Chapitre 942
Le jugement
Le procureur commença à lire la liste définitive des accusations, chacune étayée par des faits rigoureux et une argumentation solide. Rundstedt aurait pu tuer ce petit noble d’un simple mouvement du doigt, mais l’homme ne semblait pas effrayé : il citait trois dossiers qui, mis bout à bout, comptaient plus de cinq cents pages. Il ne détaillait pas tout, mais les documents seraient accessibles à tous ceux qui avaient le droit de voter ici. L’assemblée ne lui avait accordé officiellement que dix minutes : chaque noble était un personnage important qui n’avait pas tant de temps à perdre. Bien sûr, la plupart des vicomtes présents auraient préféré consacrer ce temps à leur thé de l’après-midi.
Même en si peu de temps, le procureur prononça un discours brillant, nourri d’arguments solides. Pourtant, le maréchal Rundstedt ne releva les paupières qu’à la fin, puis lança à l’homme un regard meurtrier ; très peu remarquèrent l’intention de le tuer qu’il y lisait.
Ce n’était pas tant à cause de la teneur des accusations. Les élucubrations de l’homme avaient fini par exaspérer Rundstedt, comme celles de Canaan avaient exaspéré Richard. Les gens qui comptaient vraiment n’avaient pas la patience de laisser des mouches bourdonner à leurs oreilles pendant des heures. Ces hommes n’étaient que des exécutants, mais cela ne les rendait pas pour autant innocents. Les chiens aboyaient davantage quand on ne les arrêtait pas ; Richard estimait qu’il valait mieux les abattre pour que moins de gens acceptent ce rôle à l’avenir. Il pouvait même ignorer ceux qui tiraient les ficelles, mais ces pantins, eux, seraient détruits pour servir d’exemple.
Quand le jeune procureur eut terminé son discours, son visage semblait rayonner de satisfaction. Richard soupira doucement devant l’ambition manifeste de l’homme ; ces gens-là saisissaient volontiers la moindre occasion qui s’offrait à eux. Peut-être pourrait-il en tirer parti.
L’accusation étant achevée et Rundstedt n’ayant pas présenté de défense, les juges passèrent rapidement à la suite et invitèrent les grandes familles de Faust à voter.
« Coupable. »
« Coupable. »
« Non coupable. »
Les patriarches annoncèrent leur décision d’une voix froide et mécanique. Richard hésita sur son propre choix, mais finit par voter coupable. En comptant la famille royale, il y eut dix voix pour la culpabilité et cinq contre. Toutefois, la plupart des familles de sixième rang votèrent coupable ; au décompte final, les voix en faveur d’une punition l’emportaient largement.
Le juge en chef se leva et déclara d’une voix solennelle : « Vu les mauvaises décisions prises pour défendre la Cité du Soleil Déclinant, l’Alliance Sacrée destituera Rundstedt de son rang de maréchal et le renverra des armées avec déshonneur. En outre, son marquisat sera ramené à son titre de noblesse d’origine, le rétrogradant au rang de comte. Comte Rundstedt, contestez-vous ce jugement ? »
Rundstedt eut un sourire en guise de réponse. « Non. »
Le juge hocha la tête et fit sonner la cloche de bronze posée devant lui. « Ce jugement prend effet immédiatement. »
La cloche résonnait encore quand le représentant de la Famille Turing, le neveu du duc, se leva en criant : « C’est du grand n’importe quoi ! Seuls des imbéciles rendraient un tel jugement ! »
Le juge fit de nouveau sonner la cloche. « Seigneur Turing, ce jugement a été rendu par les familles de Faust. Je vous prie de respecter l’ordre de l’assemblée. »
« L’ordre, c’est de la merde ! » reprit le jeune homme d’une voix plus forte. « Est-ce que l’ordre peut défendre la Cité du Soleil Déclinant ? Qui nous protégera après ce jugement ? Vous, bande de vieux bons à rien ? »
Le visage du juge se mit à tressaillir de rage, mais il ne pouvait rien dire. Il jouissait d’un certain statut à Faust, mais cela ne pesait rien face à l’une des quatorze familles. S’il offensait les Turing, il serait mort avant le lendemain matin.
Le jeune homme poursuivit sa diatribe en se tournant vers Richard. « Je n’ai pas raison, monsieur Richard ? »
Alors que la salle retenait son souffle, dans l’attente de la confrontation, Richard sourit. « Le comte Rundstedt n’était pas le seul à défendre la Cité du Soleil Déclinant. Et les juges ne sont peut-être pas capables de tenir la ville, mais toi non plus. »
Le visage du jeune homme devint livide. Il le fixa d’un regard meurtrier avant de répondre : « Tu veux essayer ? »
Richard rit de nouveau. « Tu n’en vaux pas la peine, gamin. J’ai tué plus de Daxdians en un mois que tu n’as tué d’êtres vivants de toute ta vie. Si tu te bats contre moi, tu seras un cadavre en quelques secondes. »
Le jeune homme verdit de rage, mais ne trouva rien à répondre. Il finit par renifler avec mépris et s’en alla. Les juges proclamèrent une nouvelle fois la fin du procès et, cette fois, les nobles quittèrent l’assemblée par petits groupes.
