Chapitre 105
Je l’aperçus au bout d’une grande place, face à Eriska. Les habitants fuyaient dans toutes les directions. Lui ne bougeait presque pas. Son corps immense, trop mince, semblait composé d’une lumière si vive qu’elle brûlait les contours de sa silhouette. Ses membres ressemblaient à des tiges chauffées à blanc. À la place du visage, un disque incandescent portait un sourire qui ne changeait jamais.
Je courus vers Eriska à contre-courant de la foule. Elle n’avait probablement pas besoin de moi, mais je voulais être celle qui la rejoignait plutôt que l’une de celles qui l’abandonnaient.
— C’est quoi, cette merde ? s’agaça Eriska en reculant jusqu’à moi, l’arme toujours levée. Ce fichu démon ne garde aucune blessure !
Sa voix trahissait surtout l’agacement. Eriska ne craignait pas de continuer ; elle avait simplement compris qu’insister seule contre un adversaire incapable de conserver la moindre blessure finirait par devenir du suicide.
Le groupe de Cameloth arriva peu après. En vain. Soléïge contempla un instant les six élus réunis, puis sa silhouette se dispersa dans une clarté aveuglante.
Après cette confrontation, Eriska décida de s’entraîner loin du centre de la cité. Elle comptait revenir avec une technique capable de maintenir Soléïge assez longtemps pour que le reste du groupe l’attaque.
— Je vais travailler sur les plates-formes de l’ouest, m’expliqua-t-elle. Personne ne viendra m’y déranger et Dubios connaît des gardes assez compétents pour me servir de partenaires.
— Je peux venir avec vous ?
— Tu peux. Mais seulement si tu en as envie.
Je promis d’y réfléchir. Le même jour, Cameloth me demanda de terminer une quête qu’Ewen avait laissée de côté. La décision se prit presque toute seule. Eriska m’offrait un choix ; Cameloth, lui, avait besoin de moi. Je restai avec eux. Pendant l’absence d’Eriska, les garçons commencèrent à se séparer plus souvent. Ils ne m’expliquaient pas où ils allaient. Je n’osai pas insister. Ils avaient sûrement leurs raisons, et leur demander des comptes aurait donné l’impression que je ne leur faisais pas confiance.
Puis une série d’explosions lointaines fit trembler le sol sous nos pieds. Les portails de l’Est et de l’Ouest venaient de s’ouvrir. La nouvelle parcourut Célestoria en quelques minutes : Soléïge aurait été vaincu par les Archanges du Soleil. Je savais pourtant qu’ils ne se trouvaient pas tous au même endroit.
Je cherchai aussitôt une explication qui préserverait l’image que j’avais d’eux. Peut-être s’étaient-ils rejoints sans me prévenir. Peut-être leur plan exigeait-il de se diviser. Peut-être n’avaient-ils simplement pas eu le temps de venir me chercher.
Eriska revint des plates-formes occidentales après avoir vu les portails s’ouvrir. Elle trouva Ewen avant nous. Il lui affirma que la bataille avait été brève et que les récompenses avaient été distribuées aux participants présents. Son assurance, ajoutée au fonctionnement retrouvé des passages, rendait son récit difficile à contester.
Puisque Soléïge était vaincu et que les portails fonctionnaient de nouveau, Eriska considéra avoir accompli ce qu’on attendait d’elle. Rien ne la retenait plus à Célestoria.
— Névia, tu comptes rester ici ? me demanda-t-elle lorsqu’elle annonça son départ vers l’ouest.
— Les garçons veulent rester encore un peu.
— Je ne te demande pas ce qu’ils veulent, eux. Toi, qu’est-ce que tu veux faire ?
Je cherchai une réponse. Rien ne vint. J’étais incapable de choisir sans imaginer ce que Cameloth et les autres attendaient de moi.
— Je ne sais pas trop…
— Que dirais-tu de venir avec moi ? proposa Eriska après une lente expiration. Nous progresserons davantage en bougeant qu’en restant enfermées ici.
