Chapitre 973
Le monde sens dessus dessous
Nasia tourna la tête vers Noelene et croisa son regard en passant près d’elle. Ce bref échange de regards glaça aussitôt la prêtresse d’effroi ; son corps entier se figea, incapable de bouger. Ce ne fut qu’après avoir suivi Richard jusqu’à la sortie que Noelene recouvra sa mobilité. Elle se mit à transpirer et s’éloigna en hâte.
Une fois sortis de l’Église, Richard fit de nouveau avancer ses chevaliers runiques et retourna sur l’île Archeron. Nasia chevauchait à ses côtés, observant en silence le paysage. Ils étaient à mi-chemin quand elle prit la parole : « Cette petite prêtresse, tout à l’heure… J’ai entendu quelqu’un l’appeler Noelene. Si tu en as l’occasion, accorde-lui un peu plus de grâce.
— Quoi ? » Richard ouvrit de grands yeux, surpris. « Que s’est-il passé ?
— Rien. Elle a simplement perdu beaucoup de sa grâce cette fois-ci. En fait, il ne lui en reste presque plus. Elle est assez futée : elle a même renoncé à sa part pour augmenter tes chances lors de l’invocation. Quand tu auras de la grâce, laisse-moi la récompenser pour ça.
Richard se sentit terriblement impuissant. Cette mystérieuse nouvelle paladine qui combattait pour lui était aussi singulière qu’autoritaire ; elle lui mettait sur le dos la responsabilité de trouver davantage de sacrifices pour Noelene. Cela ne le dérangeait pas — en fait, il aurait voulu se précipiter auprès d’elle et lui en donner autant qu’il le pouvait —, mais le problème, c’était que la coupable chevauchant à ses côtés venait de le dépouiller de tout. Il ne lui restait même plus de sacrifices mineurs.
Il allait devoir en rassembler d’autres au plus vite.
« Ah, au fait, reprit Nasia, tirant Richard de ses pensées, voici ma capacité. »
Par leur lien d’âme, elle lui transmit un message et grava directement dans son esprit l’unique capacité qu’elle possédait pour l’instant : Fanatique de guerre. Cette capacité était une version améliorée du Construct de guerre, qui augmentait considérablement la vitesse, la puissance, la défense et la récupération de sa cible. Le Construct de guerre n’était vraiment efficace que sur ceux qui n’avaient pas atteint le royaume des saints — et pouvait tout juste convenir à quelqu’un de niveau dix-huit —, tandis que le Fanatique de guerre agissait sur toute personne, et même toute chose, en dessous du royaume légendaire.
Cette capacité était impressionnante sur un champ de bataille, mais, innée, elle ne pouvait être inscrite sur des parchemins. Nasia ne pouvait donc la maintenir active que sur une seule personne à la fois, ce qui en limitait l’efficacité. Malgré tout, pour quelqu’un qui n’était que de niveau seize, c’était remarquable. Même au niveau vingt, ce ne serait pas mal du tout.
« Impressionnant », dit-il. Lisez ce roman sur novelping . com pour profiter de la meilleure expérience.
« Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ne t’emballe pas trop vite, tu finirais par me décevoir », gloussa Nasia.
Une telle puissance n’était que le début ? Richard ne put s’empêcher de sourire et de hausser les épaules.
……
Dès son retour sur l’île, un serviteur remit à Richard une lettre de la famille royale. Son front se plissa dès qu’il l’ouvrit : on l’invitait à se rendre dès le lendemain matin sur la première île royale pour une importante discussion.
Il ne savait pas pourquoi, mais cette lettre le mettait extrêmement mal à l’aise. Elle ne précisait pas le sujet de la réunion, ce qui ne faisait que rendre la situation plus suspecte. Il pressentait que toutes les étrangetés des derniers temps et les comportements anormaux de ses amis trouveraient une explication lors de cette rencontre, et que celle-ci ne serait probablement pas réjouissante.
Après avoir fait aménager une chambre pour Nasia dans le château, il gagna la salle d’entraînement qui faisait aussi office de chambre à coucher pour Mountainsea et se mit à méditer. La graine d’or avait aussitôt commencé à former un troisième cœur dans le haut de son abdomen, en triangle avec les deux autres, mais le deuxième en était encore à ses débuts. Comme ses capacités de récupération habituelles ne suffisaient pas à alimenter les deux nouveaux organes, il devait y insuffler lui-même autant d’énergie que possible.
Pourtant, sa méditation ne donna presque rien cette nuit-là. Le malaise lui pesait sur l’esprit et, tandis que les rayons astraux ordinaires se laissaient aisément capturer, les plus puissants lui échappaient sans cesse, conséquence de ses erreurs répétées. Il apporta bien un peu d’énergie supplémentaire à ses nouveaux cœurs, mais le résultat fut loin d’être satisfaisant.
Après avoir peiné jusqu’à l’aube, il avala rapidement son petit déjeuner et partit pour l’île de la famille royale, escorté par une petite troupe de chevaliers runiques. Les maîtres des quatorze îles furent tous réunis avant neuf heures : c’était la première fois qu’il les voyait rassemblés en un seul lieu. Même le duc Sang-de-Fer était venu en personne, au lieu d’envoyer l’un de ses enfants.
