Chapitre 98
Conspiration
Heureusement, après le banquet, Gaton ne choisit pas lui-même de partenaire pour Richard. En fait, père et fils ne se voyaient presque jamais, sauf lors d’occasions et d’événements particuliers.
On assigna à Richard une petite chambre près de la bibliothèque familiale, où il passait la majeure partie de ses journées sans être dérangé. Il parcourut des dizaines d’ouvrages sur l’histoire des continents ou les doctrines des différentes religions.
Bien sûr, cela ne découragea pas Venica et Demi. Elles lui rendirent visite dès le lendemain, mais heureusement, elles ne s’attardèrent pas : elles devaient assister à un important cours d’ascèse. Il remercia sa bonne étoile, car elles ne vinrent pas l’importuner pendant les quatre ou cinq jours suivants.
Lors de leur deuxième visite, elles voulurent surtout parler des runes. Les deux jeunes femmes étaient folles d’impatience à l’idée d’assister de leurs propres yeux à la confection d’une chose aussi extraordinaire. Avant que Richard ait pu les congédier sous prétexte qu’il n’avait pas assez de matériaux, elles lui proposèrent de se « familiariser » d’abord avec les endroits où il devrait tatouer les runes. C’était là un important sous-entendu entre elles.
Accepter aurait été plutôt dangereux. S’il se familiarisait avec elles, Richard devrait épouser les deux sœurs. Chez les Archeron, toutes les filles devaient rester vierges jusqu’à leur premier partenaire, afin de préserver la pureté de la lignée de leurs enfants. Bien sûr, cette règle ne s’appliquait pas à celles qui se mariaient hors de la famille.
Après avoir congédié les jeunes femmes, débordantes d’enthousiasme, Richard put enfin profiter de quelques jours de repos bien mérités. Hormis une fois où Wennington lui apporta les matériaux nécessaires à sa rune, il ne rencontra personne d’autre. De toute façon, il ne se souciait pas des autres jeunes femmes présentes au banquet. Peu lui importait qu’elles soient dignes de lui ou qu’elles aient renoncé à toute mauvaise intention, quel que soit leur statut, pour tenter leur chance auprès de lui.
Il avait l’impression de retrouver ses années à Deepblue. Il établit un nouvel emploi du temps, aussi précis qu’une horloge magique, et entreprit de nourrir son esprit d’une multitude d’informations. Les guerres planaires, l’histoire de Faust, l’Église du Dragon Éternel… Une fois sa lecture du jour achevée, il lui restait peu de temps libre : il devait encore confectionner la rune de Wennington, planifier son futur équipement et méditer.
Pourtant, le calme n’était qu’apparent. Ailleurs, dans Faust, des remous agitaient les profondeurs.
La sixième île flottante du sixième étage appartenait au duc Joseph. Sa famille figurait parmi les dix plus puissantes de l’Alliance sacrée et n’avait connu ni ascension ni déclin depuis longtemps. Elle demeurait pourtant telle un vieux chêne, ses fondations affermies par le passage des ans, au point qu’il était presque impossible de l’ébranler. Elle avait profondément enraciné ses racines dans le sol de l’Alliance sacrée.
La famille Joseph différait grandement des Archeron, sur la troisième île du septième étage, où régnaient la guerre et les conflits. Sa propre île, la sixième du sixième étage, correspondait davantage aux goûts des aristocrates et de la royauté humaine. Des siècles d’efforts et de labeur avaient rendu son architecture et sa verdure emblématiques, sur cette île un kilomètre plus large que la troisième du septième étage.
Vue d’en haut, l’île entière était enveloppée d’un bouclier en forme de dôme, d’un violet pâle. Sous le ciel éclatant de Faust, il était difficile à distinguer, mais le moindre objet étranger qui s’en approchait déclenchait son activation : des ondulations se propageaient alors vers l’extérieur, telles les pétales d’une fleur qui s’ouvre.
