pression contre mes bras, plus précise, presque matérielle. Elle ne ressemblait pas aux distances faussées qui m’avaient sauvé face à Opaline. Je n’aurais pas su dire où s’arrêtait le soutien d’Aria ni ce qui venait de s’éveiller en moi.
Le reste de la rue s’effaça peu à peu ; je ne suivais plus que Soléïge et la distance qui nous séparait. Quand la créature chargea de nouveau, je distinguai enfin le changement de température qui précédait son mouvement.
Je plongeai sous son bras, traversai l’air déformé et frappai son flanc de toutes mes forces. La Casiaria pénétra sa surface incandescente sur quelques centimètres ; une explosion blanche jaillit autour de la lame. Soléïge rugit assez fort pour secouer les balcons. Milo perdit l’équilibre, Cameloth porta une main à son oreille et plusieurs habitants ailés reculèrent derrière les colonnes.
Soléïge pivota plus vite que je ne l’avais anticipé. Son coude percuta ma cage thoracique et quelque chose craqua. Arraché au sol, je m’écrasai plusieurs mètres plus loin. Le goût du sang envahit ma bouche tandis que la Casiaria glissait sur le marbre à côté de moi.
— Casimir contre Soléïge : quarante-sept pour cent ! hurla Milo.
Quarante-sept pour cent. Soléïge pouvait me tuer, mais il savait désormais que je pouvais le blesser.
Je posai une main au sol. Mes bras tremblaient et chaque inspiration déchirait ma poitrine. Aria était toujours derrière moi. Le soutien demeura contre mon dos et mes épaules, sans effacer la douleur qui revenait lorsque j’essayais de respirer.
Soléïge venait de découvrir que je pouvais le blesser, et il me suivait maintenant sans détourner les yeux. Je ne pouvais plus compter sur les distances faussées du Chevalier Blanc. La pression contre mes épaules demeurait, tout comme les forces que me donnait Aria ; ni l’une ni les autres n’avaient suffi à arrêter ce coude.
Sa voix traversa la douleur. Je la retrouvai derrière moi, droite malgré la fatigue, son regard doré posé sur moi.
— Casimir… Protège-moi, dit-elle. C’est un ordre.
— Oui, Aria, répondis-je tandis que la chaleur parcourait mon corps.
Mes mains se stabilisèrent autour de la Casiaria. La puissance qui me soutenait ne remplaçait pas ma volonté. Elle renforçait seulement le choix que j’avais déjà fait.
— Attends. Je peux aider, lança Cameloth.
Il s’était relevé contre le mur. Son visage était couvert de sang et son bras tremblait lorsqu’il leva son pistolet, mais toute son attention restait tournée vers Soléïge.
— Je peux encore voir ses mouvements. Pas clairement… mais assez pour anticiper.
Les blessures brouillaient probablement son passif. Il continuait pourtant à suivre des mouvements qui n’existaient pas encore. Ce choix n’effaçait ni son attaque contre moi ni ce qu’il avait fait à Silas ; il signifiait seulement qu’il refusait de mourir avec nous.
— Et moi, je peux peut-être être aussi utile, proposa Névia en s’approchant, sa faux serrée entre ses mains.
— Mets-les en contact, me demanda-t-elle en tendant la lame courbe vers la Casiaria.
Je compris ce qu’elle tentait et rapprochai mon épée de sa faux. Lorsque nos armes se touchèrent, les veines pâles de la Casiaria se reproduisirent sur le métal sombre de son arme. Névia retint son souffle.
— Mon passif copie les attributs d’une arme lorsqu’ils dépassent ceux de la mienne, expliqua-t-elle. Je ne sais pas combien de temps ça tiendra, mais…
— Je peux y faire quelque chose, conclut-elle en éloignant sa faux, dont une ligne blanche bordait désormais le tranchant.
— Il va frapper à droite, annonça Cameloth en braquant son arme sur Soléïge, qui levait lentement un bras.
Le canon claqua. La bille atteignit l’articulation de Soléïge une fraction de seconde avant son mouvement. Elle ne traversa pas son corps, mais dévia légèrement son bras. Je bondis vers la gauche et son poing pulvérisa le marbre derrière moi. Névia profita de l’ouverture : sa faux tourna dans la chaleur et mordit l’arrière de la jambe de Soléïge, y traçant une profonde ligne blanche.
Lorsque Soléïge se retourna vers elle, je m’interposai avant qu’il puisse l’atteindre. Son bras me frappa de plein fouet. La protection invisible absorba une partie du choc, mais je reculai sur plusieurs mètres, les côtes en feu.
— Tient-il encore ? demanda Dubios en rejoignant sa nouvelle souveraine.
— Il tient. Il n’a pas le choix. Et continuez à m’appeler Votre Altesse.
— Bien, Votre Altesse.
— En haut ! cria Cameloth lorsque Soléïge attaqua de nouveau.
Je levai la Casiaria. Le membre incandescent frappa la lame et me força à plier un genou. Névia revint sur son flanc, enfonça sa faux dans la blessure ouverte et tira sur la jambe. Soléïge ne perdit l’équilibre qu’une seconde ; Cameloth eut le temps de tirer trois fois. La première bille frappa son poignet, la deuxième son épaule. La troisième se perdit dans la lumière lorsque la vision de Cameloth se brouilla.
