Chapitre 107
— C’est avec elle que j’ai fait basculer ton ami dans le vide.
Cameloth désignait son pistolet avec une désinvolture qui acheva de me faire perdre patience. Je levai mon épée, bien décidé à lui faire ravaler son sourire, mais il tira avant même que j'aie pu engager mon attaque. Une première bille passa près de mon épaule et, lorsque je tentai de l'esquiver, la seconde atteignit mon bras droit.
Je poursuivis malgré la douleur, abattant mon épée vers son flanc. Cameloth pivota avant que ma lame puisse l'atteindre, dévia mon poignet d'un coup de talon et plaqua son canon contre mes côtes. La détonation me projeta sur le dos, sous le cri d'Aria qui se débattait dans ses liens.
— Casimir !
Il me fallut plusieurs secondes pour reprendre mon souffle et parvenir à me redresser. Charly retenait toujours Aria, qui me regardait avec une inquiétude qu'elle ne cherchait même plus à dissimuler.
— C'est quand même de l'anti-jeu, de sortir un flingue pendant un combat à l'épée…
— Je t'avais prévenu, abruti !
— Elle connaît donc mieux tes limites que toi, remarqua Cameloth avec amusement.
Je repartis sans lui répondre, mais mes attaques ne semblaient lui poser aucune difficulté. Il reculait avant même que mon épée change de direction et, chaque fois que je tentais une esquive, une bille venait précisément à ma rencontre. Un nouveau tir atteignit ma cuisse, me forçant à chercher refuge derrière une colonne.
Quelque chose clochait. Cameloth ne suivait pas simplement mes mouvements : il semblait les connaître avant que je les effectue.
Lorsque je quittai mon abri pour tenter de le surprendre, il m'attendait déjà, son pistolet dirigé vers mon visage.
— Trop lent.
Je remarquai alors un éclat de marbre détaché de la colonne lors de notre précédent échange et posai le pied dessus pour modifier mon appui. Cameloth tira malgré mon changement de position, comme s’il l’avait attendu. La bille passa pourtant à côté de ma tête. Je n’avais pas achevé mon esquive, et la place entre son canon et moi sembla se refermer lorsque je repartis en avant. Mon épaule le heurta avant le pas qui aurait dû me permettre de le rejoindre, l’envoyant rouler sur les dalles.
Il se redressa sur un genou, une main contre les côtes, visiblement surpris. Son regard s'attarda brièvement sur le fragment de pierre avant qu'il retrouve son sourire.
— Ils devraient vraiment faire quelque chose pour l'entretien de ce palais.
— Continue de croire que c'est le problème.
Cameloth fit apparaître une dague dans sa main libre et reprit le combat. Malgré mes efforts, il conservait l'avantage, anticipant mes attaques avec une précision qui m'empêchait de l'approcher. En cherchant à contourner son pistolet, je finis par m'exposer à sa seconde arme, dont la pointe s'enfonça dans mon abdomen.
Je reculai en portant une main à ma blessure. Le sang s'écoulait entre mes doigts et ma cuisse douloureuse ne me permit pas de rester debout bien longtemps. Lorsque je posai un genou au sol, Cameloth s'approcha tranquillement et dirigea son canon vers mon front.
— Ta colère te rend prévisible, Casimir.
Mon regard se posa sur les fissures du marbre. Il avait anticipé mes attaques et m’avait encore suivi lorsque j’avais déplacé le pied sur la pierre. Mais la bille et mon épaule n’avaient pas parcouru les distances que j’attendais. Il avait pu prévoir mon geste sans prévoir ce qui s’était produit autour. Un rire m’échappa malgré la douleur.
— Qu'est-ce qui t'amuse ?
— Je crois que j'ai compris ce que tu ne vois pas.
Cameloth inclina légèrement la tête, comme s'il était presque heureux de pouvoir enfin me révéler son avantage.
