Chapitre 101
— Une chance pitoyable ne remplace pas une technique.
— Alors évitez de me laisser le temps d’apprendre la vôtre.
Son amusement grandit. Il avait entendu la provocation, pas l’avertissement.
Les échanges suivants confirmèrent sa supériorité. Il était plus rapide, plus précis et assez expérimenté pour dissimuler ses intentions jusqu’au dernier instant. Chaque fois que je pensais reconnaître le départ d’une attaque, son poignet modifiait la trajectoire. Il pouvait me vaincre. Il le savait si bien qu’il consacrait de moins en moins d’attention à sa propre défense.
Une nouvelle frappe basse arriva vers ma jambe. Dubios avança pour m’empêcher de reculer, mais sa semelle glissa sur le marbre. Son geste perdit juste assez de précision pour que je bloque l’acier au lieu de le recevoir dans le genou.
Cette fois, son amusement s’effaça une seconde.
— Tu as une chance obscène.
— Ce n’est donc pas une question de niveau.
— Ne m’insulte guère, gamin. Je ne commets jamais une erreur aussi grossière.
— Peut-être. Mais là, c’est le cas.
Il se raidit, plus vexé que prudent, puis reprit l’offensive avec une violence nouvelle. C’était ce que j’attendais. J’abaissai volontairement la pointe de mon épée, assez pour lui offrir une ouverture évidente au niveau de l’épaule. Dubios la vit et s’y engouffra sans hésiter, convaincu que le duel venait enfin de retrouver l’issue qu’il lui avait réservée.
Sa lame frôla mon bassin lorsque je me décalai à l’intérieur de sa garde. Je maintins mon doigt sur l’écran de ma montre pour faire apparaître ma dague, puis la saisis aussitôt de la main droite. Sa pointe entailla la cuisse de Dubios avant qu’il puisse réagir.
La blessure restait superficielle, mais elle lui arracha un recul. Dubios baissa les yeux vers le sang avec davantage de surprise que de douleur.
— Une seconde lame ?
— Je suis obligé d’y avoir recours pour espérer avoir la moindre chance de vous battre.
— Tiens donc. Tu es donc obligé d’en arriver à un tel manque de loyauté ? Cette jeune femme, au moins, n’a jamais sombré dans une telle indignité durant tous nos échanges.
Il voulut reprendre l’avantage trop vite. Sa jambe blessée ne supporta pas correctement son appui et sa première attaque manqua d’amplitude. Je détournai la suivante, entrai sous sa garde et heurtai son torse de l’épaule. Cette fois, aucune anomalie ne me sauva : j’exploitai seulement le déséquilibre qu’il m’avait offert.
Dubios posa un genou au sol. Le pommeau de mon épée frappa son poignet avant qu’il puisse corriger sa position. Ses doigts s’ouvrirent et sa longue lame glissa sur le marbre, plusieurs mètres plus loin. Je plaçai la mienne contre sa gorge sans appuyer.
Le silence des balcons avait changé. On n’attendait plus de voir combien de temps l’étranger tiendrait, mais ce qu’il ferait de sa victoire.
Dubios contempla le fil arrêté sous son menton, puis leva lentement les yeux vers moi.
— Vous aviez raison sur un point, soufflai-je. J’ai bien une chance obscène. Mais ça fait partie de ma façon de me battre. Ironiquement, c’est vous qui l’avez invoquée avec un tel excès d’orgueil.
Son expression changea.
— Je viens de comprendre… C’est donc l’œuvre de votre aura. Je ne pouvais rien contre elle avec un jugement aussi biaisé. Vous avez parfaitement su maîtriser vos intentions.
Je retirai mon épée et reculai d’un pas. Il resta immobile quelques secondes, une main posée sur sa cuisse, avant de s’incliner malgré la douleur.
— Je reconnais ma défaite, Casimir. Et je retire le jugement trop hâtif que j’ai porté sur vous.
Le passage du tutoiement au vouvoiement ne m’échappa pas. Sa courtoisie nouvelle ne ressemblait pas à de la chaleur, mais elle suffisait à montrer qu’à ses yeux, je n’étais plus un débutant simplement sauvé par le hasard.
Névia nous rejoignit, les yeux brillants d’excitation et d’une frustration qu’elle ne chercha même pas à cacher.
— Comment est-ce possible ? Je l’ai affronté des dizaines de fois et vous l’emportez dès votre première tentative...
— J’ai eu plusieurs occasions de l’abattre, admit Dubios en récupérant son souffle. Pourtant, chaque coup décisif s’est dérobé au dernier instant, jusqu’à ce que ma propre négligence lui livre l’ouverture nécessaire.