……
Deux jours plus tard, Richard se tenait sur la terrasse du Château de la Rose Noire et regardait une troupe de cavaliers quitter les baraquements en direction de l’ouest. Derrière eux marchaient deux mille fantassins, suivis de trois mille autres soldats chargés uniquement de la logistique. Comme prévu, l’assemblée avait refusé de lui accorder le titre ; elle ne tarderait pas à découvrir ce que signifiait sa vengeance.
En temps normal, il fallait des mois pour parcourir à pied la distance entre Azan et la frontière occidentale, mais il avait divisé ses troupes. La cavalerie allait prendre de l’avance, tandis que le reste de l’armée suivrait plus lentement.
Il observa quelques minutes les cavaliers disparaître peu à peu derrière l’horizon, puis se retourna. « Allons-y. »
« Bien sûr, mon seigneur. Le portail est prêt, nous pouvons partir quand vous le souhaitez. »
Richard ne répondit pas tout de suite. Il regardait au loin un convoi qui approchait. Asiris suivit son regard : c’était le deuxième convoi de ce genre en autant de jours, et le premier transportait assez de matériel pour équiper jusqu’aux dents cent vingt-cinq chevaliers. Pourtant, cela ne fit guère changer l’expression du Prêtre sombre ; la puissance militaire de Richard ne cessait de croître.
« Huit cargaisons en tout, commenta Richard. Mille chevaliers entièrement équipés. »
Ce chiffre fit marquer une pause à Asiris. Même en comptant le coût habituel de trois mille pièces d’or par chevalier, cela représentait tout de même trois millions de pièces d’or. Tout le monde savait que l’équipement des troupes d’élite de Richard était désormais supérieur à celui de la plupart des autres, si bien que le coût réel était sans aucun doute plus élevé. Il s’inclina avec respect. « La Famille brillera comme jamais entre vos mains. »
Ce n’était pas qu’une simple flatterie. Mille équipements de chevalier représentaient beaucoup de choses. D’abord, ce genre de matériel était rare sur le marché : pour en acheter mille, Richard devait pouvoir compter sur les ateliers d’un ou deux ducs. De plus, il était difficile de recruter des chevaliers. Richard avait presque épuisé les réserves de guerriers libres de haut niveau de la famille et en avait fait de véritables chevaliers près de quatre mille. Où avait-il trouvé mille autres soldats dignes de porter un tel équipement ?
Il disposait d’une source de soldats et d’une source d’équipement, était lui-même un grand maître des runes et, de surcroît, il était très jeune. L’avenir de Richard était tout tracé ; à l’exception de sa puissance personnelle, il était déjà assez proche de Gaton.
Richard le savait lui-même. Il soupira et acquiesça au compliment d’Asiris. « Laisse-moi encore un peu de temps, et j’égalerai puis dépasserai mon père. Pourquoi ne peux-tu pas me suivre comme tu l’as suivi, lui ? »
Asiris sourit. « Tous les subordonnés ne sont pas prêts à suivre quelqu’un, mon seigneur, et tous ceux qui le suivent ne le considèrent pas comme un membre de leur famille. Chacun de nous a sa propre histoire avec le marquis Gaton ; à nos yeux, il est irremplaçable. Mais vous n’avez pas à vous en inquiéter : nos sentiments ne changeront rien à ce que nous apporterons à la famille à l’avenir. »
« Ah… Très bien, allons-y. »
……
La Vallée du Fleuve d’Or était l’un des trois premiers plans où Gaton avait combattu. Sur les deux autres, les habitants avaient repris leurs bases avancées et coupé l’accès aux portails. L’Église avait même retrouvé leurs coordonnées. Ce plan faisait partie des premières années de Gaton, avant que son miracle ne bouleverse le monde.
Le ciel y était d’un noir d’encre. De magnifiques bandes lumineuses dérivaient lentement tout autour, l’éclairant, tandis que plus d’une douzaine d’étoiles de tailles diverses occupaient le vide. Certaines n’étaient que de minuscules points lumineux, mais les plus grandes emplissaient une vaste portion du ciel.
Richard en resta presque fasciné, mais dut rapidement se ressaisir et regarder autour de lui. Des cris à vous faire trembler la terre semblaient secouer le sol, tandis que des lueurs variées jaillissaient au loin dans le ciel.
La brise qui approchait portait une odeur de sang.