Chapitre 108
Je déchirai une bande de tissu dans la partie de mon haut déjà entaillée par Dubios, puis l’enroulai autour du bras d’Aria. Elle serra les dents lorsque le tissu passa sur sa coupure, sans pour autant retirer sa main.
— Ça tiendra ? demandai-je en terminant le nœud.
— Arrête de te préoccuper de moi maintenant.
Mes doigts s’attardèrent un instant sur le bandage. La voir blessée avait balayé la distance entre nous, sans faire disparaître ce qui l’avait créée. Aria dut le comprendre à mon expression, car sa voix se fit plus douce.
— Après, murmura-t-elle. On parlera après. Vraiment.
J’acquiesçai. Pour la première fois depuis notre dispute, cela ressemblait à une promesse.
À quelques pas de nous, Cameloth assistait à la scène sans intervenir. Lorsqu’il se décida enfin à parler, son assurance habituelle avait laissé place à une gravité inhabituelle.
— Je vous dois des excuses, commença-t-il. Elles ne répareront rien. Je voulais atteindre la Bibliothèque et comprendre ce monde. J’ai accepté trop de choses sous prétexte qu’elles nous rapprochaient de ce but.
— Tu as jeté Silas dans le vide, répliqua Milo, sans lui accorder la moindre indulgence.
— Il est tombé vers Nécroval, expliqua Cameloth. La partie corrompue sous la cité. Il ne peut pas remonter seul… et la chute a pu le tuer.
Pendant une seconde, tout le reste disparut derrière les souvenirs de Silas : ses plaintes pour quelques pièces, ses plaisanteries douteuses, sa façon d’examiner chaque objet comme s’il en calculait déjà la valeur. Puis il ne resta plus que le point tremblant de mon Localisateur, quelque part sous Célestoria.
— Est-ce qu’il est vivant ? demandai-je.
— Je l’ignore.
— Alors ne parle pas de lui comme s’il était mort.
Ma voix était restée basse, mais chaque mot m’avait brûlé la gorge. Je refusais de croire que nous avions perdu Silas sans même avoir essayé de le retrouver.
— Tu vas nous expliquer comment atteindre Nécroval. Ensuite, nous irons le chercher.
Milo demeura silencieux. Les poings serrés, il fixait le sol avec une colère qu’il semblait avoir de plus en plus de mal à contenir. Je ne pouvais pas lui promettre que Silas était encore en vie, mais tant que son Localisateur indiquait une position, il nous restait au moins quelque chose auquel nous raccrocher.
La lumière changea alors, et toute la douceur du ciel disparut d’un seul coup, comme si Célestoria venait de rapprocher son soleil de nos visages. Une vague de chaleur traversa la rue, soulevant la poussière tandis que plusieurs dalles de marbre se fendaient sous nos pieds. L’air devint si étouffant que chaque respiration me faisait souffrir.
— Soléïge… souffla Cameloth, le visage soudain vidé de ses couleurs.
L’ombre de la créature recouvrit les façades avant même que son corps apparaisse. Il descendit dans la cité sans un bruit, ses membres fins évoquant des tiges de métal chauffées à blanc. Son corps conservait vaguement une silhouette humaine, étirée jusqu’à perdre toute logique, tandis qu’à la place de sa tête brûlait un soleil parfait, marqué d’un sourire immobile qui n’exprimait ni joie ni colère. À chacun de ses pas, le marbre se fissurait davantage.
Je me redressai malgré mes blessures. Aria vint se placer près de moi, son bras bandé maintenu contre son corps, pendant que Cameloth contemplait la créature avec une inquiétude grandissante.
— Il ne devrait pas être ici, murmura-t-il. Personne n’a trouvé la Bibliothèque.
— Il suffisait de prétendre le contraire, lança une voix derrière nous.
Je me retournai et découvris Ewen, qui revenait tranquillement de la ruelle empruntée pendant le duel. Les mains enfouies dans ses poches, il avançait sans paraître le moins du monde préoccupé par la présence de Soléïge. Ses yeux reflétaient pourtant la même lueur dorée que le visage de la créature.
— J’ai annoncé dans la cité que j’avais découvert la Bibliothèque universelle, expliqua-t-il. La vérité n’avait aucune importance. Il fallait seulement l’appeler.
— Ewen… qu’est-ce que tu as fait ? demanda Névia en reculant d’un pas.
