Chapitre 955
Briser la ville
Nyris veilla à respecter les ordres de Richard et ne poursuivit pas le saint plus avant dans la ville. Il s’éleva plutôt dans le ciel, son aura flamboyant tandis qu’il observait ses adversaires d’en haut. Les saints et les chevaliers runiques encore présents ne purent toutefois que lever les yeux vers lui, sans oser l’affronter.
Le quatrième prince avait fait montre d’un grand talent au combat pendant la poursuite, tirant parfaitement parti du terrain et allant même jusqu’à voler quelque temps. Il avait pris soin de toujours rester au-dessus du mur, échappant ainsi à quiconque aurait voulu venir en aide au saint qu’il poursuivait. Il montrait aux ennemis qu’il ne se laisserait pas attirer dans un combat désavantageux, et personne n’était sûr de pouvoir l’affronter seul.
Après une nuit de confusion, la Famille Silversword attendit enfin l’aube avec impatience. De jour, Richard adopta des tactiques d’apparence plus conventionnelle : il rassembla ses soldats et tenta d’attaquer différents secteurs du mur. Mais chaque assaut se limitait à une attaque éclair ; jamais ses troupes ne pénétraient dans la ville.
Les murailles de la Cité de Swordwind posaient problème aux chevaliers ordinaires, mais elles ne représentaient aucun obstacle pour les montures magiques de la famille Archeron. Elles pouvaient bondir d’un seul élan à trente mètres de hauteur, à la verticale, et avec l’aide de leurs cavaliers, les quarante mètres du mur ne changeaient pas grand-chose. Richard s’employait toutefois à limiter autant que possible les pertes. La Cité de Swordwind avait été bâtie pour résister aux sièges, et les soldats postés dans ses ruelles étroites auraient posé problème à des chevaliers montés. À la seule idée de perdre un nombre considérable d’hommes, son cœur se serra : il repensa au pari de Nyris.
Le temps sembla filer, le soleil s’élevant haut dans le ciel. Quand son horloge indiqua midi, Richard haussa les épaules et s’adressa à Nyris, qui se trouvait non loin de lui : « Ces vieux renards croient vraiment qu’ils arriveront à quelque chose après ça. Tant pis pour eux. »
Même si le comte Robert et le comte Silitus ne mobilisèrent pas leurs armées, Richard poursuivit ses attaques et combattit jusque tard dans la nuit. Les défenseurs étaient épuisés ; même les saints et les chevaliers runiques commençaient à fléchir. Ils n’avaient certes subi que peu de pertes physiques, mais la tension psychologique était immense. Nyris et Tiramisu déployaient tous deux une puissance stupéfiante, tandis que Richard lui-même n’était pas encore passé à l’action : ils n’osaient donc pas engager toutes leurs forces.
Le ciel se couvrit au crépuscule et, à la tombée de la nuit, personne ne remarqua que certains nuages étaient particulièrement bas et grossissaient à vue d’œil. Plus d’une douzaine de nuages d’orage grondaient dans le ciel, mais les faibles éclairs qu’on apercevait crépitaient entre les nuages sans tomber au sol. La ville brûlait, des cris retentissaient dans les environs : personne n’avait envie de regarder en l’air.
Après une journée et une nuit de combats intermittents, les soldats ordinaires de Silversword étaient à bout de forces. Même les vétérans de niveau supérieur à cinq commençaient à ralentir, la plupart ayant déjà épuisé leurs réserves d’énergie intérieure. Plus terrifiant encore, la peur s’était emparée de leurs cœurs ; or, dans une bataille à mort, on ne pouvait pas se le permettre.
Les chevaliers de Richard se rassemblèrent de nouveau au pied de la ville et se lancèrent à l’assaut. Les défenseurs contemplaient sans réaction ces machines de guerre qui fauchaient la vie de leurs frères d’armes, incapables de trouver en eux l’énergie nécessaire pour combattre.
« Où sont les saints et les chevaliers runiques ? Qu’est-ce qu’ils foutent ?! » cria quelqu’un sur les remparts. Bien sûr, la plupart des chevaliers runiques et des saints s’étaient regroupés à l’intérieur de la ville. Les quelques-uns qui avaient osé se précipiter sur les remparts pour combattre avaient été repoussés. Vous aimez cette histoire ? Poursuivez votre lecture sur novelping.com.
Le moment était venu ! Richard sourit et leva la main droite avant de l’abaisser d’un geste vif. Les cent javelineurs sortirent leurs trois dernières salves de javelots explosifs et les lancèrent derrière les remparts, dégageant toute la zone située juste derrière la porte. Il désigna ensuite celle-ci, et trente chevaliers runiques sortirent des javelots entièrement noirs, bien plus imposants que les modèles habituels et dotés de pointes dentelées. Tous avaient été forgés en lafite, un matériau extrêmement coûteux, mais qui transperçait sans peine les armures d’acier.
Les trente piques traversèrent le champ de bataille et s’enfoncèrent dans la porte d’acier, jusqu’à ce que leurs hampes disparaissent à leur tour. Chaque impact fit trembler la porte et les murs de pierre alentour, tandis que des gravats tombaient de toutes parts. L’énergie contenue dans les armes jaillit soudain et commença aussitôt à désagréger la porte, pourtant capable de résister à la plupart des engins de siège alchimiques. Elle tint bon malgré tout.
