Chapitre 938
Gloire et intérêts
Les Archeron avaient toujours été des parvenus, mais l’ascension de Gaton n’avait rien à voir avec celle de Richard. Gaton était parti de presque rien et avait acquis son marquisat par la force, son armée croissant à un rythme sans précédent, qui rappelait les premières années de la fondation des trois empires humains. Pourtant, sa pauvreté était aussi célèbre que son ascension : même un simple chevalier runique au service des autres familles de Faust vivait plus confortablement que les treize chevaliers. Gaton lui-même n’était guère mieux loti.
L’époque de Richard était tout autre. Il accordait davantage d’importance à l’équipement, aux provisions et à la logistique, comblant les lacunes de Gaton et allant même jusqu’à surcompenser. En quelques années seulement, les Archeron, autrefois miséreux, se retrouvèrent sur un pied d’égalité avec les autres grandes familles de Faust, et leurs élites étaient mieux traitées que celles de certaines familles des îles flottantes. Richard investissait des montagnes d’or dans son armée de féroces guerriers, qui passaient rapidement du statut d’ennemi redoutable à celui d’ennemi terrifiant. La force de son père, alliée à sa fortune, avait donné naissance à une troupe d’élite sans égale.
Tout cela reposait sur le talent inégalé de Richard pour la gravure runique. Ses partisans prenaient leur essor, tandis qu’il avait noué des liens étroits avec l’Église du Dragon Éternel, qui lui était venue en aide à de nombreuses reprises. Les autres familles ne pouvaient même pas l’accuser de favoritisme : chaque mois, Richard semblait se présenter à l’autel avec un sacrifice, et l’Église devait certainement en tirer de grands bénéfices. D’autres Églises seraient allées encore plus loin que cette simple amitié, en empruntant des voies semblables à celles des trois déesses de Faelor.
Les ascensions si rapides avaient toujours leurs failles. L’expression « manquer de fondations » n’était pas vaine : tout pouvoir dépourvu de fondations ressemblait à un château de sable, qui pouvait s’effondrer à la première vague. Gaton s’était appuyé sur son propre charisme et les miracles qu’il accomplissait pour propulser les Archeron, mais cela ne pouvait durer. Les dissensions restaient étouffées tant qu’on était du côté des vainqueurs, mais elles éclataient toutes à la fois dès que la chance tournait. Lorsque Gaton était mort sur le Plan de Rosie, la Famille Archeron s’était complètement désintégrée. Tous les bouffons de la famille étaient sortis du bois pour tenter de rafler leur part du gâteau, semant le chaos partout. L’Île Archeron elle-même avait été le théâtre d’une insurrection.
Si Alice n’avait pas maintenu la situation sous contrôle assez longtemps pour que Richard revienne et prenne les rênes, l’Île Archeron aurait été perdue. Des familles comme la Famille Mensa ou la Famille Joseph, en revanche, disposaient de règles strictes pour désigner leur héritier. Des manœuvres déloyales étaient inévitables, mais elles n’auraient pas été aussi flagrantes et humiliantes qu’une révolte. Les traîtres étaient systématiquement arrêtés puis décapités avec leurs familles, le nom de la famille baigné dans le sang pour lui donner sa force.
Même aujourd’hui, la mort de Gaton continuait de produire ses effets. Les chevaliers qui avaient survécu se retrouvèrent aussitôt à moitié libérés, et Ward le Boxeur refusait toujours de reconnaître l’héritage de Richard. Dans l’ensemble, la situation était désormais stable, mais la mort de Richard suffirait à tout faire s’effondrer en quelques jours.
L’ascension de Richard avait elle aussi ses problèmes. Ses forces étaient plus évidentes que celles de son père, mais ses faiblesses criantes l’étaient tout autant : la famille comptait encore peu d’êtres puissants, et Richard possédait lui-même très peu de territoires sur Norland. Même en comptant Azan, il en avait à peine assez pour un marquisat ; il était encore loin du duché.
La Famille Archeron s’était fait des ennemis à chaque étape de son expansion. La moitié des quatorze familles la détestaient, et si la famille royale la plus puissante et la Famille d’Orléans entretenaient de bons rapports avec Richard, ces relations n’étaient pas très profondes. Peu des autres petites familles de Faust leur vouaient la moindre sympathie, elles non plus.
Même au sein de la famille, la situation n’était pas idéale. Tout le monde savait que le marquis Sauron et le comte Goliath étaient indépendants de la famille principale ; et si Alice et Richard étaient proches, elle était une alliée, non une vassale. Même si elle avait voulu lui céder ses terres pour qu’elles s’ajoutent aux siennes, ses propres subordonnés s’y seraient opposés. Même un seigneur ne pouvait pas transférer ses territoires à sa guise.
