Chapitre 977
Une histoire enfouie
Grâce à son expédition dans l’abîme, l’empereur Charles avait contraint l’Empire millénaire et l’Empire de l’Arbre Sacré à reconnaître l’Alliance sacrée. Blessé, le nouvel empire humain n’en avait pas moins ouvert une ère de héros.
Tandis que Richard continuait d’examiner les fresques et les pièces exposées, les chefs de famille arrivèrent à leur tour. En prêtant une attention distraite à l’ordre et à l’échelonnement de leurs arrivées, il glana quantité d’informations intéressantes ; c’était l’une des raisons pour lesquelles il était venu une demi-heure à l’avance. Il manquait de relations, et celles que lui fournissait son réseau n’étaient pas forcément fiables. Ces moments-là en disaient souvent plus long que ceux où chacun était parfaitement préparé.
Après quelques politesses de circonstance, tous s’assirent en silence à leur place. Certains fermèrent les yeux, tandis que d’autres baissaient la tête, plongés dans leurs pensées. Le moment venu, Richard prit place et salua le duc Wellinburg ainsi que le duc Turing, dans l’attente de la révélation.
Dès que l’horloge marqua dix heures, des pas vifs résonnèrent dans le couloir, à l’extérieur de la salle. Un serviteur ouvrit la porte et laissa entrer un noble d’âge mûr, vêtu d’un costume gris sombre, les cheveux soigneusement peignés. Sa moustache semblait briller davantage encore que les deux grosses bagues de sa main gauche, ornées chacune d’une pierre en forme de pigeon qui renfermait une quantité stupéfiante d’énergie.
Même sans ces poches sous les yeux si caractéristiques, Richard aurait reconnu cette aura, si différente de celle de la plupart des habitants de Norland. C’était elle qui lui avait servi à désigner sa cible lorsqu’il avait employé ces offrandes supérieures. Il sentit aussitôt son sang bouillir, mais se força à rester assis et se contenta d’esquisser un sourire narquois ; cet être légendaire ne parvenait pas à dissimuler les dégâts causés par ses sacrifices.
Julian entra dans la Salle de l’Avènement de la Guerre d’un pas lent et mesuré, faisant languir chacun des nobles présents. Son regard se posa aussitôt sur Richard, mais, après un éclair d’humiliation, il le détourna vers les autres nobles, qui semblaient avoir compris la raison de sa venue. Affichant un sourire quelque peu déformé, il gloussa : « Nobles seigneurs et nobles dames, je suis ravi de vous revoir. Je sais que ce n’est pas réciproque, mais vous avez reçu les invitations et savez que cette réunion concerne la succession. Je n’ai pas l’intention de vous faire perdre trop de temps. »
Il marqua délibérément une pause, le visage rayonnant, puis annonça d’une voix chantante : « La grande Première Princesse de Faust, Son Altesse toute-puissante, a décidé de revenir et de prendre part à la lutte pour le trône ! »
Leurs craintes confirmées, nombre de chefs gardèrent le silence. Ceux qui étaient moins bien informés en restèrent sans voix. « Son Altesse ? Ce serait… la princesse Apeiron ? »
« Bien sûr que c’est la princesse Apeiron ! Qui d’autre peut prétendre au titre de Première Princesse ? » Le visage de Julian exprimait un fanatisme manifeste.
Richard était perplexe. Il n’avait jamais entendu parler d’une princesse Apeiron, mais, à voir les mines de ceux qui l’entouraient, il comprit qu’elle n’était pas une personne ordinaire. Ces puissants étaient bien plus effrayés que surpris.
