Chapitre 109
— Ma Déesse… votre enveloppe ne survivra point à un tel don, souffla Dubios, qui avait pâli en comprenant ce qu’elle s’apprêtait à faire.
— Je le sais, fils de Daracness.
La courtoisie avec laquelle elle avait prononcé son titre rendait sa réponse plus définitive encore qu'un ordre. Dubios n'insista pas, mais son expression suffisait à comprendre combien il lui était difficile d'accepter cette décision.
Auboriale s'approcha d'Aria et leva doucement la main vers son visage. Ses doigts s'arrêtèrent à quelques centimètres de sa joue. Pourtant, au moment où elle s'apprêtait à poursuivre, quelque chose sembla retenir son attention. Pour la première fois, son expression se troubla, comme si les traits d'Aria venaient de lui rappeler un souvenir lointain.
— Voilà qui est singulier… murmura-t-elle.
— Qu'est-ce qui l'est ? demanda Aria, manifestement intriguée.
La déesse suivit du regard la ligne de son front, puis le contour de son visage, sans jamais la toucher. Je ne comprenais pas ce qu'elle cherchait, mais son hésitation ne ressemblait pas à celle de quelqu'un qui doutait de son choix.
— Certains échos empruntent des chemins que même les dieux ne savent suivre.
Je m'attendais à ce qu'elle nous en dise davantage. Au lieu de cela, Auboriale retrouva son expression solennelle et reprit comme si rien ne l'avait interrompue.
— Mon héritage fortifiera ce qui, en vous, refuse de céder. Il vous ouvrira les barrières consacrées et permettra à votre chair de répondre aux marques d'une reconnaissance sincère, tant que la blessure n'aura point irrémédiablement détruit ce qu'elle doit réparer.
— Et je pourrai guérir ? demanda Aria en baissant les yeux vers son bras bandé.
— Ce que la mort n'a point déjà repris.
La réponse ne promettait aucun miracle. Je regardai à mon tour la blessure d'Aria, conscient que le pouvoir dont parlait Auboriale ne suffirait pas à nous protéger de tout.
La déesse se tourna ensuite vers Névia, qui n'avait presque pas bougé depuis son apparition. Ses doigts tremblaient contre le tissu de sa jupe et, malgré ses efforts pour se contenir, ses yeux violets brillaient déjà de larmes. Auboriale s'agenouilla devant elle, sans paraître se soucier des coups qui continuaient d'ébranler sa prison de lumière.
— Approche, ma douce Névia.
— Vous n’allez pas… partir ? demanda Névia en faisant timidement quelques pas vers elle.
Auboriale posa une main contre sa joue avec une tendresse qui contrastait avec l'autorité dont elle avait fait preuve devant Soléïge.
— Ne pleure point avant l'heure. Tu n'as jamais eu à gagner la place que je t'accordais dans mon cœur. Elle fut tienne dès l'instant où ton regard se leva vers moi sans mensonge.
Névia tenta de répondre, mais ses lèvres tremblaient trop pour qu'elle puisse trouver ses mots. Elle finit néanmoins par se ressaisir.
— Je peux encore vous aider. Dites-moi seulement quoi faire.
— Alors écoute mon ultime requête : cesse d'offrir chacun de tes efforts à ceux qui ne savent que les recevoir. Marche auprès de ceux qui verront ta valeur avant même que tu la leur prouves.
Ces paroles achevèrent de briser la retenue de Névia. Elle secoua la tête, incapable d'empêcher ses larmes de couler.
— Je ne veux pas vous perdre.
— Ce que je t'ai donné ne se perdra point avec mon corps.
Auboriale déposa un baiser sur son front, comme lors de leur première rencontre. Névia ferma les yeux à ce contact, mais lorsqu'elle les rouvrit, la déesse s'était déjà relevée. Elle demeura un instant devant elle, avant de se tourner vers Dubios.