La terre se mit à gronder tandis que Tiramisu se ruait en avant, une aura rouge sombre s’élevant autour de lui comme un brasier de sang pour dévier les flèches, les lances et même un carreau de baliste. Arrivé devant la porte, il brandit Tenton vers le ciel, et ses deux têtes rugirent. L’image terrifiante d’un dragon se forma lentement derrière lui ; ses yeux et sa gueule s’ouvrirent sur un rugissement silencieux.
BOUM ! Les portes incroyablement lourdes de la ville se cabossèrent d’un seul coup, furent projetées à plusieurs mètres et s’écrasèrent au sol.
Quelques-uns des plus religieux, sur le champ de bataille, s’arrêtèrent un instant pour contempler avec stupeur l’illusion qui se dressait derrière l’ogre. Ce n’était pas un dragon ordinaire, mais le Dragon du Chaos, vénéré par les ogres, les orcs et bien d’autres races ! L’immense illusion mesurait plusieurs dizaines de mètres, et pourtant, elle ne représentait même pas le dixième de la taille réelle du Dragon du Chaos. En vérité, nul ne savait quelle était sa taille. En invoquant cette illusion, Tiramisu avait attiré son attention ; cela garantissait souvent une voie vers le royaume légendaire !
Dans le donjon du Château de Swordwind, le visage livide du comte Fenlier n’était surpassé que par la terreur manifeste de ses subordonnés. Ils avaient compté sur l’absence d’engins de siège chez Richard pour résister à l’assaut, dans l’espoir que des renforts arriveraient. Mais à présent que les portes avaient été soufflées, tous leurs espoirs étaient partis en fumée.
Les observateurs les plus perspicaces remarquèrent l’immense quantité d’énergie investie dans ces javelots. La plupart des chevaliers runiques ne pourraient lancer que trois attaques de ce genre au cours d’une journée entière avant d’être à sec, et les hommes de Richard ne parviendraient sans doute à en lancer qu’une autre. La puissance des chevaliers runiques venait de chuter d’un coup, ce qui aurait été désastreux pour une armée ordinaire. Pire encore, l’ogre de Richard avait également utilisé son pouvoir de saint ; à en juger par son apparence, une telle attaque ne pouvait être portée plus d’une fois par jour. C’était un pur gaspillage de ressources.
Et pourtant, Richard pouvait se permettre de telles extravagances. Les défenses de la Cité de Swordwind avaient été brisées, et les chevaliers-lances de l’ombre se ruèrent aussitôt au corps à corps.
« Ordonnez aux chevaliers runiques de tenir la porte ! » commanda Fenlier. Un aide sonna aussitôt du cor de guerre pour transmettre l’ordre. Les chevaliers runiques rassemblés sur une petite place bondirent sur leurs pieds et se précipitèrent vers les portes de la ville.
« Non, attendez ! » interrompit soudain le comte. « Que les chevaliers runiques s’arrêtent ! La troisième infanterie lourde doit passer en premier, suivie des cinquième et sixième garnisons de la garde ! »
En entendant cet ordre, tous les présents furent honteux et perplexes. La situation était critique ; il semblait évident qu’il fallait mobiliser les chevaliers runiques. Pourquoi ordonner à ceux qui étaient déjà en marche de faire demi-tour ?
« FAITES-LE, C’EST TOUT ! » aboya Fenlier, et l’aide sonna de nouveau du cor de guerre. Les chevaliers runiques qui avançaient ralentirent, puis s’arrêtèrent.
Les gardes Silversword étaient restés à l’intérieur même du château. Ils étaient tous du sang de la famille, d’une loyauté et d’une détermination sans faille. Fenlier n’avait pas veillé à y recruter des chevaliers runiques, mais il y en avait tout de même un nombre respectable.
Les nobles les plus perspicaces remarquèrent bientôt les silhouettes noires et grises qui s’engouffraient en formation serrée par les portes effondrées. Ils reconnurent aussitôt les chevaliers-lances de l’ombre, censés abattre les chevaliers runiques. Ces soldats étaient réputés pour ne reculer devant rien afin de tuer les chevaliers runiques, quitte à sacrifier leur propre sécurité.
Ils comprirent enfin le plan de Fenlier : il voulait envoyer les soldats ordinaires servir de chair à canon et épuiser les chevaliers-lances de l’ombre, afin d’épargner les chevaliers runiques. Ce n’était pas exactement une mauvaise décision, mais, dès que l’ordre avait changé, les fantassins lourds chargés d’intercepter les assaillants l’avaient compris eux aussi. Leur moral s’effondra et, après une résistance de pure forme, ils se dispersèrent et s’enfuirent. Les deux garnisons de la garde censées les suivre étaient introuvables.
L’attention des nobles fut soudain attirée par les nuages dans le ciel : les éclairs qui crépitaient entre eux se mirent à s’abattre sur la ville. Le premier foudroya un toit et réduisit un guerrier en une masse noire, tandis qu’un roturier tout proche était changé en cendres.