Chapitre 988
Toujours jeune et belle
« Tu es probablement épuisée, non ? » Pour une raison ou une autre, ces mots ne mirent pas Apeiron en colère. Elle se contenta de soupirer, tandis que la suite de la lettre se dévoilait.
« Trente années se sont écoulées sur Norland. J’ignore combien de temps a passé pour toi, mais cela fait sans aucun doute très longtemps. Tu es revenue parce que Philip ne souhaite plus attendre ; il est venu me voir. Il s’est déjà fondu dans le fleuve du temps, retourné au néant. Même moi, je ne pourrai plus retrouver la moindre trace de son existence.
« Il y a trente ans, j’ai tout fait pour lui offrir un siècle. Qui aurait cru qu’il ne pourrait pas attendre aussi longtemps et qu’il reviendrait après seulement trois décennies ? Ce n’est qu’en le voyant que j’ai compris : ces trente années avaient été un supplice insoutenable. Les méthodes que nous pensions les meilleures pour lui… ce n’était pas ce qu’il voulait.
« Est-ce le résultat de cette bataille ? Voilà maintenant mille ans que je suis dans cette Église, à me poser sans cesse la même question. Si je te l’avais cédé, les choses auraient-elles mieux tourné ?
« Mais ensuite, il est venu me voir hier soir, et j’ai eu la certitude d’avoir pris la bonne décision. Deux personnes paisibles et heureuses valent mieux que trois qui souffrent ensemble. Il aurait peut-être existé de meilleures solutions, comme te tuer, mais il ne l’a jamais permis. Tu l’ignorais, mais je pouvais déjà utiliser le Regard de l’Éternité à l’époque. Si seulement…
« Quand tu liras cette lettre, je serai déjà dans le Vide sans lumière. Ce sera mon foyer pour le reste de l’éternité.
« Tout est fini. Te sens-tu vide, maintenant ? »
La dernière ligne s’effaça lentement, puis la lettre brûla et disparut entre les mains d’Apeiron. Elle passa doucement un doigt sur ses joues brûlantes et y trouva un liquide désormais inconnu. Elle n’aurait jamais cru verser de nouveau des larmes.
Tandis que la lettre se changeait en énergie spatiale, la pluie d’or continuait de tomber. Elle venait de nulle part et, en ruisselant sur Apeiron, retournait au néant. Les rancœurs des trois plus grands talents de la génération précédente se dissolvaient dans le long fleuve du temps, comme si elles n’avaient jamais existé. À l’image de trois comètes traversant l’horizon, ces éclats lumineux dans le ciel ne brilleraient qu’un instant.
Seul le néant était éternel.
« Te sens-tu vide ? » Ces derniers mots continuaient de résonner dans l’esprit d’Apeiron.
*Est-ce que je…* se demanda-t-elle en silence.
Impossible de savoir combien de temps elle resta immobile, mais l’Impératrice éclata soudain de rire et cria de toutes ses forces : « Vide ? Quelle sottise ! Je suis encore jeune et belle, regardez-moi profiter de la vie ! Hahaha, HAHAHAHAHA ! »
Elle fit volte-face et réapparut devant les portes de l’Église. Elle les ouvrit d’un coup de pied et s’en alla sans un regard en arrière.
Après son départ, une silhouette floue apparut dans la salle. Elle observa la femme qui s’éloignait dans les airs, un léger sourire aux lèvres. « Elle est toujours aussi stupide, pas vrai ? »
Au même instant, Apeiron renifla. *Cette vieille harpie doit vraiment me prendre pour une idiote, maintenant !*
Elle détesta Ferlyn encore davantage.
……
Sur l’Île Archeron, Nasia se tenait sur la terrasse d’observation du château et regardait en direction de Faust. Les bois lui bouchaient la vue et elle ne distinguait pas grand-chose, mais elle sembla remarquer quelque chose, haussa les épaules, puis regagna l’intérieur du château.
Lorsque Richard franchit le portail, le visage sombre, il la vit juste à temps, debout près du terrain d’entraînement, à observer les jeunes chevaliers en plein exercice. Il fronça un instant les sourcils. Presque chaque fois qu’il la voyait, elle restait là à regarder les choses les plus banales. Quelqu’un qui maîtrisait le pouvoir du temps avait-il vraiment besoin d’assister à un entraînement élémentaire ?
« Viens avec moi », lui lança-t-il avant de se diriger vers son bureau.
Une fois dans la pièce, Richard ferma la porte et s’assit en soupirant. Son esprit commençait enfin à se détendre quand il se mit aussitôt à transpirer et sentit une fatigue insoutenable l’envahir, comme s’il venait de livrer une bataille impossible. Depuis l’apparition d’Apeiron, il avait senti son attention peser sur lui, et c’était extrêmement désagréable. Sans même l’avoir affrontée lui-même, il avait compris à quel point elle était terrifiante.
Il s’essuya le front et se tourna vers Nasia. « Pourquoi passes-tu toujours ton temps sur les terrains d’entraînement ? Ces gens ne font que s’exercer aux bases, il n’y a rien à voir. »
Nasia sourit. « J’étudie les lois de ce monde. »
« Les lois ? » Richard se figea. Rien que cette affirmation en disait long sur sa puissance, mais quelles lois pouvait-on apprendre en observant de jeunes fantassins ? S’il ne l’avait pas vue invoquer sa créature, il aurait cru qu’elle se vantait.
