Chapitre 43
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Traductrice/éditrice : Natty
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Chapitre 43 : Audience au tribunal
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Il avait un bon œil.
Le prince Arden Brimstone Lionel entendait cela depuis son enfance.
Un homme à tout faire. Un génie sans égal.
Tous ces titres grandiloquents lui venaient des « yeux » qu’il possédait.
Il ne s’agissait pas simplement d’une bonne vue.
Le prince voyait les « trajectoires » de toute chose.
Quand il avait pris une épée en main pour la première fois, il avait compris en quelques jours les principes qui régissaient ce que les autres chevaliers appelaient les voies de l’épée.
Quand il avait appris à manier ce qu’on appelait des capacités, il en avait aussitôt saisi les principes de fonctionnement.
Et puis…
Les trajectoires que les yeux du prince percevaient ne se limitaient pas aux mouvements des objets.
Voir ne signifiait pas seulement regarder. Cela englobait aussi l’observation.
Le prince possédait de « bons yeux » capables de discerner jusqu’au chemin qu’une personne tracerait dans sa vie.
En ce sens…
L’homme qui entra dans le bâtiment d’un pas assuré était intriguant à bien des égards.
Il n’était pas entré sans se rendre compte que l’endroit était un piège.
Cet homme était du genre à réfléchir à tout. Impossible qu’il n’en ait pas tenu compte.
Et pourtant, il était entré avec une telle assurance. Cela signifiait que l’autre camp était tout aussi sûr des cartes qu’il avait en main.
« … »
Et puis, à bien y réfléchir…
Il n’était pas logique qu’un homme sans le moindre soutien envisage de tenir tête au prince héritier.
La trajectoire que dessinait Aiden Kellermain aux yeux du prince ressemblait, à tout prendre, à un ressort.
Si on le laissait tranquille, il ne se passait rien. Il ne semblait guère se soucier des attaques ou des menaces dirigées contre lui.
Mais si l’on faisait pression sur ses proches… Si l’on braquait des flèches sur ceux qui gravitaient autour de lui… Si l’on comprimait le ressort…
Plus on appuyait fort, plus il rebondissait avec force, décuplant la pression.
Pour être honnête, il n’aurait pas été étonnant qu’il soit devenu plus curieux de voir ce que ferait cet homme que de découvrir ce que ferait Lionheart.
« … Monsieur le juge. »
Et cette affaire aussi…
« Que l’audience commence. »
Il ne pouvait en être certain, mais une chose était claire.
Ce serait un affrontement difficile pour les deux camps.
▣
Dès son entrée dans la salle d’audience, Aiden s’était attendu à ce que l’autre camp avance des accusations biaisées, mêlées de provocations et de mensonges.
« Nous accusons Lionheart de complicité de trahison. »
… Malgré tout, il ne s’attendait pas à ce qu’ils aillent aussi loin.
« … »
À ces mots, lancés d’emblée par le ministre de l’Administration, Aiden ferma les yeux et se massa la tempe.
Il avait pensé qu’ils commenceraient au moins par tâter le terrain avec un peu de tact et de courtoisie. Ce coup de massue avait balayé d’entrée de jeu ses modestes attentes.
Un manque de fair-play aussi flagrant relevait presque de l’art. C’était comme donner un coup de pied dans les parties de son adversaire avant même d’échanger les salutations sur un ring…
Même Noel, qui se tenait tranquillement à côté de lui, était si abasourdie qu’elle demanda d’un ton absent :
« Vous avez dit trahison ? »
Noel s’était préparée à les entendre débiter des absurdités, mais son expression se décomposa.
À son visage, on comprenait que cette foutaise devenait plus scandaleuse à chaque seconde.
… Non.
Aiden ne pouvait s’empêcher de partager entièrement sa réaction.
Quoi qu’il en soit, en parlant de trahison, l’autre camp venait clairement d’annoncer son intention de jouer toutes ses cartes d’un coup.
Naturellement, quiconque tentait de renverser l’État, quelle que soit son identité, risquait au minimum la prison à perpétuité et, au maximum, la peine de mort. Les chances d’écoper de la peine maximale n’étaient pas particulièrement élevées.
Puisqu’ils l’accusaient d’être « impliquée » plutôt que d’avoir fomenté ou dirigé une rébellion, ils semblaient s’être arrêtés à une certaine limite. Malgré tout, cela ne pouvait signifier qu’une chose : ils voulaient anéantir complètement la réputation sociale et politique de Noel.
Et, bien sûr…
S’ils tentaient de faire condamner quelqu’un sous une accusation pareille et échouaient, les conséquences pour eux ne seraient pas anodines non plus.
Si les accusations portées à ce procès s’avéraient fausses, le scandale qui éclabousserait le prince serait si terrible qu’Aiden préférait ne même pas y penser. Il pouvait considérer que la majeure partie de son influence politique était sacrifiée.
Mais malgré tout…
Quand les enjeux montaient aussi haut, on finissait forcément par se dire que l’autre camp devait avoir quelque chose sur quoi s’appuyer.
