Chapitre 96
Invitation
Les deux jeunes filles ne tardèrent pas à se disputer ouvertement les faveurs du jeune homme. Seuls les plus doués avaient le droit de choisir leurs partenaires, mais si deux personnes consentantes demandaient à être réunies, leur vœu était exaucé, à moins qu’une personne jouissant de ce droit ne s’y oppose. Dans la famille, les jeunes gens qui en bénéficiaient étaient peu nombreux.
C’était encore plus vrai de ceux qui avaient le droit de choisir plusieurs partenaires. Wennington, Demi et Venica pouvaient en choisir deux grâce à leur talent et à leur ascendance, mais leurs choix devaient tout de même être approuvés par une autorité supérieure de la famille. Richard, lui, était le seul à faire exception : il pouvait choisir qui bon lui semblait. S’il jetait son dévolu sur quelqu’un comme Venica, celle-ci perdait automatiquement ses droits. Son statut lui permettait de passer outre les lois de la famille.
Tandis que Richard était plongé dans ses réflexions, il vit Demi quitter le groupe qui l’entourait et se diriger soudain vers lui.
« Je m’appelle Demi. On peut dire que je suis ta petite sœur. »
« Richard. »
Demi était presque aussi grande que Richard. Ses cheveux cramoisis étaient relevés en chignon, et une flamme ardente brûlait au fond de ses pupilles, signe que sa lignée s’éveillait. Il était rare qu’un Archeron s’éveille à sa lignée dès l’âge de quinze ans.
La jeune fille était également magnifique, et son arrogance ne faisait qu’ajouter au charme de sa silhouette. Elle n’avait pas volé cette assurance : elle était effectivement très puissante. Ce n’était pas une mage de niveau 10 comme les autres, mais une maîtresse des malédictions, une spécialité fort rare.
La nécromancie était une branche de la magie. Les maîtres des malédictions étaient faibles au début de leur formation, mais leur puissance ne cessait ensuite de croître. Au-delà du niveau 10, ils pouvaient facilement tenir tête aux mages du même niveau. Leurs meilleurs sorts affaiblissaient leurs adversaires et les déconcentraient. À moins de disposer de réserves de mana exceptionnelles, quiconque affrontait un maître des malédictions s’arrachait les cheveux. Dès le niveau 10, ceux-ci pouvaient même lancer des attaques de zone, ce qui montrait à quel point ils étaient redoutables sur le champ de bataille.
Demi plongea son regard dans celui de Richard. Elle se tenait si près de lui que sa poitrine frôlait presque la sienne. Ses seins se soulevaient au rythme de sa respiration et, par moments, effleuraient Richard tandis qu’elle parlait d’une voix légèrement rauque.
« Richard, cela fait un an que j’accompagne Père dans les batailles entre les plans. Je suis maintenant une mage qualifiée de l’armée. Tu dois déjà connaître ma force grâce aux dossiers qu’on t’a remis », déclara-t-elle avec fierté.
Richard fut stupéfait par ses paroles. Elle avait suivi Gaton dans les plans à un âge pareil ? Les véritables champs de bataille étaient imprévisibles et changeaient sans cesse. Une armée puissante pouvait être détournée de sa tâche et cesser de la protéger ; seuls les clercs étaient des cibles plus prioritaires que les mages.
Ce ne fut qu’alors que Richard comprit pleinement l’arrogance de Demi. La jeune fille débordait de potentiel et était intrépide. Une véritable Archeron.
Par habitude, il l’examina attentivement, mais, vu leur proximité, ne parvint pas à embrasser toute sa silhouette du regard. Lorsqu’il baissa les yeux, ses seins emplirent son champ de vision et leurs mensurations s’imposèrent à lui. Comme à son habitude de maître des runes, il les classa sur une échelle de un à sept.
Les seins de Demi méritaient sans conteste un quatre, tandis que ceux de Venica se rapprochaient davantage du cinq. Quant aux six et aux sept, il n’en avait encore jamais vu, même s’ils n’existaient pas uniquement dans les légendes, contrairement aux runes équivalentes.
Richard avait toutefois compris que les ennuis approchaient dès que Demi s’était avancée vers lui. Il chassa toutes ces pensées saugrenues et répondit poliment : « Oui, j’ai été assez surpris en découvrant ton dossier. Les maîtres des malédictions sont rares : sans le don nécessaire, il est difficile de libérer toute la puissance de leurs sorts. Pardonne-moi, mais si je ne me trompe pas, tu as déjà éveillé un pouvoir de lignée, n’est-ce pas ? »
« Oui. Mon pouvoir de lignée accroît l’efficacité de mes sorts », répondit Demi avec fierté.
