Chapitre 981
Équité
« Miranes se sert de vous, monseigneur », murmura l’un des aides de Kimbaye. Le jeune comte agita la main pour signifier que cela lui importait peu. Quiconque croyait pouvoir user librement du nom de l’Empire millénaire faisait preuve de naïveté, mais il n’avait pas l’intention de protester ici.
Après tout, Miranes ne se montrait pas vraiment naïf. Il cherchait à tirer parti de la puissance des deux empires pour défendre leurs intérêts respectifs, et il était évident qu’il comptait répartir les gains équitablement. C’était une victoire plus importante pour l’Empire millénaire que celle qu’ils avaient prévue au départ. Miranes agissait avec désespoir, au mépris du danger, mais pareille détermination était rare dans des négociations où la possibilité d’une guerre était infime.
Richard était lui aussi parfaitement conscient de cette anomalie. Il resta assis tandis que Miranes et le duc d’Orléans échangeaient leurs arguments, toutes les informations qu’il possédait sur les deux envoyés défilant rapidement dans son esprit.
Le marquis Miranes était issu d’une famille noble médiocre, et son avenir ne lui aurait guère permis d’accéder à davantage qu’un vicomté. Luttes, complots, chantage… il avait saisi chaque occasion qui s’offrait à lui pour gravir les échelons. C’était la plus grande occasion de sa vie : son titre de marquis n’était pas héréditaire et ses enfants n’avaient pas montré le même potentiel que lui ; pour préserver son héritage, il n’avait d’autre choix que d’étendre son territoire autant que possible.
À l’inverse, le comte Kimbaye était né dans la gloire et appartenait à l’élite. Réussir cette mission ne serait qu’un accomplissement de plus dans une longue liste ; à ses yeux, obtenir davantage au cours de ces négociations ne valait pas grand-chose. Il pouvait donc rester calme et réservé, voire se montrer bienveillant envers l’Alliance sacrée s’il le souhaitait : telle était la différence entre leurs origines.
Pourtant, Miranes mesurait parfaitement cet écart. C’était pourquoi il se battait avec tant d’acharnement, donnant à Kimbaye une bonne raison de se ranger à ses côtés. Et cela avait manifestement fonctionné : les deux empires étaient désormais vaguement alliés à cette table. Cependant, en voyant le jeune comte garder son calme et son silence, Richard eut l’impression qu’il avait encore une carte dans sa manche.
Le duc d’Orléans poursuivit : « Si c’est là votre dernière offre, je n’ai d’autre choix que de choisir la guerre. De telles conditions n’ont aucun précédent depuis des centaines d’années.
— Depuis la fondation de l’Alliance sacrée par l’empereur Charles le Grand, il ne s’est jamais trouvé un seul moment où l’un des trois empires était dépourvu d’un être épique, répliqua Miranes avec calme. »
Le duc d’Orléans était exaspéré, mais il continua d’une voix basse : « Nous avons toujours son Excellence Sharon.
Sharon n’avait pas encore prouvé qu’elle était un être épique, n’ayant jamais affronté les autres êtres épiques de Norland. Pourtant, à l’entente de son nom, le marquis, qui n’avait même pas cillé devant Rundstedt, prit un air grave. « Mais son Excellence… Elle ne fait pas partie de l’Alliance sacrée. Si elle est prête à en assumer la responsabilité, même d’une seule phrase, je modifierai aussitôt le plan. »
Richard en fut très surpris ; c’était apparemment la réaction habituelle dès qu’il était question de son enseignante. La femme qui lui avait laissé un traumatisme lumineux et qui avait placé sa confiance en lui était tenue en haute estime même par les autres empires, bien qu’elle n’eût jamais prouvé qu’elle était un être épique.
Le duc d’Orléans poussa simplement un soupir de frustration : il était évidemment impossible d’obtenir la moindre confirmation de Sharon, qui dormait. Les deux camps ayant joué leurs cartes, l’Alliance sacrée ne disposait d’aucun être épique pour imposer une approche modérée. Miranes traça une nouvelle ligne de démarcation, moins agressive que la première, mais qui leur prenait tout de même plus d’un million cinq cent mille kilomètres carrés.
