Chapitre 103
— Je le sais. La chère Névia n’a jamais manqué de courage ; elle a seulement trop longtemps offert ce courage à ceux qui le recevaient comme un dû. Puissent-ils ne pas lui faire payer aujourd’hui le prix de leur ingratitude.
— Elle veut rejoindre notre clan, expliquai-je. Elle pense devoir encore nous prouver qu’elle mérite une place.
L’affection qu’Auboriale portait à Névia ne relevait ni d’une bienveillance lointaine ni d’un devoir divin. Elle prononçait son nom avec la douceur grave de celle qui avait contemplé ses blessures sans jamais les confondre avec de la faiblesse.
— Si je lui accordai ce pendentif, ce ne fut point afin d’acheter sa fidélité, mais afin qu’elle conservât une chose dont nul ne pourrait contester la possession. Sache également que ma grâce s’étend sur les quêtes qui vous sont confiées et sur les récompenses qui vous échoient. Vos engrammes reposent dans le Plérôme.
— Le Plérôme ? Je n’en ai jamais entendu parler.
— Ainsi nommons-nous le corridor tendu entre notre monde et le vôtre. En son sein œuvre la Providence Synchrone, laquelle gouverne les facultés de vos montres et tout ce qu’elles peuvent accomplir. Dans votre langue, vous la nommez le Système. L’expression nous paraît pauvre, mais elle vous est familière.
Elle observa un silence, comme si la suite appartenait à un récit que même les siècles n’avaient pu éclaircir.
— La Providence serait l’ouvrage du Dieu de la Singularité. Une tradition ancienne, transmise depuis mille années, enseigne que cette puissance vous conduit en ces lieux afin que s’accomplisse une prophétie.
— Vous devez parler de 404. Ça n’a rien à voir avec une prophétie. Il nous a surtout enfermés ici en affirmant que nous étions des criminels.
— Oui. L’une de tes ancêtres me rapporta jadis des paroles semblables. Ainsi, de siècle en siècle, le même récit revêt-il de nouveaux visages. Mais cela importe peu à l’heure présente.
Sa voix resta égale, sans perdre cette profondeur qui donnait à chaque mot le poids d’une sentence ancienne.
— Retiens seulement ceci : ma grâce me permet d’étendre ma volonté jusqu’à la Providence Synchrone du Plérôme. Je puis infléchir certaines récompenses, les accorder de ma propre main et choisir celles qui vous seront destinées. Cependant, mon désir le plus cher demeure que Névia s’éloigne de ces hommes. Je remets son avenir entre tes mains, Casimir.
Une confiance pareille aurait dû me rassurer. Elle ressemblait surtout à une responsabilité supplémentaire qu’on venait de déposer sur mes épaules sans me demander mon avis.
— Aria décidera si Névia rejoint notre clan, répondis-je. C’est elle qui dirige. Mais je soutiendrai sa demande.
— Aria… est-ce bien ainsi que vous la nommez ? Ce nom éveille en ma mémoire un écho ancien. S’agit-il de la jeune femme qui conduit les tiens ?
Je hochai la tête.
— C’est elle.
— Alors puisse-t-elle discerner en Névia ce que toute autorité véritable se doit de préserver, et non ce qu’elle pourrait exploiter.
Ces paroles ramenèrent Aria à mon esprit avec une force presque douloureuse. Je consultai encore le Localisateur.
Aucun mouvement.
Auboriale ne troubla pas immédiatement mon silence. Elle me laissa contempler l’écran vide, comme si le temps n’avait aucune prise sur elle. Lorsqu’elle reprit, sa voix demeurait douce, mais quelque chose de plus ancien encore vibrait sous ses mots.
— Si je t’ai mandé devant mon trône, Casimir, ce n’est point seulement afin d’évoquer celle qui m’est chère. Une faveur plus grave pèse sur mon esprit, et la nécessité m’ordonne aujourd’hui de requérir ton concours.
Le silence qui suivit sembla s’étendre jusque dans les hauteurs du palais.
— Cette faveur concerne Soléïge.
À la seule évocation de ce nom, la lumière de la salle parut perdre une part de sa chaleur. Même les habitants ailés massés sur les balcons retinrent leur souffle.
— Depuis un siècle, cet être a ravi à Célestoria le repos de la nuit, poursuivit-elle. Il s’est emparé de notre soleil, en a perverti le cycle et en retient désormais la clarté dans un jour qui ne connaît plus de fin.
Auboriale leva les yeux vers les voûtes baignées d’or.
— Soléïge revêt une forme qui imite celle des hommes, bien que rien en lui ne participe de leur nature. Sa stature excède celle de plusieurs mortels réunis. Ses membres, étroits et démesurés, évoquent des tiges de métal portées au blanc. Là où le Créateur aurait dû façonner un visage brûle un disque incandescent, marqué d’un sourire que nul deuil, nulle colère et nulle blessure ne sauraient abolir.
Un frisson me parcourut malgré la chaleur de la salle. J’avais du mal à imaginer une chose pareille autrement que penchée sous les plafonds, trop grande pour les portes qu’elle franchissait.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas détruit ?
Dubios se raidit légèrement devant la franchise de ma question, mais Auboriale ne parut pas s’en offenser.