Le sol était presque entièrement couvert d’une végétation luxuriante, aux feuilles et à l’herbe d’un vert vif. Sous ce climat tropical constant, les fleurs s’épanouissaient et les arbres prospéraient, au sommet de leur vigueur. Poser le pied sur cette île, c’était entrer dans le légendaire jardin des dieux, Clearwater. Les bâtiments, répartis uniformément, exhalaient une élégance ancienne et s’entouraient de pergolas, de pavillons et de bosquets soigneusement taillés.
Un ruisseau dévalait le versant sud-ouest de la montagne de l’île et se jetait dans un petit lac, à son pied. Un ancien château se dressait près de cette étendue d’eau ; en son centre, un champ de lumière magique révélait une statue raffinée, au sommet d’une magnifique fontaine. Elle attirait le regard de tous les visiteurs.
Dans un coin du bureau du château, plusieurs hommes à l’air calculateur étaient assis en rang. Tous avaient l’allure soignée, et leurs auras conféraient à l’atmosphère une impression de puissance.
Devant eux se tenait un aristocrate mince, qui semblait encore jeune. Il serrait un livre contre sa poitrine et cherchait visiblement quelque chose entre ses pages. Vêtu avec désinvolture, le garçon portait des lunettes de cristal. C’était un beau jeune homme, qui dégageait sagesse et intelligence. Son seul défaut était d’être un peu maigre.
« Cette nouvelle est-elle confirmée ? » demanda-t-il en feuilletant son livre.
Un homme d’âge mûr, à l’allure expérimentée, prit la parole à l’extrême gauche. « Nous avons déjà vérifié par plusieurs moyens que Richard Archeron est un maître des runes élémentaire. Mais nous n’avons pas réussi à obtenir davantage d’informations auprès de Deepblue ; son niveau actuel nous est donc inconnu. C’est étrange : il y a très peu de renseignements sur ce garçon à Deepblue. Les marchands se comportaient eux aussi de façon singulière : soit ils prétendaient ne rien savoir, soit ils ne nous donnaient que des informations insignifiantes. Aucun d’entre nous n’a réussi à mettre la main sur quoi que ce soit de précis. »
« Que vous faut-il de plus ? Un maître des runes à quinze ans à peine, cela ne suffit-il pas ? » lança un autre homme avant d’agiter la main avec véhémence. « Même si Richard ne progressait plus de toute sa vie, combien de chevaliers des runes les Archeron auraient-ils de plus quand il serait adulte ? Nous aurions dû le tuer tant que nous le pouvions ! Même s’il n’avait été qu’un mage, il aurait mérité la mort pour avoir étudié cinq ans à Deepblue ! Cela signifie qu’il deviendra un grand mage ! »
Un homme qui avait l’air d’un mage éclata de rire. « Tu dis ça comme si tout était si simple, Cybil. Tu crois qu’il suffit de le tuer ? Gaton a envoyé ce démon de Mordred chercher Richard ! Même si tu réussissais à les repérer dans ce terrain complexe, quel prix devrais-tu payer pour tuer Richard sous sa garde ? À quoi bon, si ce garçon ne devait devenir qu’un grand mage ? Toutes les familles ont des gens talentueux. Tu veux tous les tuer aussi ? Ou tu prétends pouvoir tuer Mordred ? Personne ne le peut s’il décide de fuir. Ne crois-tu pas qu’il est un peu tard pour dire tout ça, maintenant que nous savons que Richard est un maître des runes ? »
Il eut un rire cynique, puis ajouta : « Naseby, pourquoi ne prends-tu pas une équipe pour tuer Mordred ? Éliminer ce démon serait bien plus utile que de se débarrasser d’un futur maître des runes ! »
L’homme nommé Naseby rougit aussitôt et beugla : « Kevin, qu’est-ce que tu insinues ? »