Le comte Kimbaye fit lui aussi un pas vers eux et consentit à céder une superficie équivalente. Cependant, une grande partie du territoire qu’il leur abandonnait se trouvait désormais dans les zones déjà incluses dans la première demande. Au bout du compte, l’Alliance sacrée risquait de perdre un peu moins de deux millions cinq cent mille kilomètres carrés, soit un huitième de tout l’empire.
Le duc d’Orléans examina les deux lignes, puis s’approcha de la carte. Il en raya plusieurs zones importantes et en proposa d’autres à la place. Certaines des régions qu’il excluait avaient une valeur stratégique ; d’autres abritaient d’importantes ressources minérales ou constituaient le cœur des territoires de grandes familles. Les autres se sentirent mal à l’aise : cela signifiait qu’il avait accepté les frontières et qu’il commençait à négocier les détails. Ce chapitre paraît d’abord sur novelping . com.
Richard ne prit pas une seule fois la parole pendant les négociations ; il se contenta d’écouter et d’observer. Il était novice dans ces confrontations politiques et n’avait ni l’expérience ni la formation nécessaires pour y contribuer. Chaque phrase devait être pesée avec soin ; le moindre mouvement d’un doigt pouvait entraîner la perte de milliers de kilomètres carrés, voire davantage. Ce n’était pas un combat auquel il pouvait prendre part.
En voyant le prestigieux duc Sang-de-Fer négocier en personne avec de simples envoyés des autres empires, Richard ne put réprimer un pincement au cœur. Il s’était battu bec et ongles pour établir le Duché cramoisi à Faelor, mais c’était la première fois qu’il ressentait toute la pression qu’impliquait la direction d’un pays. Le soutien silencieux de l’empereur Philip leur avait permis à tous de prospérer, et même de comploter les uns contre les autres. Mais maintenant que ce pilier s’était brisé, le monde s’effondrait autour d’eux.
L’espace d’un instant, il repensa à Rundstedt. L’ancien maréchal était une figure controversée, mais il n’en restait pas moins un soldat pur et dur, indifférent à ses propres intérêts. Même après avoir été privé de son commandement militaire et de la majeure partie de son territoire, il avait accepté de monter la garde dans la cité du Soleil Déclinant jusqu’à ce qu’on le tue. Mais, comme l’avait dit Miranes, ce n’était pas lui qui en subirait les conséquences. Sans son obstination, Philip n’aurait pas été contraint d’affronter deux êtres épiques.
Famille, pays, plan… tout s’accompagnait d’une lourde responsabilité, qui ne faisait que croître avec le rang. Les quatorze géants de Faust semblaient être des tyrans, mais ils ne pesaient guère aux yeux des deux autres empires. L’Empire de l’Arbre Sacré comme l’Empire millénaire pouvaient détruire l’Alliance à eux seuls ; seulement, ils y épuiseraient leurs ressources. Les trois autres empires de Norland deviendraient alors une menace, tandis que les hauts elfes de Lithgalen espéraient eux aussi faire leur retour.
…
Finalement, les négociations approchèrent de leur terme. Pourtant, les trois parties s’obstinèrent anormalement sur la dernière zone, et même Miranes et Kimbaye, qui ne s’étaient jamais opposés jusque-là, refusèrent de céder. Le duc d’Orléans n’en démordait pas davantage, et la dispute s’éternisa pendant de longues minutes.
Richard, qui s’était plongé dans la méditation au milieu des négociations, fut tiré de ses pensées par la dispute et regarda la carte. Son regard fut aussitôt attiré par le symbole d’un volcan, au cœur du désaccord. Il s’y était préparé ; son expression ne vacilla pas lorsque les trois hommes tournèrent les yeux vers lui, mais son cœur manqua de se figer.
Ils voulaient la péninsule d’Azan. Ils voulaient le Château de la Rose Noire.