Chapitre 11
Le lendemain matin, lorsque nous sortîmes de chez Briana, le village n’avait pas changé. Ses habitants, en revanche, semblaient redécouvrir la manière d’y vivre.
Les mêmes maisons de bois se serraient toujours entre les champignons. La brume restait suspendue au-dessus des toits et les spores descendaient dans la lumière avec leur lenteur habituelle. Pourtant, les rues paraissaient plus larges maintenant que personne ne les longeait en gardant une partie de son attention tournée vers la forêt.
Des enfants couraient près du puits. Une femme étendait du linge en chantant, tandis que deux hommes réparaient une clôture en se disputant sans la moindre peur. Devant sa maison, un vieil homme repoussait obstinément les spores que le vent ramenait sur son seuil.
Nous traversions cet endroit chaque jour depuis près d’un mois, pourtant je le découvrais à peine. Certains ouvraient grand leurs volets ; d’autres parlaient de vérifier les passages, de retrouver des proches ou d’échanger leurs récoltes. La mort d’Albert venait de rendre un avenir à des gens qui avaient cessé de faire des projets.
Aria marchait près de moi, attentive à chaque visage. Lorsqu’un homme posa brièvement une main sur son épaule pour la remercier, elle recula d’un demi-pas et chercha mon regard par réflexe. Elle lui répondit pourtant sans se placer derrière moi. Un mois plus tôt, elle se serait éloignée avant même qu’il l’approche.
Une fillette quitta un groupe près du puits et s’arrêta devant nous.
— C’est vous qui avez sauvé tonton Albert ?
Je ne sus pas quoi lui répondre. Hier, je n’avais pensé qu’à rester debout, à atteindre Aria, à empêcher Albert de nous tuer. J’étais encore soulagé de pouvoir marcher ici avec elle. Puis la fillette avait dit « tonton », et je revis ma lame enfoncée dans sa tête. J’avais tué quelqu’un dont elle parlait avec cette familiarité-là.
Mon ventre se serra. Je regardai les enfants près du puits, les maisons ouvertes, les gens qui osaient enfin penser à quitter le village. Je ne souhaitais pas revenir sur ce que nous avions fait. Mais je ne savais pas comment appeler cela le sauver, et je ne pouvais pas expliquer la différence à la fillette.
— Oui… Enfin, on a fait ce qu’on a pu, répondit Aria en s’accroupissant à sa hauteur, les mains posées sur ses genoux.
— Maman dit que vous êtes des héros.
— On est seulement des gens qui sont passés par là.
La fillette réfléchit avec le sérieux que les enfants réservent aux questions importantes.
— Comme le héros de la comptine ?
Elle repartit avant que nous puissions lui demander de quelle comptine elle parlait. Aria la suivit un moment du regard.
— Tonton Albert, murmura-t-elle en se redressant.
— Oui.
— Pour eux, c’était leur oncle qui était malade. Pas un monstre.
— Il avait l’air d’être un homme très respecté.
Elle acquiesça et nous reprîmes notre marche. À chaque coin de rue, quelqu’un nous adressait un signe ou quelques mots. Ce n’était pas une célébration, seulement la reconnaissance discrète de gens qui avaient attendu trop longtemps avant de pouvoir l’exprimer.
Une vieille femme nous tendit un paquet enveloppé dans un linge propre lorsque nous passâmes devant sa porte.
— Des champignons. Vous devez avoir faim après ce que vous avez fait.
— Nous ne pouvons pas accepter…, protesta Aria en levant les mains, prise au dépourvu.
— Allons, ne faites pas de manières. Prenez-les.
Elle plaça le paquet dans ses bras et referma sa porte avant que nous puissions insister. Une chaleur légère traversait le tissu.
— Casimir, dit Aria après un moment.
— Oui ? répondis-je en tournant la tête vers elle et en calant mon pas sur le sien.
Elle baissa la voix, comme si l’aveu devait rester entre nous deux, à l’abri des oreilles du village.
— C’est étrange.
— Quoi donc ?
— D’être remerciée, murmura-t-elle, une pointe de gêne dans la voix. Je crois que je n’ai pas l’habitude.
Je laissai passer quelques pas, écoutant le froissement de nos vêtements dans le calme retrouvé du village. Je cherchais peut-être seulement la bonne manière de lui répondre sans rendre cet aveu plus embarrassant qu’il ne l’était déjà.
— Ils ont raison de le faire, dis-je doucement.
Elle resserra le paquet contre son manteau, sans trouver quoi ajouter. Nous continuâmes jusqu’à la maison de Briana.
Après la bataille, Bikao était allé revoir sa petite sœur au hameau et donner de ses nouvelles dans les villages voisins. Il ne revint que dans le courant de la matinée, le visage creusé, les yeux cernés et la barbe laissée à l’abandon.
Ses vêtements propres n’effaçaient rien de sa longue solitude. Lorsqu’il s’arrêta sur le seuil du salon, il resta quelques secondes sans bouger, comme s’il devait encore vérifier que sa sœur se trouvait bien devant lui.
Briana se leva avant qu’on puisse l’aider. Un bandage épais enveloppait son bras gauche jusqu’au coude et le mouvement contracta brièvement son visage. Elle serra Bikao contre elle de son bras valide. Le geste fut court et maladroit, mais aucun des deux ne s’en plaignit.
— Tu as une mine épouvantable, déclara-t-elle en s’écartant.
— J’ai dû l’entendre une dizaine de fois depuis hier.
Il s’assit lourdement près de la table. Aria poussa une chaise vers lui avant même qu’il la demande, puis revint près de moi. Bikao posa ses mains à plat devant lui.
— Vous voulez savoir où j’étais.