— Parce que sa corruption s’est mêlée aux lois mêmes de notre lumière. Si ma main frappait directement l’emprise qui l’unit au soleil, elle risquerait d’anéantir ce qu’elle cherche à délivrer. Telle est la prison qu’il a forgée : il se couvre du bien dont je reçus la garde et fait de ma propre grâce son rempart.
Elle ferma les yeux un instant. Lorsqu’elle poursuivit, son ton s’était assombri.
— Il descend parmi les habitants de la cité chaque fois qu’un être prétend avoir découvert la Bibliothèque Universelle. Depuis cent années, il la cherche avec une patience que ni les échecs ni les siècles ne savent épuiser.
— Pourquoi la veut-il ?
Lorsque la déesse rouvrit les yeux, sa voix sembla dépasser les murs de la salle.
— Soléïge se repaît de l’effacement. Il ne convoite point le savoir afin de le posséder, mais afin que celui-ci cesse d’avoir jamais été. D’antiques protections lui interdisent encore l’accès à la Bibliothèque. Aussi cherche-t-il une main mortelle qui consentirait à lui en ouvrir le chemin.
Elle inclina légèrement la tête vers moi.
— Ne te méprends point sur la nature de ce lieu. La Bibliothèque n’abrite pas seulement des ouvrages. Elle fut l’œuvre d’une femme issue de votre monde, qui consacra une décennie entière à recueillir les traces laissées par les vôtres au cours des siècles. Leurs noms, leurs découvertes, leurs épreuves, les événements dont ils furent témoins et les vérités qu’ils confièrent à ces terres y demeurent inscrits. Je reçus la charge de veiller sur cet héritage après son départ. Si cette mémoire venait à disparaître, ce ne serait pas seulement ma cité qui perdrait son histoire, mais tous ceux qui vécurent ici avant vous qui seraient effacés une seconde fois.
Je pensai aux Archanges du Soleil, à leurs recherches méthodiques et à leur empressement à découvrir une entrée dont ils ne comprenaient peut-être même pas la fonction.
— Névia m’a dit qu’ils avaient conclu un pacte avec lui.
— L’un de ces quatre hommes a lié sa parole à celle de Soléïge dans l’espérance d’obtenir une faveur, répondit Auboriale. J’en discerne la marque, mais le pacte me dérobe encore le nom de celui qui la porte. Quant aux trois autres, ils servent déjà son dessein, qu’ils en aient pleine conscience ou non. Soléïge ne donne rien. Il façonne seulement des instruments assez aveugles pour nommer récompense la servitude qu’il leur impose.
— Vous pensez qu’ils cherchent la Bibliothèque pour lui.
— Je n’en doute point. Chaque rue qu’ils fouillent, chaque passage qu’ils contraignent Névia à ouvrir, chaque secret qu’ils arrachent à ma cité rapproche Soléïge du seuil qu’il ne saurait franchir seul. Qu’un seul d’entre eux proclame sa découverte, et le monstre descendra jusqu’à elle.
Toutes les tâches accomplies par Névia prenaient un autre sens. Elle avait cru mériter sa place en les aidant. Eux l’avaient peut-être utilisée pour conduire Soléïge vers ce qu’il désirait détruire.
— Que voulez-vous que je fasse ?
Auboriale se redressa sur son trône. Ses ailes immenses frémirent derrière elle, et leur mouvement répandit un souffle tiède à travers la salle.
— Découvre lequel d’entre eux prononça le pacte. Arrête-le avant qu’il ne conduise les autres jusqu’à la Bibliothèque. Les élus de l’autre monde ne sont point soumis aux entraves qui retiennent mon peuple. Vous pouvez vous opposer librement à ses serviteurs et, si Soléïge descend malgré tout, dresser contre lui une volonté qu’il n’a point encore asservie.
Son regard revint à moi et s’y arrêta une nouvelle fois. Rien dans les paroles d’Auboriale ne désignait ce qu’elle percevait, mais le silence qui suivit me donna l’étrange impression qu’elle attendait de moi davantage qu’une simple enquête.
— Névia m’a raconté la manière dont ils la traitaient, dis-je. Je ne la renverrai pas auprès d’eux et je ne les laisserai pas se servir d’elle une seconde de plus. Votre cité n’est plus la seule chose qu’ils menacent.
Une satisfaction grave adoucit l’expression d’Auboriale.
— Telle est la réponse que j’espérais, sans toutefois vouloir la placer en ta bouche. Acceptes-tu la charge que je remets entre tes mains ?
Je hochai la tête, l’attention déjà revenue aux deux points immobiles du Localisateur.
— Oui. Mais je ramènerai d’abord Aria et Milo.
— Va, répondit-elle sans hésiter. Nulle victoire ne saurait t’être douce si elle devait être acquise au prix de leur perte. Reviens lorsque les tiens marcheront de nouveau à tes côtés. Alors seulement nous parlerons du combat qui s’annonce.
Dubios inclina profondément la tête devant elle.
— Vos volontés seront accomplies, ma déesse.
Puis il se tourna vers moi avec la courtoisie qu’il aurait accordée à un adversaire dont il reconnaissait désormais la valeur.
— Je vous conduirai par le chemin le plus court, Casimir.