— Mon passif s'appelle Devançeur. Je perçois tes mouvements volontaires une seconde avant que tu les accomplisses. Tes attaques, tes esquives, tes appuis… Tout ce que tu décides de faire, je le vois arriver. Et contre quelqu'un d'aussi impulsif que toi, c'est largement suffisant.
Voilà donc son secret. Il pouvait voir le déplacement que je décidais de faire, appui compris. Cela ne lui avait pourtant pas suffi lorsque la place entre nous avait changé. Une réaction involontaire pouvait aussi échapper à ce qu’il annonçait. Je me relevai péniblement en prenant appui sur mon épée, sans savoir lequel de ces écarts j’arriverais à retrouver.
— Tu devrais abandonner, ajouta-t-il.
— Désolé. J'ai déjà pris ma décision.
Je chargeai de nouveau, provoquant aussitôt un tir vers la gauche. Je cherchais une prise parmi les débris, conscient qu’il pouvait voir ce choix avant moi. La bille accrocha mon vêtement sans me traverser. Je n’avais pas retrouvé un meilleur mouvement ; pendant un instant, il m’avait simplement fallu moins de place pour passer près de lui que son tir n’en couvrait.
Cette fois, je relâchai légèrement ma prise au milieu du mouvement. Mon bras suivit bien la trajectoire que Cameloth avait anticipée, mais l'épée pivota dans ma paume sous l'effet de son propre élan et heurta son pistolet par-dessous. L'arme lui échappa dans une gerbe d'étincelles.
Surpris, Cameloth tenta de me repousser avec sa dague. Ma jambe blessée céda cependant au moment où je reprenais appui, abaissant involontairement mon corps sous son attaque. Je profitai de cette ouverture pour lui frapper les côtes du pommeau de mon épée, lui arrachant un cri de douleur. J’avais enfin trouvé comment le prendre de court lorsqu’un cri derrière moi m’empêcha de poursuivre. Charly venait d’entailler le bras d’Aria et la maintenait fermement par l’épaule, sa lame toujours près d’elle.
— Recule ! Sinon, la prochaine sera pire !
La colère me revint immédiatement, mais je refusai de lui offrir la réaction qu'il attendait. Aria était blessée, certes, mais encore capable de se défendre. Je gardai les yeux sur la lame de Charly tandis que Cameloth, manifestement furieux, se tournait vers son compagnon.
— Mais qu'est-ce que tu as fait ?! Je ne t'ai jamais demandé de la toucher !
— C'était pour le déstabiliser ! Relève-toi et termine-le !
Je m'approchai lentement de Charly, qui recula aussitôt en entraînant Aria avec lui. Son assurance disparaissait à mesure que je réduisais la distance, et il finit par chercher le soutien de Cameloth.
— Fais quelque chose ! Je suis désolé, d'accord ? Je ne voulais pas…
Il n'eut pas le temps de terminer ses excuses. Profitant de son inattention, Aria lui écrasa le talon sur le pied et se dégagea de son emprise. Je franchis aussitôt les derniers mètres pour lui assener un coup à la mâchoire, suivi d'un autre au sternum. Charly s'effondra, incapable de reprendre son souffle, et un dernier coup de pommeau contre sa tempe le laissa inconscient.
Je rejoignis Aria et frappai les maillons qui retenaient ses poignets. Le métal finit par céder au second coup, lui permettant de libérer ses mains.
— Ton bras ?
— Ce n'est qu'une coupure. Ne t'inquiète pas pour moi.
— Casimir, occupe-toi de Cameloth, me demanda-t-elle en retenant doucement le poignet que j’avançais vers sa blessure.
Je croisai son regard quelques instants. Malgré tout ce qui s'était passé entre nous, je retrouvais dans ce geste la même confiance que nous avions toujours partagée.
— Mets-toi à l'abri avec Milo et Névia. Je vais terminer ça.
— Non.
Sa réponse ne me surprit pas. Je savais qu'insister ne ferait que nous faire perdre du temps, alors je lui proposai simplement de rester près de moi. Elle accepta d'un signe de tête et nous nous retournâmes ensemble vers Cameloth.