— Ce que j’aurais dû faire depuis le début. J’ai cessé de prétendre que notre groupe poursuivait un projet commun. Ils cherchaient la Bibliothèque pour se sentir importants. Moi, j’ai conclu quelque chose de concret.
— Tu as pactisé avec cette chose ? demanda Milo en levant les yeux vers l’immense Soléïge avant de revenir à Ewen.
— Il existe depuis un siècle, répondit Ewen avec une admiration presque inquiétante. Il connaît cette cité, ses secrets et tout ce que nous espérions apprendre. Pourquoi perdre notre temps dans des livres alors qu’il pouvait nous donner directement les réponses ?
— Tu prétendais seulement vouloir ouvrir le portail, lui rappela Cameloth, dont le calme me paraissait davantage prudent que surpris.
— C’était ce que vous aviez besoin d’entendre.
Un éclat attira soudain mon attention vers Milo. La bague qu’Ériska lui avait laissée venait de s’illuminer, et des chiffres apparurent sur l’écran de sa montre sans qu’il ait besoin de les chercher.
Soléïge — Casimir : probabilité de victoire 3 %
Névia : 0 %
Cameloth : 0 %
— Pour toi, c’est trois pour cent, dit Milo en relevant la tête vers moi, toute curiosité disparue de son visage. Névia et Cameloth sont à zéro.
Trois pour cent… Je n’eus même pas le temps de réfléchir à ce que ces chiffres impliquaient. Soléïge ne nous accordait pas la moindre attention ; son immense visage solaire restait tourné vers Ewen.
— Le pacte n’a pas été accompli, déclara-t-il. La Bibliothèque demeure hors de ma portée.
— Ce n’est pas ma faute, protesta aussitôt Ewen en lui faisant face. J’ai tout organisé seul. C’est moi qui ai conçu le pacte, convaincu les autres et choisi de vous servir.
Il avait redressé le menton avec une assurance presque provocante. À l’entendre, on aurait dit qu’il cherchait moins à se défendre qu’à obtenir la reconnaissance de Soléïge. Toute la prudence dont il aurait dû faire preuve semblait avoir disparu devant le plaisir de s’attribuer le mérite de ses actes.
À côté de moi, Cameloth se raidit. Un craquement sec retentit, puis une fine lumière dorée apparut autour du poignet d’Ewen, dessinant un cercle semblable à une chaîne. Une fissure le traversa ; les maillons lumineux éclatèrent les uns après les autres jusqu’à disparaître complètement.
— Vous venez de mentir, déclara Soléïge sans que son sourire ait bougé.
Ewen baissa les yeux vers son poignet, et son assurance disparut aussi rapidement que la chaîne.
— Non… Ce n’est pas…
— Votre parole ne me lie plus.
Ewen n’eut pas le temps d’en dire davantage : l’un des longs membres de Soléïge s’abattit sur lui sans colère ni empressement, avec le détachement de quelqu’un qui se débarrassait de ce qui ne lui servait plus. L’impact fit trembler la rue jusque sous nos pieds et souleva un nuage de poussière qui m’empêcha de distinguer immédiatement ce qu’il venait de frapper.
Lorsque le membre incandescent se releva, Ewen gisait au sol, sans le moindre mouvement. Personne ne réagit tout de suite. Quelques secondes plus tôt, il parlait encore avec une confiance insupportable, persuadé d’avoir réussi là où ses compagnons avaient échoué. À présent, Soléïge venait de l’écraser parce qu’un seul mensonge avait suffi à rompre leur accord.
— Ewen… souffla Cameloth, incapable cette fois de dissimuler son trouble.
— Il vient de l’écraser… murmura Névia, une main devant la bouche.
Je n’avais aucune envie de m’approcher pour vérifier son état. Le corps immobile d’Ewen suffisait à me faire comprendre ce qui risquait de nous arriver si Soléïge décidait de se tourner vers nous. Le disque incandescent pivota alors dans notre direction.
— Vos ombres ont assez souillé cette cité, déclara-t-il en relevant son disque incandescent dans notre direction. Je vais les effacer.
La chaleur s’abattit sur la rue avec une violence nouvelle. Elle ne brûlait pas seulement la peau : elle alourdissait mes muscles, comprimait mes poumons et rendait chaque pensée plus lente. Malgré tous mes efforts, je sentais mes jambes perdre leur force.
— À cause de vos conneries, c’est nous qui allons payer ! cracha Névia en se tournant vers Cameloth.