Il récupéra son arme, puis me considéra tout autrement.
— Vous combattez également comme si vous protégiez une personne absente de cette salle.
La remarque me surprit. Aria n’avait pourtant jamais quitté mes pensées. Chaque fois que j’avais résisté ou cherché une ouverture, je m’étais rappelé pourquoi je devais devenir plus fort : je voulais pouvoir la protéger le jour où mon passif ne suffirait plus.
— Je n’y avais pas prêté attention, reconnus-je.
Une vibration contre mon poignet interrompit la conversation.
• QUÊTES — CÉLESTORIA : 1/ ? •
Accepter le duel de Dubios au Palais céleste : Accomplie
• RÉCOMPENSES •
Localisateur : bague permettant d’afficher la position des membres de votre clan sur la carte.
Une bague apparut dans l’inventaire de ma montre. Je la matérialisai avant de la glisser à mon doigt. Elle était simple, presque banale, mais plusieurs points lumineux se dessinèrent aussitôt sur la carte du territoire.
Silas se trouvait à l’autre bout de Célestoria. Aria et Milo, eux, étaient réunis au même endroit.
Immobiles.
— Cette bague localise les membres de mon clan, expliquai-je. Aria et Milo ne bougent plus.
Névia consulta sa montre blanche, puis matérialisa une bague plus fine.
— J’en possède une qui fonctionne de manière différente. Elle peut repérer une personne présente à proximité sur le même territoire, mais je ne peux en suivre qu’une à la fois et la direction reste imprécise. Je m’en suis servie pour vous retrouver ce matin.
Elle avait utilisé la seule piste dont elle disposait pour miser sur nous plutôt que sur ceux qui l’exploitaient. Pour l’instant, cela suffisait.
— Où étaient-ils censés se trouver ?
À la position des deux points, le visage de Névia se tendit.
— Au repaire des Archanges. Pourtant, Cameloth ne laisse jamais des inconnus seuls là-bas. Il n’a encore jamais enfreint cette règle. Sauf aujourd’hui.
Je me dirigeai aussitôt vers la sortie, mais la voix de Dubios me retint.
— Casimir, Sa Grâce Auboriale vous demande auprès d’elle. Elle a observé notre duel et souhaite vous recevoir sans attendre.
— Elle devra attendre.
Je ne ralentis pas. Tout mon corps me poussait déjà vers les deux points immobiles. Névia me rattrapa avant que j’atteigne les portes.
— Laissez-moi aller vérifier, proposa-t-elle. Je connais le repaire. S’ils s’en sont pris à vos amis, ils pourraient aussi s’en prendre à vous. Mieux vaut ne pas prendre ce risque. Je ferai tout mon possible s’il leur est arrivé quelque chose.
— Je ne vais pas t’envoyer seule au milieu de gens que tu viens de trahir.
Elle inspira profondément avant de redresser les épaules, comme si elle cherchait à rassembler tout le courage dont elle disposait.
— Je veux qu’Aria voie que je peux aider. Vous m’avez dit que c’était elle qui décidait. Donnez-moi une chance de lui montrer que je ne cherche pas seulement une place où me cacher.
Sa demande dépassait le besoin de faire bonne impression. Elle réclamait le droit d’agir au lieu d’être encore protégée, utilisée ou déplacée par les décisions des autres.
Dubios, qui avait essuyé sa lame, intervint avec une mesure nouvelle.
— Ma déesse sait peut-être ce qui se trame dans sa propre cité. Je peux vous conduire auprès d’elle pendant que cette jeune femme se rend à son domicile. Si le moindre danger se confirme, personne ne vous retiendra ici.
Je vérifiai de nouveau le Localisateur. Les deux points ne bougeaient toujours pas. Si Névia rencontrait une porte fermée ou cessait elle-même d’avancer, je partirais immédiatement, convocation divine ou non.
— D’accord, finis-je par céder. Tu vérifies seulement. Au premier problème, tu repars et tu me rejoins. Je suivrai leurs positions pendant tout le trajet.
Ses doigts, crispés sur le tissu de sa jupe, se détendirent légèrement.
— Si je ne reviens pas. Vous viendriez me sauver, comme vous le feriez pour vos compagnons ?
— Oui. Alors fais en sorte que je n’aie pas à te le prouver aujourd’hui.
Un enthousiasme presque enfantin éclaira son visage.
— Compris.
Elle me sourit avant de s’éloigner dans les rues de Célestoria. Je la suivis des yeux quelques secondes, assez longtemps pour ressentir une pointe de fierté en la voyant prendre cette décision, avant que mon inquiétude reprenne le dessus.
J’avais envie de lui faire confiance. Mais j’avais surtout envie de courir derrière elle.