Ce dernier avait rappelé son pistolet depuis sa montre, mais son assurance avait disparu. Il observait désormais les fissures du sol et les colonnes endommagées, conscient que son passif ne lui garantissait plus une avance suffisante.
— On termine, annonçai-je.
Il tira dès mon premier mouvement, faisant éclater le marbre devant moi. Je poursuivis néanmoins ma course jusqu'à une colonne et engageai une attaque que Cameloth anticipa sans difficulté. Seulement, ma lame n'était pas dirigée vers lui : elle frappa le bord de la colonne et rebondit, modifiant sa trajectoire après le mouvement qu'il avait perçu.
Le retour de l'épée heurta son pistolet, qui lui échappa une seconde fois. Avant qu'il puisse réagir, je frappai son poignet avec mon pommeau pour lui faire lâcher sa dague, puis le percutai de l'épaule. Déjà affaibli par nos précédents échanges, Cameloth perdit l'équilibre et s'effondra à genoux.
— C’est terminé, déclarai-je en m’arrêtant devant lui, mon épée dirigée vers sa poitrine.
— Mes visions étaient pourtant exactes… reprit Cameloth après avoir craché un filet de sang, les yeux sur les éclats de marbre autour de nous. Je voyais tes mouvements, mais pas ce qu'ils provoquaient ensuite.
— Tu t'es battu comme si connaître l'avenir suffisait à gagner.
Il tourna la tête vers Aria, qui se tenait toujours près de moi, une main contre son bras blessé.
— Et pendant tout ce temps, tu n'as même pas cherché à te protéger correctement. Toute ton attention était tournée vers elle.
— Je n'avais pas besoin d'un passif pour ça.
Cameloth baissa finalement la tête. Côme gisait contre la paroi, Charly ne bougeait plus et ses propres blessures semblaient lui ôter toute envie de poursuivre.
— Tout ça pour rien…
Je gardai néanmoins mon épée levée. Il nous restait encore des réponses à obtenir, et je ne comptais pas le laisser se tirer d'affaire aussi facilement.
— Qui a conclu le pacte avec Soléïge ?
— Ewen, répondit-il après une hésitation.
— Il aurait agi seul ?
— Il affirmait pouvoir ouvrir le portail sans affronter Soléïge. Selon lui, il avait compris les conditions du pacte, alors il nous a demandé de lui faire confiance. Lorsqu'il s'est engagé au nom du groupe, nous pensions que personne ne pourrait revenir sur sa parole.
Son explication était suffisamment cohérente pour être crue, mais elle avait surtout l'avantage de rejeter la responsabilité sur Ewen. Je me demandais jusqu'où Cameloth était prêt à pousser cette version des faits.
— Et où est-il, maintenant ?
Cameloth inspecta les alentours, semblant découvrir lui-même l'absence de son compagnon. Aria intervint alors, toujours attentive à sa blessure.
— Je l'ai vu s'éclipser pendant votre combat. Il a pris une ruelle dès que Cameloth a commencé à perdre.
— Quoi ? Il était encore là au début… Il ne devait pas partir maintenant.
— Pourquoi « maintenant » ? demandai-je aussitôt, attentif à ce dernier mot.
Cameloth se tut, comprenant apparemment qu'il venait d'en dire davantage qu'il ne l'aurait souhaité. Je m'apprêtais à insister lorsque Milo et Névia surgirent de la rue adjacente, encore marqués par leur propre affrontement.
— Ewen a disparu ! annonça Névia, le souffle court.
— On le sait, répliqua Cameloth.
— Eh bien… lança Milo, dont le regard passa des corps étendus devant le palais à l’homme à genoux. J'imagine que j'ai raté le moment où tout le monde a décidé de s'assommer devant le palais.
— Tu arrives surtout à temps pour la partie où personne ne veut nous dire la vérité, répondis-je tandis que Cameloth gardait la tête baissée.