La proposition me tenta. Eriska était forte, honnête et assez indépendante pour ne jamais feindre d’avoir besoin de moi. Une part de moi voulait encore la suivre comme le premier jour.
— Il m’a demandé de terminer une autre quête. Je ne peux pas tout abandonner maintenant. Et j’aimerais revoir Auboriale avant de partir.
— Je te jure, Névia… Tu es devenue beaucoup trop dépendante d’eux.
Je baissai les yeux. Elle avait probablement raison. Pourtant, refuser les garçons m’aurait donné l’impression de perdre la place que j’avais gagnée auprès d’eux.
— Tu fais ce que tu veux, reprit Eriska sans chercher à me forcer. Mais retiens que je resterai quelque temps de l’autre côté du portail. Si tu changes d’avis, rejoins-moi.
— D’accord.
Je la regardai partir en me demandant si je venais de commettre une erreur. Elle m’avait laissé le choix sans essayer de me retenir.
Une part de moi aurait presque préféré qu’elle insiste. Il aurait alors été plus facile de lui obéir que d’assumer que j’avais choisi de rester.
Je ne tardai pas à rejoindre Auboriale. Elle m’attendait déjà sur son trône, immobile dans la lumière du Panthéon. À peine avais-je franchi les premières marches que quelque chose dans son expression me coupa l’envie de sourire.
— Nous avons réussi à repousser Soléïge, commençai-je.
— Je le sais, Névia, répondit-elle, sa douceur habituelle effacée par une gravité qui semblait refroidir toute la salle.
— Soléïge n’a point péri, poursuivit-elle d’une voix calme, sans rien laisser paraître qui ressemblât à du soulagement. Le jour demeure captif, et sa présence souille encore la lumière de mon royaume.
— Ce n’est pas possible. Les garçons l’ont vaincu. Les portails se sont ouverts.
— Il savait déjà corrompre leur fonctionnement. Cette ouverture ne témoigne point de sa chute, seulement de l’étendue de sa ruse.
Une colère inhabituelle durcit ses derniers mots. J’avais dû laisser paraître ma peur, car Auboriale quitta aussitôt son trône. Toute sévérité disparut de ses traits avant même qu’elle me recueille dans ses bras.
— Pardonne à ma voix sa rudesse, ma douce. Ce courroux ne s’adressait point à toi.
— Mais… je n’ai jamais côtoyé Soléïge. Je ne savais rien de tout ça.
— Je le sais. Parmi ceux qui marchent à tes côtés, tu fus toujours celle dont la parole me parvint sans détour. Tu m’as offert davantage de services qu’aucun d’eux sans jamais réclamer que ton nom fût élevé au-dessus du leur.
— Je ne sais même pas exactement ce qui s’est passé, avouai-je en baissant les yeux sous la caresse de sa main contre ma joue. Ils étaient séparés quand Soléïge a été vaincu. Je n’étais avec aucun d’eux à ce moment-là.
Auboriale demeura silencieuse quelques secondes. Son regard se perdit au-delà de moi, comme si elle rassemblait des éléments que je ne pouvais encore voir.
— Alors l’ombre se précise.
— Si vos chemins étaient disjoints lorsque cette prétendue victoire advint, l’un d’entre eux a nécessairement préparé cette tromperie à l’insu des autres… ou les a conduits vers elle sans leur révéler le véritable prix de ce qu’ils accomplissaient, reprit-elle en ramenant ses yeux vers les miens.
— Il te faudra découvrir lequel, Névia, ajouta-t-elle avec gravité.
— Ils vont me détester si je commence à fouiller dans leurs affaires, avouai-je, le ventre noué.
Même maintenant, je pensais encore à l’éloquence de Cameloth, à l’intelligence de Côme, à la chaleur de Charly et à la précision d’Ewen avant de penser à ce qu’ils me cachaient. Leurs qualités me servaient déjà d’excuses avant même que je sache ce que j’aurais à leur pardonner.
— Tu n’es plus en sûreté auprès d’eux, reprit Auboriale. Nul pacte conclu avec Soléïge ne demeure sans dette. Tant que l’un de ces hommes restera lié à lui, chacun de leurs succès pourra servir une volonté qui n’est plus la leur.