Richard fut de nouveau surpris et réévalua la jeune fille qui se tenait devant lui. Dans le monde, les lignées se divisaient en lignées supérieures et inférieures, tout comme les pouvoirs qu’elles conféraient. À Norland, on distinguait généralement quatre catégories : les lignées inférieures, intermédiaires, supérieures et légendaires. Cette classification dépendait du niveau et du nombre de pouvoirs qu’une lignée pouvait conférer. Les lignées inférieures n’en accordaient pas plus de trois, mais chacun de leurs descendants avait davantage de chances de les éveiller. Une lignée intermédiaire pouvait en conférer de trois à dix, tandis que les lignées supérieures en éveillaient davantage encore. Quant aux lignées légendaires, elles ne provenaient que de créatures antiques et terrifiantes. La probabilité d’en éveiller une était aussi faible que celle d’atteindre le domaine légendaire. Du moins au sein de l’Alliance Sacrée, aucune famille ne possédait de lignée légendaire.
En temps normal, on ne pouvait éveiller qu’un seul pouvoir de lignée. Quelques rares élus en obtenaient deux ou trois, mais ils étaient généralement issus de lignées inférieures. Plus la lignée était élevée, moins on avait de chances de l’éveiller. Cela correspondait également aux lois des plans, qui formaient une pyramide de la survie.
À Norland, les pouvoirs de lignée se répartissaient eux aussi en sept catégories, comme les runes. Ils étaient classés selon leur puissance et le nombre d’utilisations possibles ; les niveaux 6 et 7 n’existaient pour ainsi dire que dans les légendes. Selon leur nature, on distinguait les compétences, les talents et les pouvoirs spéciaux. Les compétences étaient les plus courantes : elles désignaient les capacités qui augmentaient les aptitudes de leur détenteur lorsqu’il les activait. Le pouvoir Éruption de Richard en était un exemple : il pouvait accroître sa force et sa vitesse de moitié, voire les doubler. Éruption était normalement un pouvoir de niveau 1, mais, dans le cas de Richard, il était assez puissant pour atteindre le niveau 2.
Les talents étaient bien plus rares et, par conséquent, beaucoup plus puissants. Le pouvoir de Demi, qui renforçait ses sorts, en était un exemple : il relevait du niveau 3. Il en existait beaucoup d’autres du même genre, comme l’augmentation des dégâts des sorts, le renforcement de leur pénétration ou l’accélération de leur incantation. Le meilleur talent était la pénétration, qui réduisait les effets de la résistance magique de l’adversaire, mais l’augmentation des dégâts était également très utile. D’autres talents, comme l’incantation silencieuse ou instantanée, étaient classés aux niveaux 4 et 5 en raison de leur rareté.
Les pouvoirs spéciaux étaient extrêmement rares et puissants ; la plupart atteignaient au moins le niveau 4. L’invocation supérieure de Sharon en était un exemple : elle renforçait suffisamment ses sorts d’invocation pour accroître sa puissance d’un ou deux niveaux. Ce pouvoir frôlait le niveau 6.
Pourtant, sur les milliards d’habitants de Norland, les familles dotées d’une lignée spéciale représentaient moins d’un dixième de la population. De plus, posséder une lignée puissante ne signifiait pas qu’on pouvait l’éveiller. Prenons les Archeron : au cours des siècles de leur existence, moins d’un millier de pierres tombales avaient trouvé place dans le mausolée familial. Cela témoignait de la rareté de l’éveil d’une lignée. Mais c’était aussi ce qui rendait les familles dotées de lignées spéciales supérieures aux autres. Malgré la difficulté à éveiller leur lignée, les Archeron avaient accompli de grandes choses en quelques siècles à peine.
Mais après tout, la lignée ne faisait pas tout. Même avec les meilleurs pouvoirs de lignée, comme l’invocation supérieure, un guerrier de niveau 15 pouvait tuer d’un seul coup un mage de niveau 10. Même si l’on pouvait invoquer un ours des tempêtes de niveau 7 plutôt qu’un sanglier de niveau 5, même si l’on pouvait en invoquer plusieurs, le guerrier les massacrerait en un clin d’œil.