Chapitre 945
Une autre époque
À présent, le champ de vision de Richard était inondé d’innombrables trajectoires, qui représentaient autant de contre-attaques ou d’esquives possibles de Cyrden. En apparence, le voleur n’avait aucune chance de l’emporter, mais il gardait encore en réserve une partie de sa puissance, qu’il pouvait employer pour frapper par surprise. Pour l’instant, les deux camps faisaient jeu égal.
Richard prit une profonde inspiration. Ses veines se mirent à palpiter, tandis que de la lave y coulait et décuplait ses pouvoirs. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas utilisé Brasier, mais cette capacité renforçait l’Armement de mana et accélérait encore ses mouvements. Le nombre de trajectoires qu’il visualisait fut instantanément réduit de moitié : ce n’était pas qu’il avait perdu en adresse, mais que ses prédictions gagnaient en précision. Ses attaques se firent plus ciblées et minutieuses encore, son épée frôlant le corps de Cyrden à chaque fois. À présent, elle changeait d’angle au tout dernier instant et prenait le voleur au dépourvu, sans céder en vitesse aux dagues agiles.
À un moment, Cyrden fut contraint de lever ses deux dagues pour parer un coup dirigé vers son tibia. Le corps de Richard crépita tandis qu’il insufflait une décharge de puissance à Clair de Lune juste avant le choc ; la force qui en résulta projeta l’épée et les dagues dans les airs.
Richard resta campé sur ses jambes et, d’une main, saisit aussitôt le Jumeau du Destin pour le tenir derrière son dos. « N’oublie pas que je suis un mage. »
La mine de Cyrden s’assombrit lorsqu’il fixa l’aile noire du Jumeau du Destin. Il savait que tout mage de haut niveau pouvait lancer des sorts même sans bâton, tandis que lui n’avait réellement plus aucune arme sur lui. Il était plutôt étrange qu’un voleur désarmé craigne un mage à si courte portée, mais il voyait aussi deux autres poignées dépasser du fourreau fixé dans le dos de Richard. S’approcher ne servirait à rien, et prendre ses distances encore moins : quoi qu’il fasse, il courait à sa perte.
À court d’options, le voleur siffla de rage et leva les mains. « Il n’y a pas de mages comme vous ! »
Richard avait réussi l’épreuve. Au départ, Cyrden comptait accepter le fils de Gaton même s’il perdait, tant que sa défaite n’était pas trop cuisante : il voulait évaluer la force de Richard. Mais le résultat du combat avait été tout à fait contraire à ses attentes. Il n’avait rien réussi à dérober et avait aussi perdu le combat qui s’était ensuivi.
Asiris savait que Richard n’avait même pas déployé toute sa puissance durant ce combat. Il n’avait pas utilisé son meilleur atout, Fléau de la Vie ; s’il l’avait fait, le combat se serait achevé en un seul coup.
Richard sourit et ignora complètement la protestation du voleur ; dans la Terre du Crépuscule, il n’y avait que deux sortes de gens : les survivants et les cadavres. Gaton et ses treize hommes étaient remarquables dans les combats classiques, mais ils avaient passé trop de temps à faire la guerre sur les plans pour acquérir ce genre d’entraînement.
…
Une fois entrés dans le centre de commandement du château, Asiris activa une carte et se mit à leur expliquer le relief de la Vallée du Fleuve d’Or. C’était un plan étrange, composé d’innombrables fragments, dont certains étaient reliés entre eux et d’autres isolés. Certains fragments suivaient des formations régulières et ne remontaient à la surface que lorsqu’ils passaient à proximité, tandis que d’autres restaient longtemps en suspension au même endroit.
Le portail avait été construit sur l’un des fragments immobiles, qui s’étendait sur environ cent mille kilomètres carrés ; c’était aussi l’un des plus vastes. Comme Richard l’avait constaté plus tôt, il existait de nombreux fragments bien, bien plus petits. Au-delà des fragments s’étendait un vide inconnu ; tout ce qui y tombait dérivait lentement au loin. Asiris supposait que cet endroit avait autrefois formé un continent entier, mais qu’une catastrophe l’avait mis en pièces et avait considérablement renforcé la population locale. Les géants qu’ils avaient affrontés plus tôt n’étaient même pas les ennemis les plus puissants.
« Et les planètes là-haut ? Peut-on voler jusqu’à elles ? » demanda Richard.
Asiris secoua la tête. « Le vide est extrêmement dangereux ici, et il n’y a aucune énergie ambiante. Dès qu’on quitte le champ gravitationnel, il devient très difficile de rejoindre le fragment ; monter là-haut doit être impossible. »
Richard acquiesça, mais les immenses corps célestes dans le ciel continuaient de l’intriguer. Il changea de sujet et l’interrogea sur le filon de cristaux magiques. On lui expliqua que l’aura était si dense sous terre que seuls ceux qui avaient atteint le niveau quatorze ou plus pouvaient y séjourner sans danger. Le vide semblait également fracturé dans les environs, ce qui faisait grimper les frais de téléportation jusqu’à dix mille pièces d’or par personne. Les guerriers présents avaient été transportés sur place grâce à un prêt de Deepblue, et leur retour était presque impossible. Quant à l’écoulement du temps, il était environ trois fois plus rapide que sur Norland. Rien de particulier, en somme.