Il ne lui répondit pas. Son attention restait fixée sur le poignet d’Ewen, là où la chaîne lumineuse avait disparu. Quelque chose dans les dernières paroles de son compagnon avait provoqué la rupture du pacte, et à voir sa réaction, Cameloth semblait en comprendre la raison bien mieux que nous.
Avant que nous puissions l’interroger, une lumière blanche fendit le mur au fond de la rue. La pierre n’explosa pas ; elle s’effaça, comme si aucune matière ne pouvait s’opposer à ce qui approchait.
Auboriale apparut dans l’ouverture du Panthéon. Elle avançait sans hâte, mais sa présence nous atteignit avant ses pas : l’air redevint respirable, les fissures cessèrent de courir sous nos pieds et la chaleur de Soléïge recula progressivement. Je sentis enfin la pression sur ma poitrine se relâcher, même si mon corps demeurait douloureux. La créature se tourna vers elle et, pour la première fois depuis son arrivée, s’immobilisa.
— Auboriale, prononça-t-elle d’une voix qui semblait provenir du ciel, des murs et du sol tout à la fois. Révélez-moi l’emplacement de la Bibliothèque.
— Retire-toi de mon ciel, lumière dévoyée, ordonna la déesse en poursuivant sa marche jusqu’à se placer entre lui et nous. Ton règne sur Célestoria s’achève en ce jour.
— Vous n’avez plus la force de me détruire.
— Cette vérité ne m’est point cachée. Il ne m’appartient toutefois plus de porter seule le coup qui t’abattra.
— Qui, alors ? demanda Soléïge en inclinant légèrement son disque solaire.
Auboriale nous considéra l’un après l’autre, Aria et moi. Je ne savais pas ce qu’elle percevait exactement en nous, mais elle semblait déjà avoir choisi sa réponse.
— Le chevalier que nul ne devrait mépriser… et la souveraine qu’il a librement reconnue.
Soléïge fit un pas dans notre direction, mais Auboriale leva aussitôt la main et une prison de lumière se referma autour de lui. Son premier coup fit trembler la rue entière ; la paroi résista. La déesse gardait le bras levé, les yeux fixés sur la créature. Je ne savais pas combien de temps elle pourrait la retenir. Pour l’instant, nous étions encore en vie.
Dubios accourut alors depuis le palais. Il ralentit brusquement en découvrant Auboriale et inclina profondément la tête malgré l’urgence.
— Ma Déesse, permettez à votre serviteur de se tenir auprès de vous.
— Approchez, héritier du Couronnement, répondit Auboriale, qui gardait néanmoins son attention tournée vers Aria. L’heure est venue d’accomplir ce pour quoi votre lignée fut gardée auprès du trône.
Un nouvel impact parcourut la prison lumineuse. La déesse ne se détourna pas de nous, mais je remarquai que ses gestes devenaient plus mesurés, comme si maintenir Soléïge prisonnier lui demandait déjà un effort considérable.
— Cette entrave ne le retiendra que peu de temps, reprit-elle. Quelque chose sommeille encore en vous, jeune souveraine. Un lien que vos deux cœurs ont reconnu sans consentir à le nommer.
Aria demeura silencieuse devant elle. Malgré la confusion que je pouvais lire sur son visage, elle semblait presque fascinée par la facilité avec laquelle Auboriale mettait des mots sur ce que nous n'arrivions pas encore à comprendre.
— Vous parlez de mon passif ? demanda-t-elle enfin.
— Je parle d’un pouvoir qui vous appartenait déjà, mais dont le lien avec lui conditionne l’éveil. Il ne saurait s’accomplir pleinement tant que vous exigez de lui qu’il prononce ce que vous-mêmes refusez encore de vous dire.
— Je puis entrouvrir cette voie pour quelques instants, reprit Auboriale, deux doigts levés vers le front d’Aria sans encore la toucher. Lorsque mon autorité se retirera, elle se refermera si vous ne vous êtes point reconnus l’un devant l’autre.
Je regardai sa main, puis Aria. Après tout ce qui venait de se produire, je ne savais plus exactement à quoi m’attendre, mais l’idée qu’une puissance divine puisse intervenir directement sur elle me préoccupait.
— Vous allez lui transmettre votre pouvoir ? demandai-je.
— Ce qui demeure de mon autorité, et rien de mon esprit, répondit Auboriale en m’accordant toute son attention, avec une gravité calme. Aria restera entière. Nulle volonté, fût-elle divine, ne prendra demeure en elle.