Le monde se laissait toujours plus facilement convaincre par un mensonge qui avait l’air vrai que par la vérité elle-même.
« Complice de trahison ? Lionheart ? »
« Son Altesse n’irait pas aussi loin sans y avoir réfléchi… »
En observant la foule qui murmurait, Aiden se frotta la nuque, raide sans qu’il s’en soit aperçu.
… Ça alors.
N’était-ce pas exactement la méthode qu’il avait déjà employée pour dissimuler le fait que le prince avait cherché querelle à Lady Noel ?
On cachait un arbre dans une forêt en provoquant un incident encore plus sensationnel.
Sauf que cette fois, ils comptaient l’enterrer sous une forêt encore plus vaste.
Ces derniers temps, Aiden n’avait pas manqué de gens pour le traiter de fou, mais il avait l’impression que le prince et lui feraient de parfaits rivaux.
« Je crois avoir rassemblé et apporté suffisamment de preuves pour démontrer que je n’ai pas été mêlée à la série d’incidents survenus dans la capitale impériale. »
Quand Noel réfuta l’accusation d’une voix raide, le ministre de l’Administration s’inclina à demi avec emphase.
« Et quelle preuve avez-vous que ces éléments n’ont pas été fabriqués ? »
« Je n’ai pas à le prouver. »
« La famille impériale n’a pas non plus à apporter de preuves lorsqu’elle a affaire à des personnes soupçonnées de trahison. »
« … »
« C’est un pouvoir exclusif de la famille impériale, et la Constitution impériale le stipule également, n’est-ce pas ? »
À ce stade, il était facile de comprendre leur attitude.
Je serai empereur. Je peux manipuler le système judiciaire du pays comme bon me semble. Alors, qu’allez-vous faire ? Pliez-vous devant l’autorité…
Et, comme souvent dans la vie, le plus effrayant était cette simplicité qu’on comprenait sans pouvoir l’empêcher.
… À bien y réfléchir.
Le prince ne l’avait-il pas averti que s’il franchissait ouvertement la limite, il serait obligé de répliquer avec sévérité ?
À présent, Aiden comprenait parfaitement pourquoi il avait dit cela.
S’ils les écrasaient de cette manière, ni Noel ni Aiden n’auraient le moindre moyen de riposter. Le prince, qui avait tenté de renvoyer Aiden chez lui sans faire de vagues, lui parut soudain remarquablement courtois…
« Et surtout… »
Mais même l’autorité impériale ne pouvait ignorer les preuves que Noel et Aiden avaient rapportées après avoir fouillé le marché noir de la capitale impériale. Elles étaient bien trop accablantes pour qu’on puisse avancer de telles absurdités.
Le moyen qu’ils avaient préparé pour entacher l’argumentation de Noel et d’Aiden, c’était donc…
« Que répondez-vous au sujet du Seigneur Protecteur ? »
« … »
« Avez-vous préparé des preuves concernant cet incident, Lionheart ? »
Voilà donc le coup décisif qu’ils avaient préparé.
L’esprit du Seigneur Protecteur avait attaqué Noel dès qu’elle l’avait invoqué. Au vu des actes de cette femme de son vivant, cela pouvait facilement passer pour la preuve que Noel faisait quelque chose de répréhensible. Telle était leur logique.
Et, bien sûr, ils n’avaient aucun moyen de réfuter cela. Ils n’allaient tout de même pas faire venir l’esprit du Seigneur Protecteur pour l’interroger. L’autre camp le savait, d’où son attitude déraisonnable…
« Ah, excusez-moi. »
… Cela aurait été imparable.
Jusqu’à ce qu’Aiden lève tranquillement la main.
« J’ai des preuves. »
« … »
Le visage du ministre de l’Administration se crispa légèrement lorsqu’il se tourna vers Aiden.
« Vous dites que vous en avez ? »
« Plutôt un témoin, en fait. Elle peut le prouver. »
À ces mots, le visage crispé du ministre se mua en rictus moqueur.
Impossible de prouver une telle chose sans faire venir l’esprit du Seigneur Protecteur elle-même pour l’interroger. Quel témoin Aiden pouvait-il bien avoir amené pour parler avec une telle assurance ?
C’était l’occasion rêvée de se moquer de lui.
« Vraiment ? »
« Oui. On peut la faire entrer, n’est-ce pas ? »
« Il faudrait d’abord en discuter… »
« C’est déjà trop tard. Elle ne va pas tarder. »
« … »
… Le ministre de l’Administration perdit un peu de sa lucidité.
C’était probablement la réaction de quelqu’un qui voyait pour la première fois une personne faire un caprice pareil au beau milieu d’un procès officiel.
Quiconque avait un minimum de bon sens et de décence aurait compris qu’il se donnait en spectacle, mais Aiden s’en moquait éperdument.
L’autre camp avait été le premier à faire fi de toutes les procédures et de toutes les règles pour piquer une crise. Il n’avait aucune raison de se sentir coupable.
