Chapitre 974
Pacte sacré
À cette heure, même les querelles de sang entre les différentes familles avaient perdu toute importance. Le Grand-Duc Sang-de-Fer avait clairement indiqué qu’il n’était pas encore un être épique ; si l’Épée Cachée l’avait affronté, c’était donc que l’Empire millénaire avait compris que quelque chose se tramait et s’était servi du Saint de l’Épée pour mettre l’Alliance à l’épreuve.
L’Alliance sacrée était désormais menacée d’annexion. La plupart des petits nobles ne verraient pas leur quotidien changer, mais les quatorze de Faust allaient essuyer un coup terrible. La paix de Norland reposait sur un équilibre des forces précaire, ainsi que sur la menace extérieure que représentaient d’autres plans, comme Daxdus. Cette dernière ayant été repoussée depuis un bon moment et le premier étant sur le point de se rompre, les deux empires établis, qui considéraient quelque peu l’Alliance comme une nouvelle venue, s’allieraient pour se partager Norland.
« Ce maudit Rundstedt ! » jura soudain quelqu’un, rappelant aux autres l’étrange situation de la Terre du Crépuscule. Si Rundstedt avait renoncé et laissé les autres empires intervenir, la cité du Soleil Déclinant aurait dû être partagée, mais l’Empereur lui-même n’aurait pas été acculé à sa situation actuelle. Avec le recul, tout cela ressemblait à un complot.
Philip prit toutefois la parole : « Je ne crois pas que Rundstedt ait agi par malveillance ; quelqu’un a peut-être aussi réussi à l’induire en erreur. C’est un soldat né, mais sa sagesse laisse beaucoup à désirer. »
À ces mots de l’Empereur lui-même, les patriarches se résignèrent à accepter. Le maréchal Rundstedt était aussi un être légendaire d’une grande puissance ; c’était précisément pour cette raison qu’il possédait la cité du Soleil Déclinant. Face au danger qui les menaçait bientôt, toute puissance légendaire serait un atout précieux.
Philip ne semblait pas le moins du monde troublé et poursuivit d’un ton calme : « La deuxième chose, c’est que j’ai l’intention de renoncer au trône. L’Alliance sacrée a besoin à sa tête de quelqu’un de puissant ou doté d’un grand potentiel, et je ne suis plus ni l’un ni l’autre. Mes enfants ont déjà été préparés à cette éventualité, et j’ai actuellement quelques candidats à vous recommander. D’abord, Neil : il ne deviendra peut-être jamais une puissance de premier plan, mais c’est un gouvernant remarquable qui fera certainement progresser l’Alliance. Ensuite, Nyris : depuis qu’il a atteint le royaume des saints, il a montré que sa lignée de destructeur de foudre était la plus pure de sa génération. Il ne devrait avoir aucun mal à devenir un être légendaire, et pourrait même aller plus loin.
« Mais le problème avec Nyris, c’est qu’il n’a pas l’étoffe d’un souverain, surtout à la lumière des événements récents. Il reste un candidat que je suis moi-même assez surpris de recommander : Ryan. Il n’a que treize ans, mais son sang est aussi pur que celui de Nyris, et son caractère est moins sujet à caution. Si le destin nous sourit, il deviendra le plus puissant de sa génération et pourrait même approcher ma propre puissance. Mais il est trop jeune ; si vous le laissez monter sur le trône, il vous faudra patienter jusqu’à ce qu’il soit adulte. »
Les personnes présentes réfléchirent tandis que Philip leur expliquait plus avant la situation.
Neil et Nyris étaient tous deux des candidats populaires à la succession. Le second avait d’abord été à la traîne, mais son alliance avec Richard, ces dernières années, avait considérablement accru sa puissance personnelle, au point qu’elle était presque à égalité avec celle de son frère. Nyris avait également montré un potentiel immense en accédant au rang de saint : sa lignée avait progressé jusqu’au deuxième stade, lui garantissant un avenir radieux.
Les destructeurs de foudre formaient un vaste groupe de géants antiques, composé de nombreuses espèces distinctes. Avec les destructeurs d’étoiles mythiques et les puissants titans du tonnerre, même les faibles géants de foudre pouvaient rivaliser avec les dragons. On ne pouvait déterminer à quelle lignée précise ils appartenaient qu’une fois celle-ci parvenue au deuxième stade ; Nyris avait alors révélé la puissante lignée du tonnerre noir. Même parmi les titans, c’était une existence redoutable, qui lui ouvrait un avenir sans limites.
