Chapitre 102
Côme était revenu depuis peu et se tenait près de la porte lorsqu’elle s’ouvrit brusquement.
Charly entra en boitant. Du sang coulait de sa lèvre fendue, l’un de ses yeux avait presque entièrement enflé et chaque respiration semblait alimenter un peu plus sa rage. Il s’appuya contre le chambranle avant de gagner le centre de la pièce, manquant de renverser une chaise sur son passage.
— Il m’a tout pris ! Toutes nos économies !
Côme se redressa aussitôt.
— Qui ? Silas ?
— Il était invisible quand il m’a frappé. L’effet a disparu au premier contact, mais il avait déjà pris l’avantage. Il m’a cogné avec un insigne de garde, m’a dépouillé de mes affaires, puis s’est perdu dans la foule avant que je puisse le suivre. Quand je me suis évanoui, tout notre argent de mon compte avait disparu. Il avait réussi à me le prendre avant que je puisse réagir.
Une satisfaction brève me traversa. Milo ne chercha même pas à cacher la sienne.
Silas était dehors, libre, et apparemment suffisamment en forme pour détrousser quelqu’un au passage. Je n’aurais jamais cru qu’un vol puisse me rassurer autant.
Mais l’invisibilité retint surtout mon attention. Silas ne possédait rien de ce genre lorsqu’il avait quitté le bâtiment.
— Charly ! Seuls les membres de notre clan peuvent verrouiller nos montres. Il n’aurait donc pas pu l’ouvrir seul. Et comment aurait-il récupéré l’objet ? demanda Côme.
Charly essuya le sang qui coulait de son menton d’un revers de la main.
— Névia… C’est elle qui m’a envoyé là-bas ce matin. Elle est forcément dans le coup. C’est elle qui est venue déverrouiller ma montre. Elle a dû tout transférer à ce salopard… La garce !
Névia.
Je repensai à sa manière de rester debout près de la table alors qu’une chaise libre l’attendait, à cette habitude qu’elle avait de chercher l’approbation des autres avants même d’avoir terminé une tâche. Si elle avait réellement aidé Silas contre eux, alors quelque chose avait changé depuis notre arrivée.
Peut-être qu’elle avait enfin cessé de leur demander la permission d’exister.
Pour la première fois, le calme de Côme se fissura. Il resta quelque seconde immobile devant Charly avant de sortir une clé de sa poche.
Ce simple geste suffit à effacer ma satisfaction.
— Nous n’avons plus le temps d’attendre. Nous emmenons Aria maintenant, puis nous retrouvons Cameloth et Ewen.
Milo tourna légèrement la tête vers moi. Je ne répondis pas. La clé était la seule chose qui comptait.
Côme s’approcha, persuadé que les menottes suffiraient à me maintenir tranquille. Il s’accroupit devant moi et tendit la main vers la serrure.
J’attendis encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques centimètres entre nous.
Dès qu’il fut à portée, je lui enfonçai brutalement le genou entre les jambes.
Côme se plia en deux sans un son. La clé lui échappa et glissa sur le marbre.
Trop loin.
Elle s’immobilisa à moins d’un mètre de moi, distance ridicule dans n’importe quelle autre situation. Avec les poignets attachés au mur, elle aurait tout aussi bien pu se trouver à l’autre bout de Célestoria.
Milo suivit l’objet des yeux.
— C’était très satisfaisant, admit-il. Mais tu aurais peut-être pu attendre qu’il ouvre les menottes.
Je tirai une première fois sur mes chaînes. Quelques maillons raclèrent le sol, sans me rapprocher suffisamment.
— J’y penserai la prochaine fois.
Je me redressai autant que mes liens me le permettaient et contemplai Côme, toujours incapable de reprendre son souffle.
— Tu aimais me regarder de haut ? Reste par terre. Cette place te va beaucoup mieux.
Charly recula, partagé entre la colère et l’incrédulité.
— Vous êtes tous complètement malades !
Milo considéra Côme, toujours recroquevillé au sol.
— Vous avez enlevé notre cheffe. Elle déteste qu’on prenne des décisions à sa place.
— Ça aussi, vous auriez pu vous renseigner avant. Ajoutai-je.
Charly lui lança un regard furieux, puis passa un bras sous les épaules de Côme. Il le traîna maladroitement vers la sortie, trop blessé pour le porter et trop pressé pour attendre qu’il retrouve ses esprits.
Avant de refermer la porte, il me pointa du doigt.
— Toi, tu vas le regretter.
Je lui répondis avec un sourire sans chaleur.
— Reviens quand tu tiendras debout. Ce sera plus crédible.
La porte claqua. J’attendis que leurs pas s’éloignent avant de me laisser retomber contre le mur.
Milo expira.
— Bon. Silas est libre, Névia les a trahis, Côme ne marchera probablement plus droit pendant quelques heures et nous sommes toujours attachés. J’appelle ça un résumé théâtral.
Je baissai les yeux vers la clé. Elle n’avait pas bougé.
Les Archanges venaient de perdre Silas, probablement Névia et une partie de leur argent. Pour la première fois depuis mon réveil, ce n’était plus entièrement eux qui maîtrisaient la situation.
Pourtant, je n’arrivais pas à me réjouir complètement.
Je pensais à Casimir. De tous ceux qui étaient dehors, c’était le seul dont je n’avais toujours aucune nouvelle.
Qu’est-ce qu’il faisait en ce moment ? Est-ce qu’il avait compris que quelque chose n’allait pas ? Est-ce qu’il cherchait déjà à nous retrouver ?
Fait chier.