— Je pourrais rester auprès de vous. Ici.
Le regret qui passa dans son regard me fit comprendre la réponse avant même qu’elle parle.
— Si mon seul désir gouvernait ces lieux, je te garderais volontiers auprès de moi, Névia. Mais décider de ta vie à ta place ne ferait que remplacer par ma volonté celles que tu as pris l’habitude de suivre.
— Je puis t’accueillir ici, t’offrir refuge et te protéger aussi longtemps que tu en auras besoin, poursuivit-elle en resserrant légèrement ses bras autour de moi. Mais je ne choisirai point ton chemin pour t’épargner d’avoir à le faire toi-même.
Je ne pus cacher ma déception. Même l’affection d’Auboriale ne m’épargnerait pas d’apprendre à choisir.
— Que dois-je faire ?
— Retourne auprès des garçons et conserve tes habitudes. Ne manifeste nulle résistance nouvelle. Tant qu’ils ne te soupçonneront point, ils n’auront aucune raison de te nuire. Observe-les, cherche la trace du pacte et attends l’arrivée d’autres élus.
— D’autres personnes comme nous ?
— Les portails sont ouverts. D’autres voyageurs finiront par franchir le seuil de Célestoria. Regarde-les avec cette sincérité qui te permet de reconnaître le bien en autrui. S’ils t’en paraissent dignes, marche auprès d’eux.
— Mais qu’il te souvienne d’une chose, ma douce : voir ce qu’un être possède de meilleur ne t’oblige point à absoudre ce qu’il choisit d’accomplir de pire, murmura-t-elle en effleurant mon front.
Le temps recommença à s’accumuler sous le même soleil. Je continuai à vivre avec les garçons, à accomplir leurs tâches et à feindre de ne rien soupçonner. Je remarquais encore leurs réussites, même lorsque je fouillais derrière eux.
À force de compter les sommeils et les annonces de ma montre, je finis par comprendre que nous étions là depuis bien plus longtemps que je ne l’avais cru. Sans ces chiffres, le ciel ne m’aurait rien appris.
Puis, un jour, quatre étrangers entrèrent dans notre logement. Je les observai presque aussitôt. Le garçon brun semblait occuper une place importante parmi eux. Même lorsqu’il ne parlait pas, les autres tenaient compte de ce qu’il faisait, et il avait cette manière de veiller sur leur groupe qui donnait naturellement l’impression qu’il en avait longtemps porté la responsabilité.
Pourtant, chaque fois qu’une décision devait être prise, son attention finissait par revenir vers la jeune femme aux cheveux brun roux aux reflets cuivrés, comme s’il attendait malgré lui de voir ce qu’elle pensait. Il y avait une certaine distance entre eux, mais elle n’effaçait pas ce lien étrange qui semblait déjà bien installé.
La jeune femme, elle, n’avait presque rien besoin de faire pour imposer sa présence. Un autre plaisantait facilement avec les autres, sans jamais paraître mis à l’écart pour autant. Le dernier avait déjà commencé à examiner notre mobilier avec beaucoup trop d’attention.
Celui-là fut probablement le plus facile à comprendre : je savais déjà quel genre de chose pourrait attirer son intérêt.
Ils étaient tous très différents, mais ça fonctionnait. Ils se provoquaient, se répondaient, se contredisaient parfois, sans que personne donne l’impression de devoir se battre pour conserver sa place.
Même leurs défauts semblaient avoir trouvé un espace où exister sans devenir une raison de les repousser.
Je ne savais encore presque rien d’eux, pourtant quelque chose me parut immédiatement différent. Pour la première fois depuis longtemps, je regardais un groupe sans me demander ce qu’il fallait accomplir pour avoir le droit de rester auprès d’eux. Je me demandais seulement s’il pouvait rester une place pour moi.
Cette pensée me faisait peur, mais, pour une fois, j’avais surtout envie d’y croire. J’attendis le bon moment pour leur demander si je pouvais partir avec eux.