Ses défauts n’en étaient pas moins évidents : il avait un problème de personnalité. Philip n’en dit pas davantage, mais comment les puissants réunis ici auraient-ils pu l’ignorer ? Quelque chose d’étrange s’était produit lors de l’éveil du sang du quatrième prince, et sa personnalité s’en était trouvée déformée. Le plus frappant, c’était que ses préférences sexuelles semblaient avoir changé.
Personne ne faisait grand cas de ce genre de choses en privé, et certains s’y adonnaient même eux-mêmes, mais confier le trône à quelqu’un comme lui était tout autre chose. Cela nuirait certainement à la réputation de l’Alliance dans le reste de Norland.
Pour autant, on ne pouvait pas non plus se contenter de placer sur le trône le sage et calme Neil. Il était puissant pour un saint, mais il lui faudrait au moins attendre l’âge mûr pour atteindre le royaume légendaire, s’il y parvenait un jour. Charles lui-même avait inscrit dans les lois, lors de la fondation de l’Alliance, une préférence pour le talent : si quelqu’un faisait évoluer sa lignée jusqu’au troisième stade, le souverain en place devait être un être légendaire, faute de quoi il perdait automatiquement son droit au trône. L’Alliance sacrée était gouvernée par une dynastie, mais constituait aussi en partie une union de grandes puissances ; la famille royale devait détenir le pouvoir.
À en juger par la situation, Nyris ferait certainement évoluer sa lignée jusqu’au troisième stade une fois devenu légendaire. S’il décidait de faire valoir ses droits, cela provoquerait de grands troubles.
Pourtant, les options ne faisaient qu’empirer. En tant que plus jeune prince, Ryan n’était même pas venu à l’esprit de la plupart des grands nobles. Il avait certes un immense talent, et de nombreuses servantes attestaient de ses goûts, mais il faudrait patienter dix ans en espérant que l’Empereur devienne puissant et sage. C’était un pari énorme, qui laisserait l’Alliance suspendue à un fil pendant une décennie, bien au-delà de ce qu’elle pouvait se permettre.
Au cours des décennies de règne de Philip, rares étaient ceux qui pouvaient sincèrement le qualifier de grand gouvernant. On aurait même pu le décrire comme distant et indifférent, mais avant tout, c’était une figure d’une puissance effrayante, dont les positions ne laissaient aucun doute. Ryan, lui, n’avait pas encore d’opinion arrêtée sur bien des sujets, et le jeu politique incessant ne manquerait pas d’affecter son impartialité.
Le Grand-Duc Sang-de-Fer prit soudain la parole : « Votre Majesté, choisirez-vous votre héritier, ou le désignera-t-on par un vote ?
— Par un vote, répondit Philip en hochant la tête.
Orléans n’ajouta rien et jeta un coup d’œil furtif à Richard.
Il existait deux façons d’hériter du trône de l’Alliance sacrée. La première consistait à être désigné par l’empereur précédent, une pratique relativement courante dans les autres empires. L’empereur pouvait toutefois proposer plusieurs candidats et laisser les quatorze décider. Cette méthode, propre à l’Alliance, témoignait des liens entre la famille royale et les autres grandes puissances.
Elle semblait limiter les prérogatives de l’empereur, mais, en réalité, cette seconde voie était très avantageuse pour la famille royale, et même pour l’ensemble de l’Alliance. L’empereur choisi serait celui qui bénéficierait du plus grand soutien politique et gagnerait ainsi de puissants alliés ; toute instabilité serait réglée au cours de l’élection. Les transferts de pouvoir ultérieurs se feraient dans la paix, avec un minimum de tensions internes. Le système incitait aussi tout prétendant au trône à tisser des liens étroits avec le reste de la noblesse, l’empêchant de s’isoler et d’offrir à quiconque l’occasion de fomenter une révolution.
Richard remarqua le regard du Grand-Duc Sang-de-Fer, ainsi que ceux de bien d’autres. Ces hommes étaient tous de vieux renards ; il ne les avait surpris que grâce à sa perception très développée. Mais cela lui rappela une clause du Pacte sacré, le document fondateur de l’Alliance. Pour avoir le droit de voter lors de l’élection du prochain empereur, il fallait posséder une île flottante…
Et être duc.