Chapitre 104
Nous retournâmes dans le hall de l’Avant-Garde. Auboriale resta près des portes afin que sa taille et ses ailes ne gênent pas le duel. Elle me reprit pourtant dans ses bras pour y assister, comme si cette place m’était déjà réservée.
Dubios et Eriska se firent face au centre de la salle. Elle fit tourner l’Étincelante entre ses mains, d’abord avec une légère maladresse, le temps d’en comprendre le poids et l’équilibre, puis de plus en plus naturellement. À chaque rotation, ses gestes gagnaient en précision, jusqu’à donner l’impression que l’arme avait toujours été faite pour suivre ses mouvements.
— Êtes-vous enfin disposée à mesurer le poids de vos provocations, étrangère ? demanda Dubios en abaissant légèrement sa lance.
— Je vous attendais surtout depuis beaucoup trop longtemps, répondit Eriska, dont le sourire s’élargit.
Auboriale leva une main au-dessus d’eux. Sa voix se répandit dans le Panthéon avec la solennité d’un jugement.
— Que vos armes rendent témoignage de ce que valent vos paroles. Que l’épreuve commence.
Dubios bondit le premier, sa lance fendant l’air à une vitesse qui m’aurait laissée incapable de réagir. Eriska, elle, détourna la pointe d’un mouvement sec, pivota dans son élan et força le manche vers le sol. Dubios parvint à dégager son arme avant qu’elle ne puisse la lui arracher, puis enchaîna deux frappes plus courtes qui la contraignirent à céder quelques pas.
— Voilà qui devient un peu moins ennuyeux, lança Eriska, enfin amusée plutôt qu’inquiète.
Dubios accéléra et, pendant plusieurs échanges, le fracas du métal résonna jusque sous les voûtes. Il combattait avec une précision presque irritante, variant ses angles et ses appuis sans jamais annoncer clairement l’attaque suivante. Pourtant, Eriska s’adaptait à lui avec une facilité déconcertante. Ce n’était pas seulement de la vitesse. Elle semblait comprendre son mouvement au moment même où il naissait.
Lorsqu’il chercha finalement son flanc, elle referma les deux lames de l’Étincelante autour du manche de sa lance, accompagna son élan dans une rotation et lui arracha l’arme des mains. La lame rouge s’arrêta contre sa gorge avant qu’il ait pu reprendre sa garde, et le silence envahit toute la salle.
— Bon… constata Eriska après avoir contemplé Dubios quelques secondes, puis éloigné tranquillement son arme. Je n’ai rien senti de nouveau.
— Parce que ton aura ne fut point appelée à te secourir, expliqua Auboriale en l’observant avec une attention beaucoup plus profonde. Tu avais déjà vaincu mon héritier par tes seules facultés, avant même que cette relique n’eût à reconnaître ce qui sommeille en toi.
— Ma Déesse, protesta Dubios en récupérant sa lance avec ce qui lui restait de dignité, cette défaite ne saurait mettre en doute la fidélité de mon bras, ni la justesse de mon jugement—
— Ta fidélité n’est point ici mise en cause, Dubios.
La douceur de sa voix ne trompa pas Dubios, qui s’inclina avant même qu’elle ait terminé. La déesse lui précisa ce qu’elle attendait de lui :
— C’est la hâte avec laquelle tu transformes ton jugement en certitude qui vient de recevoir sa leçon. Souviens-toi qu’un serviteur fidèle ne sert point mieux sa souveraine lorsqu’il confond assurance et clairvoyance.
— Votre enseignement demeurera gravé en moi, Ma Déesse, assura Dubios en baissant davantage la tête.
— À votre tour, jeune étrangère, m’ordonna-t-il en se tournant vers moi, le regard de nouveau sévère, avec moins de cérémonie. Tâchez de tenir cette arme avec assez de dignité pour ne pas l’insulter.
Auboriale me reposa au sol. Je pris la Nécrose entre mes mains. La faux était plus lourde que prévu et son manche semblait toujours vouloir glisser dans une direction différente de celle que je choisissais.
— Ne cherche point à devenir Eriska, ma douce, me conseilla Auboriale. La force d’une autre ne saurait se greffer à ton âme par simple imitation. Écoute plutôt la manière dont cette arme prolonge tes propres gestes.
J’acquiesçai, même si je n’entendais absolument rien. Dubios reprit sa position. Je compris à la raideur de ses épaules qu’il n’avait aucune intention de subir une seconde humiliation. Eriska venait de le vaincre devant toute l’Avant-Garde. Moi, j’étais l’adversaire idéale pour prouver que le problème ne venait pas de lui.
— Approchez lorsque vous serez prête. Je vous laisserai le temps nécessaire pour offrir à cette épreuve une forme convenable.
Je fis un pas, levai la faux trop haut et attaquai avec davantage d’enthousiasme que de technique. Dubios détourna la lame sans effort.