La Vallée du Fleuve d’Or promettait des gains considérables, mais exigeait un investissement tout aussi colossal. Richard estima qu’il lui faudrait au moins une ou deux offrandes de premier ordre pour faire baisser les coûts aux alentours de trois mille pièces d’or, et trouver des guerriers de niveau quatorze disposés à devenir mineurs constituait un autre problème à part entière. Ces mineurs devraient également être bien entraînés. L’autre possibilité serait de recruter des mineurs moins puissants, mais compétents, et de leur fournir un meilleur équipement de protection. Dans ce cas, le matériel à lui seul coûterait, selon ses estimations, environ vingt mille pièces d’or par personne, soit des millions pour une exploitation de taille respectable.
C’était le même obstacle auquel Gaton s’était heurté, d’autant plus qu’il était notoirement fauché. À l’époque, son plan avait consisté à rassembler ses treize hommes et quelques chevaliers runiques pour exterminer tout ce qui se trouvait dans les environs. Richard, lui, avait déjà décidé de renforcer le passage et d’y envoyer d’abord plusieurs chevaliers runiques, chargés de protéger les mineurs qui arriveraient ensuite. La méthode de Gaton reposait sur un investissement limité et n’offrait que des résultats limités : il devait revenir périodiquement pour éliminer tous les ennemis alentour. Celle de Richard, en revanche, exigeait un investissement colossal, mais serait rentable à long terme. Ces deux plans étaient radicalement différents : l’un économisait de l’argent, l’autre du temps. Cela tenait aussi aux circonstances de chacun. À l’époque, Gaton n’avait pas la fortune de Richard, et aujourd’hui, Richard ne disposait pas d’une force comparable à celle des treize chevaliers. Ses partisans s’en rapprochaient, mais, que ce soit en nombre ou en puissance, ils n’étaient pas encore à leur niveau. This story is hosted at novelping.com.
Une fois qu’il eut compris les grandes lignes de la situation sur ce plan, Richard y resta quelques jours, puis repartit. Il en profita pour se familiariser avec la base elle-même et lança aussi deux fois par jour Prière fervente. Une fois pour soigner Cyrden, l’autre pour venir en aide aux soldats blessés. Malgré ses capacités de guérison accrues, une douzaine de guerriers environ finirent tout de même estropiés et inaptes au combat. Le camp en comptait encore une cinquantaine ou une soixantaine dans le même état, tous affectés à des tâches moins pénibles, comme polir les armes, nettoyer les habitations ou cuisiner. Aucun d’eux ne comptait rentrer sur Norland.
Cette situation lui serra le cœur. Richard comprenait parfaitement pourquoi ces guerriers préféraient rester sur ce plan étrange plutôt que de retourner sur Norland : les frais de transport étaient bien trop élevés. Le rapatriement de cinquante soldats blessés coûterait cinq cent mille pièces d’or, une somme astronomique que Gaton ne pouvait se permettre. Ces hommes préféraient rester ici afin que Gaton puisse verser une pension aux familles de leurs camarades morts.
Le quatrième jour de sa visite, Richard décida de rentrer sur Norland. Avant de partir, il rassembla tous les guerriers, actifs comme anciens, sur la place de la base. Il annonça que les soldats blessés pourraient tous rentrer sur Norland à ses frais et que chacun recevrait en outre dix mille pièces d’or pour mettre sa famille à l’abri. À l’époque de Gaton, un guerrier ordinaire ne recevait que cent pièces d’or s’il était blessé au combat, une somme loin de suffire pour le reste de sa vie. À présent, même à l’échelle de toute l’Alliance sacrée, Richard comptait parmi les meilleurs.
Les vétérans n’en crurent pas leurs oreilles et fixèrent Richard, hébétés, jusqu’à ce qu’il se répète. Pourtant, contrairement à ce qu’il s’était attendu, personne ne laissa éclater sa joie ; certains avaient même des larmes qui coulaient au coin des yeux, tandis que d’autres tremblaient.
« Ça fait un million de pièces d’or ! » marmonna Cyrden.
« Les temps ont changé, Lord Richard a beaucoup d’argent », dit doucement Asiris.
« Mais il nous faut toujours des ressources et des hommes ! Si on pouvait utiliser cet argent pour… »
Le voleur n’acheva pas sa phrase. Asiris soupira et garda le silence. Il comprenait le raisonnement de Cyrden : celui-ci voulait sincèrement offrir une vie meilleure aux vétérans, mais il avait refusé d’entendre quoi que ce soit sur Richard et ignorait toujours la situation de la famille. À l’époque, cinq cent mille pièces d’or représentaient trois années de dépenses militaires ; si cette somme avait servi à renforcer les défenses du plan, bien des morts auraient pu être évitées.
Richard jeta un regard à Cyrden et sourit. « Ne t’inquiète pas, j’ai du matériel et des hommes en route. »
Le voleur renifla ; comment ne pas s’inquiéter ? Contrairement à Asiris, qui avait combattu aux côtés de Richard à plusieurs reprises, il n’avait aucune idée de l’ampleur de la fortune de ce dernier. Ce chevalier de l’époque de Gaton ignorait combien pouvait rapporter une seule rune de Richard.