« Monsieur Aiden, si vous semez le trouble sans raison, cela risque de nous porter préjudice par la suite… »
« Ah, ne vous inquiétez pas. »
Et surtout…
« La personne qui arrive a le droit de faire un peu de tapage. »
Le « témoin » qu’il avait appelé était quelqu’un d’assez important pour qu’il ne se prive pas de formuler une demande aussi déplacée.
Puis les portes du bâtiment s’ouvrirent à la volée et quelqu’un entra.
Toute la salle d’audience se figea.
« Eh bien. »
La femme en robe cléricale noire commença avec un sourire.
À ce seul mot, le prince et le ministre de l’Administration, qui avaient compris de qui il s’agissait, se levèrent brusquement, sous le choc.
« On dirait que l’Empire consacre un budget plus important à ses tribunaux que mon pays. »
Abigail III.
Le Souverain pontife.
La dirigeante du Saint-Empire Craven venait d’entrer d’un pas nonchalant.
▣
Un silence de funambule, aussi fragile qu’une marche sur la glace, s’étira quelque temps dans la salle d’audience plongée dans la stupeur.
« Votre Sainteté, quand êtes-vous entrée dans l’Empire ? »
Le ministre de l’Administration fut le premier à parvenir tant bien que mal à parler, tout en s’efforçant de maîtriser le tremblement de ses joues.
… À vrai dire, comparé à son attitude habituelle, le ministre était acculé de façon exceptionnelle. Mais vu l’atmosphère, son courage méritait malgré tout des éloges.
« Officiellement ? À l’instant. »
« … »
« J’ai réglé les formalités en contactant l’empereur en personne. Vous n’y voyez pas d’objection, j’imagine ? »
« … »
Qui aurait bien pu s’y opposer ?
Plus exactement, personne n’était assez téméraire pour oser formuler une telle plainte.
Le Souverain pontife s’avança ensuite jusqu’à l’estrade et s’y accouda nonchalamment.
Elle était aussi détendue que si elle se trouvait dans son propre salon.
« Alors… »
Abigail III bâilla avant de reprendre :
« J’ai entendu dire que l’affaire concernait les esprits. C’est justement ma spécialité. »
« … »
« Alors, qu’en est-il de l’esprit du Seigneur Protecteur ? Allez-y, racontez-moi. »
Ces mots tombèrent doucement dans la salle d’audience, désormais pleine de gens sans voix. Noel, qui était elle aussi debout, se pencha légèrement vers Aiden.
« … Est-ce vraiment le Souverain pontife ? »
« … »
Aiden plissa les yeux en la regardant.
« Comme si j’avais fait venir une doublure. Comment aurais-je géré les conséquences ? »
« Franchement, j’aurais trouvé ça plus facile à croire… »
Noel laissa échapper ces mots dans un soupir, puis reprit à voix basse :
« Je ne vous demanderai pas comment vous l’avez fait venir, mais il est tout sauf ordinaire qu’un membre de la famille royale d’un autre pays s’implique dans une affaire pareille. Il y a des formalités à respecter pour que son intervention soit officiellement reconnue… »
« Ah, ne vous inquiétez pas. »
Le menton appuyé sur la main, Aiden l’interrompit d’un ton indifférent.
« Je lui ai écrit un texte. »
« … Pardon ? »
Comme Noel s’exprimait avec stupeur, le ministre de l’Administration, qui avait entre-temps retrouvé ses esprits, souleva justement l’objection qu’elle venait de formuler.
« Pardonnez-moi, Votre Sainteté. C’est un grand honneur de vous accueillir en personne, mais il nous faut examiner si votre visite est véritablement appropriée… »
La réponse du Souverain pontife fut simple.
« Et alors ? »
« … »
Le prince et le ministre de l’Administration la fixèrent d’un air hébété.
Et ils n’étaient pas les seuls.
Noel et tous les autres présents réagirent à peu près de la même façon.
À l’exception d’Aiden, qui lui avait expliqué à l’avance comment mener la conversation.
« La dirigeante du Saint-Empire Craven le veut. Je veux m’impliquer dans l’affaire que vous traitez ici. Je vous ai dit que j’étais venue après m’être entendue avec l’empereur. »
« … »
« Si je dis ça, qu’est-ce que vous pouvez faire ? »
« … »
« Vous n’êtes qu’un petit ministre. »
En voyant le ministre de l’Administration réduit au silence, Aiden ricana.
« Vous êtes douée. »
« … »
« Vous voyez ? Ce sont les gens intelligents qui s’assoient sur les trônes. »
Si l’autre camp voulait les écraser sous le poids de son autorité…
Il leur suffisait de répondre de la même manière.
Sauf qu’ils devaient le faire…
Avec bien plus de force. En leur renvoyant la pression décuplée. Jusqu’à ce qu’ils soient incapables d’articuler un mot.
« … Un ressort. C’en est vraiment un. »
Le prince marmonna ces mots sans même s’en rendre compte.
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