— Je ne vois plus correctement ! s’écria Cameloth en chancelant, une main portée à son visage.
— Tu en as assez fait, lui répondis-je.
— Soixante-trois pour cent ! annonça Milo en levant sa bague.
Les chiffres continuaient de grimper, mais pas grâce à moi seul. Cameloth annonçait certaines attaques avant qu’elles commencent. Névia utilisait l’attribut de la Casiaria pour entamer le corps de Soléïge. Le lien d’Aria me permettait de tenir entre eux et lui. Aucun de nous n’aurait pu vaincre la créature seul ; ensemble, nous transformions une issue impossible en ouverture.
— Névia, sa jambe gauche !
Elle comprit aussitôt. Sa faux s’enroula derrière l’articulation déjà blessée et elle tira de toutes ses forces.
— Cameloth, dès qu’il essaie de se dégager.
— Maintenant ! cria Cameloth, concentré sur cet avenir que lui seul distinguait, tandis que du sang coulait de sa tempe.
Son arme claqua. La bille atteignit Soléïge au moment exact où il déplaçait son poids. Son genou céda et l’immense créature bascula vers l’avant. Son disque solaire descendit enfin à portée de ma lame.
Je pris appui ; le marbre se fissura sous mes pieds lorsque je bondis. Soléïge leva un bras pour m’intercepter, mais une voix me parvint aussitôt.
— Termine-le, Casimir, me lança Aria, la main tendue derrière moi.
La trace blanche de mon premier coup ne s’était pas refermée. Je distinguai la distance à franchir et la trajectoire jusqu’au disque solaire : Soléïge ne pouvait plus protéger cet angle sans libérer sa jambe de la faux de Névia. Je frappai. La Casiaria traça un arc blanc dans la chaleur et rencontra le centre du disque dans un silence absolu. Une fissure apparut, puis une seconde. La lumière tenta de se refermer autour de la blessure, mais la faux de Névia pulsa à son tour. L’attribut copié répondit à celui de la Casiaria et empêcha les entailles de disparaître.
Cameloth leva une dernière fois son pistolet. Son bras tremblait trop pour viser correctement ; il ferma pourtant un œil et tira vers la fissure. La bille pénétra dans la lumière et le sourire de Soléïge se fendit.
La cassure blanche s’étendit sur tout le disque, se divisa en dizaines de veines et traversa son corps. Une vibration immense passa dans les murs et jusque dans nos os, un son que je ne savais pas nommer. Puis son soleil explosa. Des fragments incandescents retombèrent autour de nous et s’éteignirent avant de toucher le sol, semblables à des braises plongées dans l’eau.
Privé de sa lumière, le corps de Soléïge demeura debout quelques secondes. Névia libéra lentement sa jambe et recula ; sa faux retrouvait déjà son apparence ordinaire. La créature s’effondra, et son poids fit trembler toute la rue. Une poussière dorée s’éleva autour de sa carcasse avant de retomber dans le silence.
L’ombre d’une colonne s’allongea sur le marbre. Personne ne parla : au-dessus de Célestoria, le soleil venait de quitter la place où il était resté prisonnier pendant un siècle. Sa lumière glissa vers l’horizon, teintant d’or puis d’orange le blanc du ciel. Les habitants ailés levèrent le visage vers un crépuscule que les plus jeunes n’avaient jamais connu.
Névia pleura sans bruit. Dubios, toujours debout malgré ses blessures, inclina la tête devant la première ombre du nouveau règne.
La force qui me soutenait resta encore quelques instants autour de mes épaules, puis elle se retira. Je demeurai debout par habitude plus que par équilibre, la Casiaria serrée dans ma main. Ma respiration était lourde. Chaque mouvement réveillait mes côtes et mon épaule, mais aucune douleur ne parvenait encore à rivaliser avec le calme qui venait de tomber. Je me tournai vers Aria. J’étais revenu jusqu’à elle.
— Qu’est-ce qui vient de se passer ? demandai-je.
— Je ne sais pas vraiment, avoua-t-elle en observant ses mains avec la même incompréhension. J’étais seulement certaine que tu allais tenir… que nous pouvions encore gagner parce que tu te battais pour moi…
Un tintement clair résonna dans toute la rue. Nos montres s’illuminèrent en même temps.
Succès obtenu : Nouvelle Lune
Quêtes effectuées : 3 / 8
Récompenses :
Je relus le nom du passif avant de regarder Aria. Son expression indiquait qu’elle n’en comprenait pas davantage.
Milo et Névia nous rejoignirent couverts de poussière, de suie et de blessures. Cameloth avançait derrière eux avec difficulté. Dubios, lui, demeura quelques instants devant les dernières particules laissées par Auboriale, comme si son deuil ne pouvait réellement commencer tant que Célestoria était encore menacée.
— Merci, Votre Altesse, dit Dubios en posant un genou à terre devant Aria. Célestoria vous doit sa survie.
— Relevez-vous, Dubios, répondit Aria, prise de court par ce titre. Je ne sais même pas encore ce que ça signifie.
— L’autorité d’Auboriale vous a reconnue. Je ne vous confonds point avec elle, mais vous portez désormais une part de l’héritage sacré de Célestoria.
— Très bien… Dans ce cas, finalement, restez à genoux. Je vais garder cette partie du dévouement, finit par répondre Aria après quelques secondes ; Dubios obéit sans discuter.