Je tendis de nouveau mes poignets et tirai lentement sur la chaîne et cette fois, la clé bougea de quelques millimètres.
* * *
CASIMIR
Dubios m’invita à le suivre d’un signe beaucoup plus respectueux que celui avec lequel il m’avait accueilli. Nous gravîmes ensemble l’escalier qui conduisait aux hauteurs du palais. Le marbre étouffait le bruit de nos pas, à moins que l’espace ne fût simplement trop vaste pour laisser les sons y survivre. Je gardais le Localisateur ouvert sur ma montre. Les points d’Aria et de Milo n’avaient toujours pas bougé.
— La jeune femme connaît les lieux, déclara Dubios sans ralentir. Si elle vous a promis de revenir au premier danger, elle le fera.
— Vous semblez lui accorder davantage de valeur.
Il accepta la remarque sans chercher à se défendre.
— Il arrive qu’on ne distingue que trop tard ce que l’habitude nous avait rendu invisible.
Les grandes portes s’ouvrirent dans un souffle lorsque nous atteignîmes le sommet. La salle qui se révéla avait les dimensions d’une cathédrale. Des colonnes de pierre polie s’élevaient vers des voûtes noyées de lumière, et des faisceaux dorés traversaient l’espace depuis des ouvertures que je ne parvenais pas à situer. Tout au fond se dressait un trône qui paraissait sculpté dans la clarté elle-même.
La femme installée sur le trône semblait appartenir à une autre échelle. Même assise, son visage dominait les hommes restés debout au pied de l’estrade, et ses genoux s’élevaient presque à hauteur de leurs épaules. Une couronne solaire encadrait son voile et sa longue chevelure blanche. Ses vêtements clairs se mêlaient aux reflets d’or du siège, tandis que ses ailes, repliées derrière elle, débordaient largement du dossier et recouvraient une partie du mur.
Sa présence ne m’écrasait pas. Elle faussait pourtant toutes les proportions de la salle. Le trône paraissait moins avoir été construit pour elle que le palais entier adapté à sa stature, jusqu’à rendre mes propres mouvements presque déplacés dans ce lieu trop vaste et trop ancien pour moi.
Dubios s’avança seul sur les dernières dalles, posa un genou au sol et inclina la tête avec une déférence qui ne laissait rien subsister du combattant provocateur rencontré en contrebas.
— Ma déesse, Dubios, fils de Daracness, fidèle serviteur et héritier du Couronnement, vous présente un nouvel élu venu de l’autre monde.
La déesse me considéra.
Elle ne répondit pas immédiatement. Son attention s’attarda avec une intensité calme, non sur mon allure ni sur ma montre, mais sur quelque chose que je ne pouvais moi-même distinguer. La lumière autour de son trône parut se resserrer un instant avant de retrouver son immobilité. Ses doigts, posés sur l’accoudoir, cessèrent de bouger.
Puis son visage retrouva la sérénité grave d’une souveraine qui avait appris à ne pas livrer trop vite ce qu’elle comprenait.
— Relève-toi, fidèle Dubios. Ton sang versé atteste suffisamment de l’épreuve que cet élu vient d’accomplir.
— Votre bonté m’honore, ma déesse, répondit-il en se remettant debout.
Elle s’adressa de nouveau à moi.
— Approche, voyageur de l’autre monde, afin que je connaisse le nom de celui que mon héritier a conduit devant nous.
Je m’avançai jusqu’au pied des premières marches.
— Je m’appelle Casimir.
Dubios se plaça légèrement en retrait, puis me parla avec la même courtoisie qu’il m’accordait depuis sa défaite.
— Casimir, permettez-moi de vous rappeler qu’il est d’usage de ployer le genou devant Sa Grâce Auboriale.
Les silhouettes ailées présentes sur les balcons se figèrent. Une partie de moi me soufflait qu’il serait plus prudent d’obéir. Pourtant, ce geste ne m’appartenait plus tout à fait. Il avait acquis un sens que je ne souhaitais offrir à personne d’autre.
— Pardonnez-moi, mais je ne m’agenouille que devant une seule personne. Ce choix représente déjà quelque chose pour moi.
Un étonnement discret passa sur le visage de Dubios. Auboriale, elle, ne sembla ni offensée ni irritée. Elle s’attarda de nouveau sur moi, comme si ma réponse confirmait silencieusement une impression qu’elle avait refusé de nommer.
— Demeure donc debout, Casimir, déclara-t-elle enfin. L’hommage arraché n’est qu’une posture vide, et je ne réclame point ce que ton cœur a déjà consacré ailleurs.
Dubios inclina la tête, acceptant son jugement sans le moindre commentaire.
— Reçois tout de même ma gratitude d’avoir répondu si promptement à mon appel, poursuivit Auboriale. Par ma divine clairvoyance, j'ai contemplé ton duel à travers les yeux de mon fidèle. Ta lame demeure celle d’un homme encore en apprentissage, mais ta volonté ne cède pas avec la même facilité que ton corps. Elle se tourne vers autrui jusque dans l’instant où ta propre vie devrait suffire à l’occuper.
Je pensai à Aria et aux deux points immobiles sur ma carte. La déesse suivit brièvement mon regard vers ma montre, sans me reprocher cette distraction.
— Votre Grâce, intervint Dubios avec précaution, la jeune Névia s’est rendue auprès des compagnons de Casimir afin de s’assurer de leur sûreté.
Le nom de Névia transforma presque imperceptiblement l’expression d’Auboriale. Sa gravité demeura, adoucie par quelque chose de beaucoup plus personnel.