Chapitre 99
Conspiration
Après avoir achevé sa phrase, le jeune homme tira un parchemin de cuir d’une étagère, le posa sur la table et le déroula. Il représentait une carte de Faust. Au contact de sa main, elle s’agrandit par magie et prit la forme d’une maquette tridimensionnelle de la cité légendaire.
Il tapota légèrement la troisième île de la septième strate. « Il faut d’abord sortir notre petit Richard de cette île nauséabonde. Et… Hum, il voudra sans aucun doute visiter l’Église du Dragon éternel ; ce sera donc un bon endroit. Qu’en pensez-vous, maître Valen ?
Le vieil homme nommé Valen observa l’endroit que le jeune homme avait désigné : un lieu relativement calme et paisible, entre l’Église du Dragon éternel et le Temple de Téléportation. Bien sûr, le mot « relativement » avait son importance : en raison de sa proximité avec les portes de la ville et les plateformes d’envol, le quartier connaissait tout de même un trafic assez dense. Les pupilles de Valen se contractèrent à la vue de l’endroit, puis il hocha la tête. « C’est un excellent choix, mais il faut agir vite. Qui comptez-vous envoyer ?
« Faulk, Faulk Joseph. C’est notre meilleure option », répondit le jeune homme sans hésiter.
L’atmosphère de la pièce changea subtilement, et Kevin demanda même : « Faulk ? Est-ce vraiment nécessaire ?
Le jeune homme sortit un mouchoir blanc et s’essuya les mains avec indifférence. « Bien sûr que c’est nécessaire. Vous pensez que Gaton baissera les bras si nous envoyons quelqu’un d’autre ? Ces vieux renards comprendront notre petit stratagème, mais nous devons le forcer à le tolérer pour l’instant. Pour cela, il faut que nous consentions à un sacrifice assez important. Il saura ce que nous manigançons, mais nous devons le contraindre à traiter avec nous plus tard. Pour le moment, nous avons besoin de temps. Très bien, maître Valen, je vous laisse convaincre Faulk.
« Nous ferons selon vos ordres », répondit le vieil homme avec respect. Il se leva ensuite et sortit, suivi des autres hommes.
Le jeune homme, Raymond Joseph, quatrième fils du duc Joseph en personne, n’aimait pas qu’on remette ses décisions en question. Il comptait parmi les trois membres les plus influents de sa famille, ayant montré des dispositions aussi bien pour les guerres planaires que pour l’administration de leur territoire. Mais ce n’était pas ce qui avait fait sa réputation : récemment, il avait défendu son petit domaine de baron contre les attaques de deux vicomtes Archeron !
……
Après quelques journées ennuyeuses, passées à lire et à méditer sans relâche, Richard décida de se promener afin de confronter les rues de Faust aux informations qu’il avait trouvées dans ses livres. Le centre-ville de Faust était véritablement florissant : des centaines d’alliances et de nombreux groupes et individus puissants y cherchaient fortune ou quelque chose d’utile. À vrai dire, à Faust, quiconque disposait d’assez d’or pouvait obtenir presque tout ce qu’il désirait.
Demi et Venica étaient devenues un sérieux inconvénient pour lui depuis qu’il séjournait sur l’île familiale. Il lui était de plus en plus difficile de repousser leurs avances insistantes, et elles avaient déjà commencé à écourter leurs cours pour venir le voir au moins une fois par jour. Si cela continuait, elles finiraient bientôt par devenir ses compagnes : tel était leur but ultime.
Demi et Venica n’étaient pas des femmes Archeron comme les autres. Avoir une puissante descendance ne représentait qu’un aspect de leurs préoccupations ; elles souhaitaient surtout participer aux guerres planaires à ses côtés.
Aussi, lorsque Warren l’invita à visiter ensemble l’Église du Dragon éternel, Richard accepta aussitôt. La démarche de Warren avait beau être assez étrange, vu l’hostilité manifeste qu’il lui vouait, elle lui paraissait néanmoins assez logique. Qui ne voudrait pas nouer de bonnes relations avec un maître des runes de quinze ans ? Tout enfant de la noblesse bien éduqué avait appris à mettre ses sentiments de côté au profit de ses intérêts. Faute de quoi, les guerres intestines de leur famille les auraient depuis longtemps éliminés.