Le duc Joseph se leva et déclara d’une voix grave : « Le Pacte sacré stipule que seul l’empereur en fonction peut désigner un nouveau candidat au trône. La princesse Apeiron a-t-elle obtenu l’approbation de Sa Majesté ? »
Le visage de Julian se déforma aussitôt de colère. « Des décennies ont passé, et tu es toujours aussi stupide ! Tu n’as pas à remettre en question la candidature de Son Altesse ; contente-toi de voter pour elle le moment venu ! Est-ce assez clair ? »
Un autre patriarche se leva. « Julian, ce ton… Dois-je comprendre que Son Altesse est prête à se faire l’ennemie de toutes les familles de Faust ? »
Julian prit un air grave. « Je ne suis qu’un chien enragé au service de Son Altesse. Vous savez quel genre d’homme je suis depuis trente ans ; n’essayez pas de vous en servir contre moi. Son Altesse ne revient que pour reprendre ce qui lui revient de droit ; elle n’a pas l’intention de se faire des ennemis parmi vous. Mais c’est à vous de décider de votre sort. Quant à ceux qui étaient déjà ses ennemis à l’époque, je peux vous garantir que leur vie deviendra un enfer. »
C’était une menace à peine voilée, mais Richard fut surpris de constater qu’aucun patriarche ne se mettait en colère. Julian le regarda droit dans les yeux et hocha la tête avec un sourire. « Ah, le patriarche de la famille Archeron. Vous n’avez peut-être pas le droit de voter, mais vous pouvez toujours assister aux débats ; Son Excellence est une personne tolérante, qui vous laissera l’occasion de l’acclamer. »
Richard se leva et afficha un sourire glacial. « En effet, notre famille Archeron n’a pas encore une longue histoire. Mais si je devais citer l’un de nos atouts, ce serait le nombre d’offrandes dont nous disposons. »
Le sourire de Julian se figea aussitôt. Il n’était plus aussi arrogant qu’auparavant et n’osait pas affronter de nouveau le pouvoir des sacrifices. La douleur indicible qu’il avait ressentie lorsque le temps avait ravagé son âme était indescriptible ; il aurait préféré se faire dévorer jusqu’aux os par les fourmis de feu des Terres sauvages. Plus exaspérant encore, Richard avait gaspillé trois offrandes supérieures comme si de rien n’était ; c’était le genre de chose qu’il détestait le plus après les jolies filles.
Les joues de Julian tressaillirent et ses yeux lancèrent des flammes, mais il ravala les injures qui lui brûlaient les lèvres ; Richard avait déjà mis sa menace à exécution, et il ne pouvait pas s’en prendre à ce détestable jeune homme devant toute cette assemblée. Il était fantasque, pas stupide ; dresser les quatorze familles contre la princesse Apeiron allait à l’encontre de leurs objectifs. Il finit par renifler avec mépris. « Seigneur Richard, notre différend est personnel. J’espère que vous ne ferez rien d’impulsif au retour de Son Altesse. » Obtenez plus vite les nouveaux chapitres sur novelping.com.
Richard lui adressa un sourire calme. « Vous croyez que tous ceux qui peuvent se tenir ici agissent sans réfléchir ? »
Le visage de Julian rougit, mais il serra les dents et gloussa. « C’est vrai. À présent, mesdames et messieurs, je vous ai transmis le message. Lorsque vous voterez pour l’impératrice dans quelques jours, j’espère que vous prendrez le temps de bien réfléchir. »
……
Sur le chemin du retour, Richard rattrapa le Grand-Duc Sang-de-Fer et lui demanda : « Votre Grâce, accepteriez-vous que je vous rende visite ? »
Le duc d’Orléans le détailla avant de hocher la tête. « Ce serait un honneur. »
Quelques minutes plus tard, tous deux étaient assis sur la terrasse du château Sang-de-Fer. Ils admiraient la beauté de Faust tout en discutant de la situation de l’Alliance sacrée. Richard prit la parole le premier et posa la question à laquelle il tenait le plus : « Qui est Apeiron ? »
« La princesse Apeiron… » Le duc s’était attendu à cette question, mais la mention de son nom le plongea tout de même dans le silence. Son front se plissa légèrement tandis qu’une myriade d’expressions, de la peur à l’envie, traversaient son visage.
Il sirota son café et rassembla ses pensées. « La princesse Apeiron est la sœur cadette de Sa Majesté. Elle fut aussi sa principale rivale dans la lutte pour le trône ; elle était plus puissante que lui et son sang était plus pur. On dit qu’elle avait éveillé la lignée du destructeur astral, mais les quatorze familles choisirent tout de même Philip lors du vote… sans exception. »
« La princesse en fut extrêmement furieuse et provoqua Sa Majesté en duel, dans un plan inconnu. Personne ne connaît l’issue de ce combat, mais, à leur retour, elle annonça qu’elle quittait Norland pour partir vers les Terres sauvages. Sa Majesté hérita du trône. »