Celui-ci avait assisté à leurs adieux sans prononcer un mot. Auboriale posa une main sur son épaule, et il redressa aussitôt la tête.
— Vous m'avez servie avec une fidélité que nul règne ne saurait payer. Recevez donc mon dernier ordre.
— Ma Déesse, je vous en conjure… ne parlez point comme si votre choix ne pouvait encore être défait.
Il avait beau conserver toute la dignité de son rang, sa voix laissait entendre combien il espérait encore pouvoir la convaincre.
— Il ne le peut.
Auboriale contempla une dernière fois les tours du palais et le soleil qu'elle avait défendu pendant un siècle. Je suivis son regard vers les hauteurs de Célestoria. Malgré les fissures qui parcouraient désormais ses rues, la cité conservait une beauté que je n'avais pas vraiment eu le temps d'apprécier depuis notre arrivée.
— Retenez Soléïge jusqu'à l'achèvement du transfert, ordonna-t-elle. Lorsque ma lumière se sera retirée, le trône de Célestoria sera vôtre. Gouvernez non pour prolonger mon ombre, mais pour rendre à ce peuple un ciel qui lui appartienne de nouveau.
Dubios ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, une lueur sacrée entourait déjà son armure. Il posa lentement un genou à terre et inclina la tête.
— Votre volonté sera accomplie, Ma Déesse, répondit-il d’une voix légèrement brisée malgré le soin qu’il apportait à chaque parole. Pour la dernière fois, je porterai votre ordre sans le discuter.
Auboriale le laissa dans cette position et revint vers Aria. Derrière elle, Soléïge frappait toujours sa prison, dont les parois tremblaient davantage à chaque impact. Nous n'avions manifestement plus beaucoup de temps.
— Le pouvoir ne remplacera point ce que vous devez encore vous dire, rappela la déesse à Aria. Il vous accordera seulement le temps de le faire.
Lorsqu’elle leva la main, une lumière enveloppa Aria, si vive que je dus détourner les yeux une fraction de seconde. Lorsque je les rouvris, ses pieds avaient déjà quitté le marbre.
— Aria !
Je tendis instinctivement le bras pour la rejoindre, mais ma main rencontra une paroi invisible. J'essayai de nouveau, sans davantage de succès.
À travers la lumière, je distinguais encore son visage. Ses yeux étaient fermés et son corps flottait à quelques centimètres du sol, tandis que celui d'Auboriale commençait lentement à se dissoudre. Des particules lumineuses se détachaient de ses bras, de ses épaules et de sa chevelure pour rejoindre l'éclat qui entourait Aria.
Dubios détourna la tête. Je compris qu'il ne voulait pas assister à la disparition de celle qu'il avait servie si longtemps, mais je ne parvenais pas, moi, à quitter Aria des yeux.
— Lorsqu’elle ouvrira les yeux, ne détournez point les vôtres, dit Auboriale en tournant une dernière fois son visage vers moi. Qu'elle sache, avant même de comprendre son pouvoir, que votre choix demeure inchangé.
Je n’eus pas le temps de lui répondre. Son corps se dispersa entièrement en fragments lumineux qui tournoyèrent autour d’Aria avant de pénétrer dans sa poitrine. Pendant un instant, deux silhouettes semblèrent se superposer dans cet éclat : celle d’Aria, mince et humaine, et l’ombre immense de la souveraine qui venait de disparaître. Puis la lumière s’apaisa et il ne resta plus qu’elle.
Un craquement retentit derrière nous : la prison de Soléïge venait d’éclater. Dubios s’élança pour l’intercepter, son armure toujours entourée de la lumière laissée par sa déesse. Sa lance heurta plusieurs fois les membres incandescents et ralentit la progression de la créature vers Aria. Chaque affrontement faisait trembler les façades ; je doutais qu’il puisse tenir longtemps face à une telle puissance.