Richard, lui, avait hâte de découvrir l’Église. Il fit donc appeler son intendant personnel pour lui annoncer ses projets. Gaton lui avait demandé de prévenir la famille chaque fois qu’il souhaitait sortir et d’attendre qu’elle prenne ses dispositions.
À la demande de Richard, l’intendant se rendit dans une petite pièce attenante au château et informa une chevalière de ses projets.
La femme portait une armure légère et élégante, d’une facture inhabituelle. Contrairement aux modèles traditionnels, conçus pour protéger la poitrine, la gorge et l’entrejambe, la sienne semblait faite pour mettre en valeur sa silhouette remarquable. Elle épousait toutes ses courbes, presque comme une robe de nuit taillée sur mesure. Aucune protection ni défense particulière ne semblait couvrir ses points vitaux ; l’armure entière était ornée de jolis motifs floraux et sertie de nombreuses gemmes et de nombreux cristaux.
Des motifs veinés couraient sur toute la cuirasse, et les joyaux luisaient comme des étoiles, presque translucides par endroits. Hormis les épaulettes de facture traditionnelle, l’armure semblait purement décorative et tout à fait inefficace au combat. Pourtant, l’aura magique distincte qui s’en dégageait prouvait le contraire : ce n’était assurément pas une armure ordinaire.
La femme était assez jolie, voire un peu provocante, et ses yeux lançaient des regards enjôleurs. Elle paraissait avoir une vingtaine d’années. Sa coupe au carré brune lui donnait un air à la fois espiègle et expérimenté. Elle était confortablement installée dans son fauteuil, les jambes posées sur la table. Bien sûr, ses cuisses étaient forcément à découvert. Sous la lumière dorée du soleil, sa peau claire et délicate semblait d’autant plus désirable.
Elle avait l’air détendue sous la lumière du jour, intensifiée à dessein dans Faust, comme si elle pouvait s’endormir à tout instant. L’épée appuyée contre l’accoudoir du fauteuil penchait lentement de côté, prête à tomber et à s’écraser sur le sol usé. L’intendant savait que tout cela n’était qu’une façade ; les hommes tués par cette arme redoutable en auraient convenu, s’ils en avaient eu l’occasion.
Pour les ennemis des Archeron, le Paladin sanguinaire Senma n’avait rien d’adorable.
Il fallut cinq minutes à Senma pour enfin bâiller après le rapport de l’intendant. Elle retira les jambes de la table, puis s’étira paresseusement. C’était un spectacle plutôt frustrant, car la partie inférieure de son armure, taillée comme une longue jupe, laissait çà et là entrevoir ce qu’elle dissimulait. Bien sûr, une femme qui alliait force et beauté était fatale aux hommes. Nombre d’entre eux avaient péri sous son épée, transpercés en une fraction de seconde pour avoir seulement songé à regarder sous sa jupe.
Mais l’intendant, qui travaillait pour les Archeron depuis trente ans, connaissait bien les treize chevaliers des runes. Dès son entrée dans la pièce, il avait donc gardé les yeux fixés à dix centimètres de ses pieds. Ils n’avaient pas dévié d’un pouce.
Les treize chevaliers avaient chacun leurs marottes. Senma aimait s’habiller de façon provocante, mais quiconque la dévisageait avec indécence la mettait en rage.
« Notre petit Richard veut se promener ? Avec Warren ? » demanda Senma en plissant les yeux.
« Oui », répondit l’intendant avec respect.
« Très bien, j’ai compris. Laissons le garçon découvrir le monde ; le garder enfermé toute la journée sur cette île n’est pas une bonne idée non plus. Tout ce soufre abîmera sa peau ! Ne vous inquiétez pas, je veillerai sur lui. Mais pour Richard seulement : le fils de ce paysan demi-elfe peut bien mourir, je m’en moque. »
L’intendant s’inclina et s’en alla, faisant semblant de n’avoir pas entendu les derniers mots de Senma. Le Paladin sanguinaire jurait de temps à autre : c’était une autre de ses habitudes. Toutefois, sa promesse le rassura.