Chapitre 106
Je consultai de nouveau le Localisateur sur ma montre. Les marqueurs d’Aria et de Milo, immobiles depuis bien trop longtemps, venaient enfin de se séparer. Celui de Milo avançait péniblement dans ma direction, tandis qu’Aria se rapprochait du palais. Un troisième point clignotait sous la partie connue de Célestoria, dans cette zone grisée où le Localisateur ne pouvait plus afficher de carte précise lorsqu’un membre quittait le territoire. Il ne conservait alors qu’une vague indication de direction.
Silas se trouvait donc quelque part sous nos pieds. Entre sa disparition et les déplacements inquiétants des deux autres, je craignais que quelque chose de grave se soit produit. Je me lançai à leur recherche ; les colonnes et les escaliers de Célestoria défilaient autour de moi. Je ne savais toujours pas comment parler à Aria de ce qui s’était passé entre nous, mais nos différends me paraissaient bien insignifiants tandis que son marqueur avançait vers le lieu que ses ravisseurs cherchaient à atteindre. Au détour d’une allée, j’aperçus deux silhouettes affaissées contre un mur.
— Milo ! Névia !
Je me précipitai auprès d’eux. Milo avait le visage marqué par plusieurs coups, tandis que Névia, à peine capable de rester assise, saignait légèrement de la tempe. Je les aidai à se redresser contre la pierre et m’assurai qu’aucun d’eux ne présentait de blessure mortelle.
— Qui vous a fait ça ?
— Grand frère… Vous êtes venu, souffla Névia en relevant difficilement la tête au son de ma voix.
Malgré le temps passé ensemble, elle conservait cette habitude de me vouvoyer, comme si une certaine distance subsistait encore entre nous.
— Évidemment que je suis venu. Racontez-moi ce qui s’est passé.
— Les Archanges du Soleil nous attendaient, expliqua Milo après une inspiration difficile, une main pressée contre ses côtes. Ils nous ont mis hors d’état de bouger, puis Cameloth est parti avec Aria, Charly et Ewen en direction du palais. Côme les rejoindra sûrement s’il en est encore capable.
Je vérifiai aussitôt ma montre. Le marqueur d’Aria confirmait ses paroles, mais je ne comprenais toujours pas pourquoi ils l’emmenaient là-bas.
— Ils veulent se servir de son passif pour obliger Auboriale à révéler l’emplacement de la Bibliothèque, expliqua Névia en essuyant le sang sur sa joue.
— Pourquoi le sien ?
— Parce qu’elle leur a fait croire que le pouvoir qu’ils recherchaient lui appartenait, précisa Milo.
Je compris alors ce qu’Aria avait fait. Malgré nos désaccords et les doutes qu’elle pouvait encore nourrir à mon sujet, elle n’avait pas hésité à se désigner comme cible pour détourner leur attention de moi. Cette pensée me serra la poitrine, mais je n’avais pas le temps de m’y attarder.
— Restez ici. Dubios et les gardes du palais ne doivent pas être loin. Prévenez-les dès que vous en croiserez.
— Casimir, ils sont plusieurs, me rappela Milo.
— Je sais.
Je repartis avant qu’il puisse insister, remontant la grande allée à toute vitesse. Le vent sifflait entre les colonnes et ma main restait près de ma montre, prête à matérialiser mon épée. Ewen, Côme et Charly avaient probablement rejoint Cameloth, mais leur nombre ne changeait rien à ma décision. Tant que le marqueur d’Aria continuerait de bouger, je n’avais aucune intention de m’arrêter.
Lorsque je débouchai enfin devant le palais, je la découvris au milieu des Archanges du Soleil, les poignets liés. Des marques assombrissaient sa joue et sa lèvre, mais elle avançait la tête haute, refusant visiblement de leur montrer à quel point ils l’avaient malmenée.
— Aria !
Elle se retourna aussitôt. Un soulagement passa sur son visage avant de céder presque immédiatement à la peur, tandis que Cameloth accueillait mon arrivée avec un sourire satisfait.
— J’en étais sûr. Il suffisait de l’amener ici pour que son chevalier accoure.
— Casimir, fuis ! cria Aria en tirant sur ses liens. Ils sont venus pour toi !
Quelques heures plus tôt, nous étions encore incapables de nous parler sans raviver ce qui nous séparait. Pourtant, même prisonnière, elle ne pensait qu’à me protéger. Je matérialisai mon épée, bien décidé à ne pas la laisser entre leurs mains.
— Désolé, mais pour une fois, je ne vais pas t’obéir.
— Hors de question, répliqua-t-elle d’un calme inquiétant. Tu ne vas pas te sacrifier pour moi !