On les guida tous les quatorze jusqu’à une salle de réunion spéciale du palais, où se trouvaient une simple table ronde et presque rien d’autre. La table ne portait aucun signe de préséance et, pour ne rien arranger, elle était fort exiguë, surtout vu la place qu’allait prendre l’empereur. Au-dessus d’eux, une fresque représentait Charles le Grand, depuis la fondation de l’Alliance sacrée jusqu’à la décapitation du dragon abyssal Daramore. C’était le seul ornement de toute la pièce.
C’était dans cette salle, autour de cette table ronde, que Charles le Grand avait rencontré ses généraux les plus puissants et établi le pacte de l’Alliance sacrée. Ces généraux avaient ensuite fondé les premières grandes familles de Faust. Depuis lors, toutes les réunions importantes de l’Alliance se tenaient ici. En ces lieux, il n’y avait pas d’empereur ; il n’y avait pas non plus de hiérarchie entre les îles. En théorie, tous ceux qui en possédaient une étaient égaux.
En prenant place et en regardant autour de lui, Richard vit que la plupart des familles les moins puissantes semblaient déconcertées. Seuls quelques-uns des plus haut placés gardaient le silence, notamment la Famille Wellinburg et le duc Sang-de-Fer.
L’empereur Philip entra juste à l’heure. À sa vue, tous ces hégémons se levèrent par respect. Il se contorsionna pour faire entrer son corps énorme dans son siège, puis leur fit signe de s’asseoir avant de congédier ses aides et les autres serviteurs et de faire fermer les portes. Richard se rendit soudain compte que l’homme avait encore grossi : il prenait désormais autant de place que quatre personnes ordinaires.
Dès que les portes furent closes, Richard sentit une fluctuation de mana impossible à localiser. Il en comprit pourtant facilement la nature, car la plupart des mages connaissaient ce phénomène : un sort d’isolation. Son cœur s’alourdit aussitôt. Pourquoi fallait-il empêcher les gens d’écouter ce qui se disait sur l’île royale ?
« J’ai quelques sujets à aborder avec vous tous. Le premier concerne mon corps : les batailles de la Terre du Crépuscule m’ont laissé de graves blessures dont je ne me suis pas remis. En fait, tous nos efforts ont échoué ; d’ici quelque temps, il me sera peut-être même difficile de conserver la puissance d’un saint. »
Philip parla d’un ton doux et détaché, comme s’il s’agissait d’une broutille. Pourtant, ses paroles tombèrent comme une météorite et auraient pu ébranler tout Norland ! Lors de la bataille de la Terre du Crépuscule, Philip avait tué un être légendaire tout en repoussant deux êtres épiques de Daxdus ; avec une telle puissance, il pouvait sans doute prétendre au titre d’être le plus puissant de tout Norland. Or, il apparaissait désormais que les conséquences du combat dépassaient de loin ce qu’ils avaient imaginé.
La perte de n’importe quel être épique était un événement retentissant pour tout le plan, et Philip frôlait le sommet, même parmi eux. La seule autre figure qui leur venait à l’esprit était Charles le Grand, l’empereur fondateur lui-même. Tous se sentirent aussitôt oppressés, comme si l’air de la salle avait été aspiré.
Et pourtant, ce n’était certainement que le début de leurs ennuis. Les conséquences de cette perte seraient désastreuses, non seulement pour la famille royale, mais aussi pour toute l’Alliance. Le pays ne comptait que trois personnes que l’on pouvait qualifier d’êtres épiques : l’empereur Philip lui-même, la grande prêtresse Ferlyn et peut-être Sharon. Mais chacune avait ses propres contraintes. Ferlyn était cantonnée à l’Église et ne pouvait se permettre qu’une position neutre, tandis que Sharon était réputée peu expérimentée. La mage légendaire explorait les myriades de plans depuis tout ce temps, et rares étaient ceux qui connaissaient sa véritable puissance ; mais la nouvelle s’était déjà répandue qu’elle avait été blessée et plongée en hibernation.
Si l’empereur Philip était sur le point de perdre ses pouvoirs, cela signifiait que la plus grande puissance militaire de l’Alliance sacrée était le duc Sang-de-Fer. Il était certes plus puissant qu’une légende ordinaire, mais on le savait inférieur à un être épique. L’Alliance se retrouvait soudain démunie : un empire sans être épique, c’était comme une grande famille sans légende !
Tous les regards se tournèrent vers le duc Sang-de-Fer, dernier fil d’espoir auquel ils pouvaient se raccrocher. Il avait atteint le royaume légendaire avant même ses quarante ans et n’avait cessé de progresser pendant des décennies. Il était celui qui avait le plus de chances de devenir un être épique dans un avenir proche.
Le duc esquissa pourtant un sourire amer. « Je ne devrais plus vous le cacher. Il y a seulement une semaine, je me suis mesuré au Saint de l’Épée de l’Empire millénaire. J’ai perdu, sans appel. »
Tous les chefs de famille gardèrent le silence ; Richard lui-même se sentit vaciller.