— On t’écoute, répondit Briana.
— J’ai retrouvé Albert près de la maison de Bérénice, commença-t-il après avoir inspiré lentement. Elle se tenait à quelques pas de lui et il ne bougeait pas. Il la regardait seulement.
— Bérénice… Elle est en vie ? demanda Briana en refermant une main sur le bord de la table.
— Oui. C’est elle qui m’a empêché d’agir. Elle disait qu’il reconnaissait son visage. Il restait près de sa maison, la suivait à distance et déposait des choses devant sa porte. Lorsqu’elle lui parlait, il se calmait.
Bikao s’interrompit, le regard baissé vers ses mains. Plus il avançait dans son récit, moins son absence ressemblait à un abandon.
— J’ai voulu l’attaquer. Plusieurs fois. Bérénice me suppliait d’attendre. Elle disait qu’il n’avait jamais essayé de la blesser et que, tant qu’on ne le provoquait pas, il restait… lui. Une partie de lui, en tout cas.
Briana ne bougea pas. Seule sa respiration trahissait l’effort qu’il lui fallait pour écouter sans l’interrompre.
— Deux mois, poursuivit Bikao. Deux mois à le surveiller et à monter la garde avec Bérénice pour qu’elle ne reste pas seule. S’il s’en était pris à elle pendant mon absence, je me le serais reproché toute ma vie.
— Tu voulais la protéger en restant près de lui, dit Briana.
— C’est ce que j’essayais de me répéter.
— Mais ce n’était pas toute la vérité, reprit-il en relevant les yeux vers elle. Une partie de moi refusait de revenir sans Albert. Tant que je restais près de lui, je pouvais encore faire semblant de croire qu’une solution existait. Revenir seul aurait rendu sa perte réelle.
Personne ne chercha à l’interrompre. Même Briana sembla avoir perdu la réponse qu’elle préparait.
— Et puis, il y a deux nuits, Albert est parti. Cela lui arrivait parfois, mais cette fois, il n’est pas revenu. Je l’ai cherché toute la matinée. En remontant vers le sentier, j’ai entendu ton cri, puis ta voix. J’ai couru. C’est tout.
La simplicité de cette conclusion ne trompa personne. Aria se pencha vers lui.
— Cette Bérénice… comment va-t-elle ?
— Mal, répondit Bikao d'une voix sourde. Mais elle est vivante.
— Elle tenait beaucoup à lui, j’imagine.
— Oui.
Bikao ne précisa pas la nature de leur relation, et aucun de nous ne le lui demanda.
— Elle reviendra au village ? reprit Aria.
— Pas tout de suite. Elle veut rester seule un moment, là où Albert passait ses journées. Je retournerai la chercher lorsqu’elle sera prête.
Il passa une main sur son visage avant de revenir à Briana.
— J’aurais dû donner signe de vie, murmura-t-il, le visage marqué par le remords. Au moins une fois. Je sais que vous avez tous cru que j’étais mort.
— On t’a pleuré, répondit-elle, redressant la tête. Pendant des jours.
Sa voix céda sur le dernier mot. Elle détourna la tête, agacée par les larmes qui lui échappaient et qu’une seule main rendait plus difficiles à essuyer.
— Pardon… Je m’étais promis de ne pas craquer.
— Je sais, dit Bikao en tendant le bras vers elle. Et je suis désolé.
Briana posa sa main valide sur la sienne.
— On est là. Tous les deux. C’est tout ce qui compte pour aujourd’hui.
Bikao acquiesça. Aria resta près de moi sans parler. Elle n’avait pas besoin de prononcer le nom de Tobias pour que je comprenne ce que ces retrouvailles réveillaient en elle.
Brad et Born nous rejoignirent en début d’après-midi. Brad boitait encore légèrement et Born respirait avec précaution à cause de ses côtes. Lorsqu’ils aperçurent Bikao installé près de la table, Brad s’arrêta au milieu du salon et lâcha un juron mêlé de soulagement et d’envie de le frapper.
— Tu nous as manqué, tu sais, gronda Brad en faisant un pas vers la table, ses grands bras ballants.
— J’en suis désolé, répondit Bikao d'une voix basse.
Le colosse s'approcha, posa ses deux mains lourdes sur les épaules de son ami et les serra à s'en blanchir les phalanges. Born, resté près de l'entrée, observait la scène en souriant malgré la douleur qui lui tordait la poitrine.
— Si tu refais ça, je te tue moi-même, reprit Brad, le ton dur mais le regard brillant.
Bikao soutint son regard sans ciller, posant une main sur le bras du géant.
— Je ne pense pas avoir de raison de recommencer maintenant.
Bobby entra le dernier et s’installa dans un coin sans demander qu’on lui fasse de place. Il savait être présent tout en se faisant oublier ; ce n’était ni de la timidité ni de l’indifférence, seulement sa manière d’occuper l’espace.
Briana ouvrit un placard de sa main droite et en sortit une bouteille remplie d’un liquide ambré. À l’odeur qui s’en échappa lorsqu’elle retira le bouchon, je n’eus aucun mal à deviner qu’il ne s’agissait pas d’eau.
Lorsqu’elle voulut attraper les verres, Bobby se leva sans un mot et les aligna à sa place sur la table. Elle lui adressa un bref regard de remerciement, puis remplit les sept verres l’un après l’autre.
— On boit, annonça-t-elle. Pour Albert. Pour ceux qu’on a perdus. Et pour ceux qui sont encore là.
Chacun prit un verre. Le liquide me brûla la gorge et fit grimacer Aria, qui avala sa gorgée sans reposer le sien avant les autres. Personne ne chercha à remplir le moment qui suivit. Il appartenait aux absents.