Le mage ricana. « Je dis exactement ce que tu disais à l’instant ! Puisque tu remets en question mes plans, pourquoi ne te rends-tu pas utile en emmenant tes troupes faire quelque chose ? Mais Mordred est peut-être trop coriace pour toi. Alors, tue l’un des douze autres chevaliers de Gaton. Cyrden ? Caryn ? Lina, peut-être ? »
Ce fut alors au vieil homme assis tout à droite de prendre la parole. « Kevin, Naseby ! Cela ne sert à rien de vous quereller. Les Archeron ont sans aucun doute fait naître un autre garçon doué. Mais pour l’instant, il n’a que du talent. La question, c’est : quelle priorité devons-nous lui accorder ? »
Le jeune homme, qui avait cessé de faire les cent pas, releva la tête. « C’est vrai, j’allais oublier. Le jeune maître m’a dit que Richard comptait confectionner une rune qui augmente le mana. Une rune sur mesure ! Vous ne pensez tout de même pas qu’il saura fabriquer une rune standard de grade 2 ? »
« Une rune sur mesure ? » s’exclama Kevin. Il connaissait bien la confection des runes et poursuivit : « On dirait que ce garçon, Richard, a de grandes chances de devenir un maître des runes exceptionnel. »
La valeur future de Richard fut aussitôt multipliée par cinq. Il devint la principale menace parmi la jeune génération des Archeron, et l’une des dix plus grandes menaces de toute la famille.
« J’ai aussi découvert quelque chose d’intéressant au sujet d’une vente aux enchères qui a eu lieu il y a un an. » Le jeune homme ajusta ses lunettes et feuilleta son livre avec élégance avant de désigner une ligne. « L’objet le plus convoité était une rune d’agilité élémentaire. Elle pouvait être appliquée même sur un emplacement de rune de grade 3, et procurait une augmentation allant jusqu’à 41 %, ce qui atteignait déjà le niveau d’une rune de grade 2. Elle s’est vendue à un prix exorbitant : cinq millions. Cela suffit à prouver sa rareté. Ce qui est intéressant, c’est que Deepblue était à l’origine de cette vente. »
Le jeune homme releva la tête et sourit avec élégance. « Or, nous savons tous que Deepblue n’a jamais produit de runes. Les maîtres des runes ordinaires y auraient difficilement survécu, compte tenu des exigences extrêmes de Sharon en matière de qualité et de la haine qu’elle leur voue. Nous pouvons donc avancer une hypothèse audacieuse : cette rune a probablement été fabriquée par Richard. Si c’est le cas, alors il mérite que nous fassions tout notre possible pour l’éliminer. Mais même si ce n’est pas lui, le prix à payer pour nous débarrasser d’un futur maître des runes en vaut la peine. »
Il marqua une pause, puis sourit. « Tout ce que nous sommes capables de donner aujourd’hui ne sera qu’un prix dérisoire aux yeux du clan Joseph. »
Tous comprirent immédiatement : ils devaient éliminer Richard à tout prix !
« Devons-nous nous préparer à la guerre ? » demanda Naseby. Il avait l’air assoiffé de sang rien qu’à l’évocation d’un tel projet et, bien qu’il gardât ses manières devant le jeune homme, son corps bouillonnait déjà d’excitation.
Le jeune homme referma le livre et le posa délicatement sur la table. Il prit la parole avec une assurance peu commune pour son âge. « Non, pas pour l’instant. Notre affrontement ne se jouera pas sur le champ de bataille. Si nous faisons les choses sans le moindre accroc, Gaton ne voudra pas non plus déclencher une guerre. C’est un homme intelligent : il sait qu’une guerre, en ce moment, ne serait avantageuse pour aucun de nous. Le seul à tirer profit d’un conflit entre nous et les Archeron serait ce vieux cloporte d’Orelius. Gaton attendra. Il attendra que les Archeron se remettent de ce coup et qu’il prenne l’avantage sur nous. Mais… »
Il sourit d’un air entendu. « Le temps n’est peut-être pas du côté de Gaton Archeron. »