« Ces soldats s’entraînent aux techniques les plus élémentaires, répétées à la perfection depuis des millénaires. On peut discerner dans leurs mouvements une trace des lois d’un plan, à moins que… » Elle eut un rire malicieux. « Les techniques héréditaires de la famille Archeron ne valent rien. J’entends dire depuis quelque temps que vous êtes des parvenus, avec un héritage bien maigre. »
Richard esquissa un sourire las. Il n’avait pas envie de répondre à ses provocations et se plongea dans ses pensées. Après quelques minutes, il demanda : « Y a-t-il un moyen pour moi de devenir plus fort ? »
« Dans quel délai ? Je peux te proposer une méthode pour un mois, et une autre pour un an. »
« Hum… Dis-moi tout. »
« Pour un mois, le plus rapide serait de me faire accéder à la sainteté. Fanatique de guerre évoluera en Seigneur de guerre ; tu verras alors à quel point c’est efficace. »
Encore une histoire d’offrandes ! Nasia semblait être un puits sans fond, mais il n’avait rien à lui offrir pour l’instant. Il ne pouvait même pas fabriquer de runes pour ça : tous les mages légendaires de l’Alliance avaient déjà englouti une bonne partie de leurs économies pour obtenir des Armements de mana. Le prix du Fléau de la Vie baisserait aussi s’il en vendait trop en peu de temps.
Se massant le front, il demanda d’un ton désespéré : « Et pour un an ? »
« Alors, tu devrais m’aider à atteindre le royaume légendaire, le plus haut possible. À ce stade, Seigneur de guerre deviendra Projection de ruine. »
« Projection de… ruine ? »
« C’est encore trop loin, inutile de le savoir. Contente-toi de travailler dur pour réunir des offrandes ! »
« Ah ! J’aurais dû savoir que ça ne servirait à rien de te demander ! » grogna Richard.
Le masque de Nasia bougea soudain et laissa apparaître un sourire. « Chacun doit suivre sa propre voie pour devenir puissant. Les leçons que je pourrais te donner coûteraient une fortune ; même toi, tu ne pourrais pas les payer. » Visit novelping . com for the full chapter.
« Bon, peu importe. » Il lui fit signe de s’en aller en se levant. « Je vais méditer ; je suis beaucoup trop fatigué. »
……
Richard médita un bon moment, puis fut tiré de sa concentration par des pas. À peine avait-il ouvert les yeux que la voix de Coco retentit de l’autre côté de la porte : « Mon seigneur, nous avons reçu une nouvelle urgente de la famille royale. Vous devez venir immédiatement. »
Après avoir compris qu’on était au petit matin, il soupira et retira la tête de Mountainsea de ses genoux avant de traîner son corps épuisé hors de la salle d’entraînement. Avant de monter, il avait bien précisé qu’on devait l’avertir sans délai de tout changement concernant la famille royale ; maintenant qu’Apeiron était l’Impératrice, tout le monde à Faust devait rester sur ses gardes.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il en sortant.
« Un certain Julian vous attend dans le petit salon. »
« Julian ? » Richard fronça les sourcils. Il pensa d’abord que l’homme était venu se venger, mais il devait admettre que Julian était aussi le plus proche serviteur d’Apeiron ; il pouvait également être là sur ses ordres.
Dès qu’il entra dans le petit salon, Julian se leva aussitôt et s’inclina, affichant un sourire éblouissant. « Nous nous retrouvons, jeune maître Richard. »
Richard lui rendit son sourire et le salua à son tour. « En effet. Y a-t-il un problème, monsieur Julian ? Vous n’arrivez toujours pas à oublier ma lune bleue ? »
Le sourire de Julian s’élargit encore. « Je voulais la lune au nom de Sa Majesté, mais peu importe. Elle a dit qu’elle souhaitait vous voir. Si nous allions au palais ? »
Richard fronça les sourcils. « La cérémonie d’accession au trône de Sa Majesté n’aura lieu que dans quelques jours, non ? Pourquoi me convoque-t-elle maintenant ? »
Julian haussa les épaules. « Qui sait ? Peut-être qu’elle vous apprécie. »
Son froncement de sourcils s’accentua. « Maintenant ? »
« Maintenant. Le plus tôt sera le mieux. Sa Majesté n’a jamais été très patiente. »
Richard hocha la tête. « D’accord, partons. »
……
Peu après, il retrouva Apeiron dans un petit salon du palais. Elle avait meilleure mine qu’à son retour des Terres sauvages et, sous sa courte chevelure noire aux mèches hirsutes, seuls ses yeux violets et ses ongles noirs rappelaient encore le cauchemar de la veille.
Richard se souvint avoir rencontré Philip dans cette petite pièce. À l’époque, l’Empereur s’était assis sur le même canapé qu’elle occupait à présent, mais il l’avait entièrement rempli, tandis qu’elle n’en occupait même pas la moitié. Pour une raison ou une autre, elle ne semblait pas non plus posséder son naturel décontracté ; plongée dans ses pensées, elle laissait paraître un mélange de solitude fragile et de confusion qui fit douter Richard de ses propres yeux.
Bien que Julian eût annoncé leur arrivée, l’Impératrice mit longtemps à prendre la parole. « Tu as déjà mangé avec Philip ? »