Je restai près d’Aria, mon épée à la main, prêt à intervenir si Soléïge franchissait la défense de Dubios. Une chaleur inhabituelle remonta alors le long de mes bras. Elle ne ressemblait ni à celle de la créature ni à l’adrénaline d’avant un combat. Une pression s’installa sur mes épaules et ma poitrine, assez précise pour me donner l’impression de porter une armure. Je baissai les yeux vers mon torse sans rien y voir.
La lumière qui enveloppait Aria se contracta enfin, et ses pieds retrouvèrent le sol. Elle prit une profonde inspiration avant d'ouvrir les yeux. Un faible éclat doré traversa ses iris, puis s'estompa presque aussitôt. Sa blessure saignait encore sous le bandage, mais quelque chose avait changé dans sa manière de se tenir. Elle ne semblait plus chercher à dissimuler son inquiétude derrière cette assurance qu'elle affichait si souvent. Elle était simplement là, droite, prête à affronter ce qui nous attendait.
Son regard rencontra le mien et, cette fois, je ne cherchai pas à l’éviter. Je sentis le lien entre nous se resserrer, avec une évidence que je n’aurais pas su expliquer. Les cris, les impacts de la lance de Dubios et la chaleur étouffante de Soléïge me parvenaient toujours, mais ils semblaient moins difficiles à supporter.
La pression invisible épousa davantage mes épaules, mon torse et mes avant-bras. Mes pensées s'éclaircirent, et les distances autour de moi devinrent plus simples à évaluer. Je ressentais encore chacune de mes blessures, sans que la douleur parvienne à troubler ma concentration comme auparavant.
Un choc violent me ramena au combat : Dubios venait d’être projeté contre une colonne. Il réussit à rester debout en s’appuyant sur sa lance, mais son armure portait déjà plusieurs marques d’impact. Son expression changea lorsqu’il aperçut Aria.
— Votre Altesse, la barrière ne le retiendra plus. Je vous prie de rester en retrait.
— Vous venez à peine de me donner un titre et vous commencez déjà à me donner des ordres ? demanda Aria, presque offensée.
— Un conseil, Votre Altesse, répondit Dubios avec moins d’assurance. Rien de plus.
— C'est mieux.
Je ne pus m'empêcher de reconnaître Aria dans cette réponse. Même après avoir reçu l'héritage d'une déesse, elle n'avait manifestement aucune intention de laisser quelqu'un décider à sa place.
— C’est donc toi, ce fameux fléau ? lança Aria en se tournant vers Soléïge, qui venait de se dégager de Dubios.
Le disque solaire pivota dans sa direction. Aria prit le temps de le détailler, sans paraître le moins du monde impressionnée par sa taille.
— Je m'attendais à quelque chose de plus impressionnant.
— Mourez, gronda Soléïge, faisant vibrer toute la rue.
Soléïge écarta brutalement Dubios et abattit l'un de ses longs membres vers Aria. Je bondis avant même que son attaque atteigne sa cible, avec la seule idée de m'interposer entre eux.
Son poing passa si près de mon épaule que la chaleur carbonisa aussitôt le tissu de ma manche. Pourtant, ma peau ne fut pas touchée. Je roulai sur le marbre, me relevai et dressai mon épée devant lui.
La lame vibrait violemment entre mes mains ; elle ne suffirait pas. Au même instant, ma montre émit une vibration. Je jetai un regard vers l’écran et découvris qu’un nouvel objet venait d’apparaître dans mon inventaire.
Casiaria
Je n’avais jamais vu ce nom et je n’eus pas le temps d’en consulter les propriétés. L’arme s’était manifestée au moment où le pouvoir d’Aria avait répondu au lien qui nous unissait. J’ignorais ce que cela signifiait, mais je n’avais aucune raison de refuser cette aide. Je la matérialisai.