De retour à Faust, Richard s’enferma aussitôt dans son bureau et se plongea dans l’histoire de l’Alliance Sacrée afin de mieux comprendre la situation actuelle. Il ne faisait aucun doute que l’assemblée chargée de débattre de son duché était le fruit d’un complot, mais il ne comprenait toujours pas pourquoi.
Le système aristocratique s’était développé au fil de milliers d’années, formant un code de droits et d’exigences plutôt rigide dont dépendaient de nombreux groupes. Richard n’était pas assez fou pour s’attaquer au système lui-même, ce qui reviendrait à déclarer la guerre à tous les nobles. Pourtant, il avait toujours renoncé à toute expansion sur Norland au profit de projets plus lucratifs à Faelor, où se trouvait la mère-nid ; même si les territoires de Norland avaient leur importance, leur valeur était davantage symbolique que pratique.
Or, l’assemblée avait précisément mis cette valeur symbolique à l’épreuve.
Le livre que lisait Richard s’intitulait La Naissance de la gloire noble. C’était un récit assez cru de la formation du système aristocratique sur Norland. Les nobles n’hésitaient pas à combattre pour la gloire de leur famille, allant jusqu’à faire la guerre pour éviter l’humiliation. À l’époque de la fondation des empires, la gloire était d’une importance capitale : elle servait de bannière autour de laquelle les peuples se rassemblaient. Lors des nombreuses batailles acharnées du passé, les nobles chargeaient souvent en première ligne, chevaliers de naissance qui incarnaient le prestige de leur nom. Ceux qui survivaient attiraient les soldats et accroissaient leur puissance, étendant leur influence sur de nouveaux territoires.
Il y a des millénaires, même dans les situations les plus désespérées, les nobles n’avaient pas le droit de déserter l’armée. Leur gloire faisait rayonner la bannière de leur famille ; leur chair et leur sang avaient fait naître les fiefs familiaux. Ce chapitre a d’abord été publié sur novelping . com.
Les choses changèrent une fois les empires pleinement établis. La gloire s’estompait inévitablement, génération après génération, à mesure que les enfants naissaient avec une cuillère d’argent dans la bouche, et le champ de bataille de prédilection s’était déplacé vers l’arène politique. Les guerres honorables avaient cédé la place aux complots, aux assassinats et aux ragots. De nos jours, la plupart des enfants nobles vivaient sur les fondations bâties par leurs ancêtres, ne cherchant que richesse et privilèges plutôt qu’à assumer leurs propres responsabilités.
Heureusement, Norland restait un continent déchiré par la guerre, où la puissance comptait presque plus que tout. Le système nobiliaire de l’Alliance Sacrée manquait simplement de force pour assurer son fonctionnement ; lorsque Gaton était tombé, les Archeron auraient été chassés de Faust si Richard n’avait pas porté la famille sur ses propres épaules. Dans un pays plus stable comme l’Empire millénaire, une situation telle que la sienne aurait été bien plus paisible, même si elle avait causé des dommages.
Il existait une solution toute simple pour contrer les manœuvres de l’assemblée : invoquer son statut de maître runique royal afin d’être fait duc honoraire. Cela provoquerait encore des cris d’indignation — ce n’était pas la manière « convenable » de procéder —, mais les règles qui n’étaient pas définies avec précision pouvaient toujours être infléchies à sa guise. Pourtant, Richard préférait encore n’être qu’un comte plutôt que de porter un titre aussi humiliant. À vrai dire, il se fichait même de ne pas devenir duc ; ses sacrifices garantissaient que personne ne toucherait à l’île pendant six mois, et d’ici là, il pourrait retrouver le coupable et l’anéantir.
Les lois étaient les lois. Continuer à occuper une île sans devenir duc serait une insulte considérable, et cette assemblée le ferait passer pour un roturier assis sur le trône d’un noble. Sa réputation en souffrirait grandement, mais les dégâts s’arrêteraient là. Il n’aurait rien à perdre concrètement.
Mais en était-il vraiment ainsi ? Richard referma le livre et relut son titre : La Naissance de la gloire noble.
La gloire était une chose complexe. S’il gérait mal la situation, il ne nuirait pas seulement à la réputation déjà médiocre de sa famille : il subirait aussi un certain nombre de pertes invisibles, impossibles à chiffrer directement. Richard lui-même n’était pas du genre à négocier avec des familles sans parole, réputées pour enfreindre les règles dans le seul but de faire du profit. Parfois, les éléments intangibles pesaient davantage dans les décisions que les faits bruts.
À présent, de nombreux regards étaient braqués sur la Famille Archeron.