Côme éclata de rire. Encore marqué par le coup qu’Aria lui avait porté, il se redressa péniblement, mais semblait persuadé que notre différence de nombre suffisait à me faire renoncer.
— Tu n’es vraiment pas lucide. Nous sommes quatre contre toi ! Pose ton arme et laisse-toi faire, ce sera plus simple.
Devant mon refus, il échangea un regard avec Cameloth avant de s’approcher, les mains légèrement levées. Il n'avait pas matérialisé son arme, mais se gardait bien d'entrer directement à portée de mon épée. Il cherchait visiblement une occasion de m'immobiliser sans engager un véritable combat.
— Vous n’avez aucune idée de ce que vous venez de déclencher.
— Arrête ton cinéma et donne-moi cette épée !
Profitant de ce qu'il croyait être une ouverture, Côme se précipita sur mon bras armé pour m'agripper le poignet. Je me décalai au dernier moment, laissant ses doigts se refermer dans le vide, puis lui assénai un coup de poing à la mâchoire. Déjà affaibli par son précédent affrontement, il chancela en tentant de reprendre son équilibre. Je ne lui en laissai pas l'occasion et frappai sa tempe du pommeau de mon épée.
Côme s'effondra contre la paroi du palais, inconscient. Je secouai ma main endolorie avant de reporter mon attention sur les trois autres.
— Maintenant, vous êtes trois.
— Il ne cherchait même pas à te frapper, dit Cameloth en contemplant son compagnon à terre, sans plus aucune trace de sourire.
— Et alors ? Mes compagnons non plus ne cherchaient pas à vous frapper.
— Rien, répondit-il après m’avoir fixé quelques instants. Seulement, entre ton classement, ce qu’on raconte sur votre groupe et la facilité avec laquelle Aria s’est désignée à ta place… Je commence à me demander si elle ne nous a pas roulés pour te protéger.
— C’est aussi ce que je pensais, ajouta-t-il, le regard durci comme si mes paroles confirmaient ses soupçons.
— Pense ce que tu veux. Maintenant, libère Aria.
— Je te propose un duel, lança Cameloth en arrêtant d’un geste Charly qui faisait mine de s’avancer.
— Et pourquoi j’accepterais ?
— Si tu gagnes, je la libère. Nous cesserons également de poursuivre Névia, qui pourra quitter notre groupe sans représailles.
— Et si tu gagnes ?
— Tu nous aideras à vaincre Auboriale et à obtenir l’emplacement de la Bibliothèque universelle.
Il venait de commencer à douter de ce qu’Aria lui avait laissé croire. Cela ne voulait pas dire qu’il me jugeait capable de le battre. Je n’avais aucun moyen de savoir où s’arrêtait sa méfiance, et je ne pouvais pas attendre une réponse du Chevalier Blanc pour prendre ma décision.
Je jetai un regard vers Aria. Elle s’était volontairement placée en danger pour détourner leur attention de moi, sans même savoir si son mensonge suffirait à la protéger. Je ne pouvais pas lui demander de continuer à en assumer seule les conséquences.
— J’accepte.
— Non ! Casimir, arrête !
— Je pensais que tu chercherais davantage à négocier, reprit Cameloth, presque surpris par ma réponse.
— Libère-la d’abord.
— Elle constitue ma garantie. Elle sera libre lorsque tu auras gagné.
Aria se débattit de nouveau, refusant visiblement que je prenne pour elle le risque qu’elle avait elle-même accepté de courir pour me protéger.
— Je ne t’ai jamais demandé de risquer ta vie pour moi !
— Je sais. Mais tu t’es désignée comme cible pour me protéger. Laisse-moi au moins réparer ça.
— Casimir…
— Je ne compte pas mourir.
— Je vais te récupérer, lui promis-je, mon épée toujours dirigée vers Cameloth sans que je puisse m’empêcher de surveiller Aria du coin de l’œil. Ensuite, on terminera notre discussion.
Ses lèvres tremblèrent légèrement. Elle semblait partagée entre la colère, l’inquiétude et tout ce qu’elle n’arrivait pas encore à me dire.
— Abruti…
— Vous avez fini ? s’impatienta Charly.
— Prépare-toi, dit Cameloth en reculant de quelques pas pour dégager l’espace entre nous.
Il leva le bras et activa sa montre. Un éclat métallique jaillit de l’appareil avant qu’une arme apparaisse dans sa main. Je reconnus immédiatement le canon qu’il braquait dans ma direction.
— Une arme à feu ?
— Dix tirs de billes métalliques avant que l’arme doive refroidir. Mais tu ne resteras pas debout assez longtemps pour profiter de cette limite, précisa-t-il avant de se taire un instant.