Une lame blanche se forma entre mes doigts, plus longue et plus fine que mon ancienne épée. Son métal mat était parcouru de veines pâles qui pulsaient avec une régularité presque vivante. Malgré sa couleur, elle ne ressemblait pas à une arme faite de lumière, ni à quelque chose de véritablement sacré. Sa forme avait plutôt quelque chose de familier, comme si elle avait été conçue pour ma main.
Lorsque mes doigts se refermèrent sur la garde, l’équilibre de l’arme s’ajusta naturellement au mien. La pression ressentie depuis le réveil d’Aria se précisa autour de mon poignet, de mon avant-bras et de mon épaule. Je ne voyais toujours aucune armure, mais mes articulations cessèrent de trembler et une force invisible semblait maintenir mon torse droit.
Je n’eus pas le loisir de m’y habituer : Soléïge fondit sur moi. Il ne courait pas réellement ; son corps incandescent franchissait la distance à une vitesse déconcertante, entouré d’une chaleur qui déformait l’air. Je bondis sur le côté pour éviter sa première attaque, mais il corrigea aussitôt son mouvement.
Son poing atteignit mon épaule gauche et me souleva du sol, me projetant plusieurs mètres plus loin. Je roulai sur le marbre avant d’y planter la Casiaria pour freiner ma course. Une douleur brûlante traversa mon bras ; je m’attendais à découvrir mon épaule brisée. Pourtant, lorsque je parvins à la bouger, je ne trouvai ni os fracturé ni chair carbonisée. Un coup qui aurait dû me broyer venait seulement de me projeter à terre.
— Casimir ! cria Aria derrière la créature.
Je levai les yeux vers elle. L'inquiétude qui traversa son visage ne m'échappa pas, pas plus que la pression qui se renforça presque aussitôt autour de mon épaule. Mon articulation me faisait toujours souffrir, mais elle ne menaçait plus de céder au moindre mouvement.
Je me remis debout, encore surpris de pouvoir tenir sur mes jambes. Soléïge n’avait pas changé d’attitude : à ses yeux, je n’étais probablement qu’un mortel assez stupide pour s’être placé entre lui et Aria. Son mépris ne rendait pas notre situation moins désespérée. L’écart entre nos forces restait immense, et une attaque légèrement différente aurait pu me tuer malgré la protection. Peut-être pourrais-je au moins le surprendre assez pour le blesser.
Je repartis à l'assaut, en prenant soin de rester plus bas que lors de ma première tentative. Cette fois, je visai directement ses jambes. La Casiaria rencontra sa peau dans un son profond, semblable à celui d'une cloche fendue. Une marque blanche apparut au point d'impact. Je crus d'abord n'avoir provoqué qu'une brûlure superficielle, avant de comprendre que la lame avait réellement entaillé sa chair. Plus étrange encore, la corruption qui parcourait son corps ne semblait pas parvenir à refermer cette coupure. Soléïge ne recula pas. Pourtant, une infime correction de sa posture me confirma qu'il avait senti le coup.
Je frappai de nouveau, mais Soléïge leva brusquement le bras sans chercher à me toucher. Une vague de chaleur traversa la rue et me repoussa avant que j’aie terminé mon mouvement. Je ramenai les bras devant mon visage ; cela ne m’empêcha pas d’être projeté en arrière. Mon dos heurta le marbre et l’air quitta mes poumons.
Pendant quelques secondes, je ne parvins plus à respirer correctement. Le tissu de mes vêtements fumait encore, pourtant ma peau semblait presque intacte. Cette protection avait beau m'éviter le pire, elle ne faisait pas disparaître la violence des impacts. Je me redressai péniblement, les muscles tremblants. Chaque inspiration réveillait une douleur dans mes côtes et je dus prendre appui sur la Casiaria pour retrouver mon équilibre.
Lorsque je relevai enfin les yeux, Soléïge avait légèrement incliné son disque solaire dans ma direction. Il ne regardait plus mon visage, mais la Casiaria.