Chapitre 979
Déshonneur
Les Terres sauvages étaient un endroit étrange, où aucun chemin vers la puissance n’était tracé d’avance. Le temps qui passait et les nombreuses crises favoriseraient assurément l’épanouissement personnel, et l’on pouvait toujours absorber l’énergie du chaos elle-même pour gagner en puissance. Bien sûr, trouver de l’énergie du chaos exigeait aussi une grande chance. Les quatorze familles de Faust faisaient désormais face à un avenir incertain : elles pouvaient avoir affaire à un être légendaire de haut niveau, ou même à un être épique à part entière. Apeiron pouvait être devenue une servante du chaos, ou avoir conservé toute sa personnalité. Quoi qu’il en soit, elle devait être d’une puissance aberrante.
Au vu de tout ce qu’il avait appris de la part du duc Orléans, Richard trouvait plutôt ironique que l’empereur Philippe le Sanguinaire porte ce titre. La Première Princesse était si folle qu’on avait voté contre elle malgré sa puissance considérable ; comparé à elle, Philip était on ne peut plus normal.
À en juger par les apparences, Apeiron pouvait simplement revendiquer le trône, sans même se soucier du vote. Ayant déverrouillé sa lignée, elle succéderait à Philip dès qu’il abdiquerait. Pourtant, elle participerait tout de même, uniquement par vengeance. Ceux-là mêmes qui avaient voté contre elle des décennies plus tôt devraient désormais subir l’humiliation de ramper à ses pieds.
Richard éclata soudain de rire. On avait comploté contre lui pour l’empêcher de voter pour Nyris, mais ceux qui avaient voté contre lui ne pouvaient pas non plus soutenir leurs propres candidats. Ils devraient plutôt baisser la tête, tandis que lui resterait complètement en dehors de l’affaire. Personne n’avait probablement imaginé qu’il en sortirait aussi gagnant.
Après avoir lu tout ce qu’il pouvait, il se rendit dans sa salle d’entraînement pour méditer. Ses deux nouveaux cœurs étaient toujours des puits sans fond ; quelle que fût la quantité d’énergie qu’on y déversait, ils l’absorbaient sans hésiter. La puissance d’Apeiron se révélerait lorsqu’elle se montrerait ; il était bien plus important de se concentrer sur les négociations du lendemain.
……
La nuit céda lentement la place à l’aube et, à dix heures du matin, les représentants de chaque famille se réunirent dans une petite salle du bâtiment de l’assemblée, où ils attendirent la famille royale et les diplomates des deux autres empires. Tous étaient plongés dans leurs pensées, et même de vieux ennemis comme le duc Joseph sourirent en voyant Richard. Toute leur haine ne pesait rien face à ce qui les attendait. L’automne s’annonçait difficile.
La famille royale arriva à dix heures dix précises. Elle se composait du prince Neil et du président Thor. Thor installa lui-même au milieu de la salle une carte du continent de Norland, si détaillée qu’on y avait même indiqué les baronnies. Tous firent la grimace à cette vue : il était évident que ces négociations porteraient sur la redistribution de certains territoires de l’Alliance sacrée au profit de l’Empire de l’Arbre Sacré et de l’Empire millénaire. Beaucoup de personnes présentes avaient des intérêts dans les régions frontalières, surtout celles qui s’étaient étendues ces dernières années.
Une fois la carte installée, les envoyés rejoignirent la salle de conférence. Miranes était un ministre réputé de l’Empire de l’Arbre Sacré, mais sa présence était largement éclipsée par un jeune homme qui semblait avoir moins de trente ans. Le comte Kimbaye, de l’Empire millénaire, était connu dans tout le pays : son père était le duc Iceridge et sa mère, la fille de sang de l’impératrice Gelan — une sœur de Greyhawk.
Le comte était un talent remarquable, à la fois doux et sage. Bien qu’il parût plutôt ordinaire au sein d’une famille d’hommes et de femmes d’une grande beauté, sa seule présence suffisait à faire oublier ce détail ; il était le prince des rêves de nombreuses jeunes femmes. Sans aimer s’entraîner, il progressait pourtant avec une facilité déconcertante ; devenu un saint au début de la vingtaine, il avait déjà atteint le niveau 19. Kimbaye faisait l’envie des guerriers et des mages de partout.
Neil prit en charge les négociations et présenta toutes les parties avant qu’elles ne puissent commencer. Cela fait, Kimbaye fit signe à Miranes de prendre la parole. Le marquis se leva et s’inclina avec un raffinement incomparable avant de commencer : « Tous ceux qui peuvent siéger ici sont des seigneurs de l’Alliance sacrée. Je crois que vous savez tous que l’empereur Philip a été blessé au pays du Couchant, mais l’Alliance est responsable de la défense du Fort de l’Aube comme de la Cité du Soleil Déclinant. Dès que les Daxdians se seront remis ou qu’ils auront compris à quel point les forteresses sont peu défendues, ils lanceront une nouvelle offensive de grande ampleur. L’Empire de l’Arbre Sacré et l’Empire millénaire sont tous deux disposés à contribuer à la défense et, si nécessaire, nous pouvons prendre entièrement en charge l’une des forteresses. L’Alliance sacrée peut décider de laquelle il s’agira, mais nos armées devront recevoir une compensation. » Suivez les derniers chapitres sur novelping.com.
Ces propos liminaires étaient simples et concis, mais ils firent tout de même chavirer le cœur des patriarches présents. Il était évident que le marquis n’avait pas l’intention de ménager qui que ce soit.
« Pour protéger une forteresse, l’Empire de l’Arbre Sacré souhaite recevoir les territoires suivants en compensation. » Miranes tendit la main et son doigt traça un faisceau rouge, dessinant un contour sur la carte. La ligne n’était même pas à moitié achevée que plus de la moitié des quatorze personnes s’étaient levées pour la fixer d’un regard furieux.
« Vous… C’est un déshonneur ! » Le duc Mensa faillit hurler. S’il n’avait pas été incapable de combattre Miranes, il aurait peut-être même dégainé son épée. L’Empire de l’Arbre Sacré réclamait près d’un sixième de l’Alliance sacrée !
Même le sourire plutôt doux du comte Kimbaye se figea un instant. Tout en pinçant une carte dans sa poche, il marmonna qu’ils étaient trop gentils. Les représentants de l’Empire de l’Arbre Sacré restaient assis, le visage de marbre, mais leur calme excessif trahissait leurs pensées : eux non plus ne s’attendaient pas à une telle ligne de démarcation. En bien des endroits, Miranes avait réclamé des centaines de kilomètres de plus que les demandes les plus agressives du plan initial.
Finalement, le marquis acheva de tracer des plans qui incluaient plus de trois millions de kilomètres carrés au sein de l’Empire de l’Arbre Sacré. Puis il désigna le comte Kimbaye. « À présent, c’est au tour de l’Empire millénaire de présenter ses exigences. »
« Nous avons besoin des régions suivantes. » Le jeune comte se leva et prit une minute pour examiner la carte. Il projeta un faisceau turquoise qui délimita une zone tout aussi immense, au grand choc des représentants de l’Empire millénaire eux-mêmes. Pourtant, une partie considérable de ses exigences recoupait celles de l’Empire de l’Arbre Sacré. Le geste était significatif.
Qu’ils soient debout comme Mensa ou assis comme le duc Orléans ou Richard lui-même, tous avaient l’impression que chaque ligne de démarcation était un fouet qui leur marquait le visage. Aucun n’était naïf — Richard lui-même aurait su encaisser l’humiliation s’il l’avait voulu —, mais la situation dépassait de loin tout ce qu’ils avaient imaginé.