— Vos mains sont trop proches. Vous n’avez ni portée ni contrôle.
— Je… je vais recommencer.
— C’est précisément ce que je crains.
La remarque me piqua suffisamment pour que je tente une nouvelle attaque. Il évita le tranchant, frappa le manche de sa lance contre mon poignet et me força à lâcher une main. Lorsque je voulus reculer, le poids de la faux me déséquilibra. La pointe de sa lance s’immobilisa contre ma gorge avant même que je comprenne comment j’avais fini à genoux.
Je perdis lamentablement. Dubios ne sourit pas. Peut-être la victoire contre moi était-elle trop évidente pour lui rendre son orgueil. Au même instant, la Nécrose se fit plus légère entre mes doigts. Je relevai les yeux vers Auboriale.
— Elle t’a reconnue, ma douce, déclara la déesse. Ta défaite n’est point un refus. Elle te montre seulement ce qu’il te reste à apprendre.
— Je suis désolée de ne pas avoir fait mieux.
— Ne demande jamais pardon d’avoir commencé plus bas qu’une autre. Seul importe le lieu vers lequel tu choisiras de t’élever.
Ces mots me touchèrent davantage que tout le reste. Eriska avait vaincu en quelques échanges. Moi, j’avais perdu sans même l’obliger à se déplacer sérieusement. Pourtant, Auboriale ne me regardait pas comme une déception.
Les jours suivants commencèrent sans que le soleil change de place. Je revins pourtant affronter Dubios, encore et encore. Plusieurs duels finirent par s’accumuler entre nous, presque tous conclus par ma défaite. À force d’en comparer les effets, je compris peu à peu le pouvoir qui s’éveillait lorsque je tenais Nécrose : face à une force ou une souplesse supérieure à la mienne, il pouvait en reproduire une part ou échanger temporairement nos avantages. Il lui arrivait également d’emprunter certaines propriétés d’une arme. Ce pouvoir ne compensait ni mon hésitation ni mon manque de technique, mais chaque combat me laissait un peu moins démunie que le précédent. Dubios cessa progressivement de me traiter comme une simple distraction.
Au début, j’essayai de compter les heures après mes sommeils. Puis les repas et les quêtes finirent par se confondre. À Célestoria, le temps ne passait pas vraiment : il s’accumulait sous une lumière toujours identique. Nous dormions lorsque la fatigue devenait trop lourde, mangions lorsque la faim revenait et recommencions nos tâches sans savoir si une journée entière s’était écoulée ou seulement quelques heures.
Je restai auprès de Cameloth, Charly, Côme et Ewen. Eriska continuait de nous accompagner lorsqu’elle en avait envie, mais elle refusa toujours de rejoindre le clan.
Au début, nous accomplissions les quêtes ensemble. Cameloth savait facilement parler aux habitants et obtenir leur coopération, Côme bricolait tout ce qui pouvait nous être utile, tandis qu’Ewen se chargeait souvent de rapporter ce dont nous avions besoin. Charly, lui, gardait notre argent et nos récompenses afin d’éviter que chacun se serve inutilement dans l’inventaire commun. Le système permettait à tous les membres du clan d’y accéder, alors il me semblait logique qu’une seule personne veille sur ce que nous possédions.
Chacun avait trouvé ce qu’il savait faire de mieux, et je trouvais normal que les tâches soient réparties ainsi. Peu à peu, ils commencèrent à me confier celles qu’ils n’avaient pas le temps d’accomplir eux-mêmes : d’abord quelques commissions, puis les recherches les plus longues, les détours inutiles et tout ce dont personne n’avait réellement envie de s’occuper.
Je ne m’en plaignais pas. Chaque fois qu’ils vantaient ma discrétion, ma patience ou mon efficacité, je n’entendais pas qu’ils se débarrassaient d’une corvée. J’entendais qu’ils me faisaient confiance.
Un jour, ma montre m’accorda la possibilité de fonder un clan. Cameloth savait mieux organiser, rassurer et décider. Je créai donc les Archanges du Soleil, puis lui transférai presque aussitôt le rôle de chef et le laissai choisir le nom.
J’avais fondé leur clan. Quelques minutes plus tard, il ne restait déjà presque rien qui me ressemblait dans ce que nous venions de créer.
Je continuai à accepter les tâches. S’ils me trouvaient utile, ils auraient une raison de me garder. Cela ressemblait suffisamment à être importante pour que je ne cherche pas encore la différence.
Eriska s’absentait souvent. Elle partait explorer les quartiers éloignés, défier les soldats de l’Avant-Garde ou s’entraîner sur les plates-formes les plus reculées de la cité. Il m’arrivait de la rejoindre, mais les garçons trouvaient toujours une nouvelle mission à me confier et je craignais qu’ils apprennent à se passer de moi si je refusais trop souvent. Puis Soléïge apparut.