Chapitre 932
Dépêchez-vous
Nyris fut le plus enthousiaste de tous une fois leur analyse des lois de la vie achevée : il sautillait de joie. À présent qu’il était un saint, sa perception et ses capacités de calcul avaient fait un bond prodigieux. Pendant l’essor de l’arbre de vie, il était parvenu à comprendre pas moins de 209 fragments de loi, bien davantage que les 110 d’Agamemnon.
Le moins doué des compagnons de Richard était Olar ; même lui avait pourtant analysé dix-sept fragments. Tiramisu avait mis ses deux têtes à contribution pour en comprendre 102, tandis que Waterflower et Phaser, qui n’étaient pas particulièrement faites pour ce genre d’exercice, en avaient assimilé une cinquantaine chacune. Mountainsea en avait compris autant, mais elle n’avait même pas essayé : il lui avait suffi de dormir sous l’arbre pour acquérir ces connaissances sans effort.
Les lanceurs de sorts étaient évidemment plus aptes à comprendre les lois. Asiris parvint à analyser 170 fragments, tandis que Noelene en assimila 231 entiers. Les deux grands druides de la Tribu d’Evernight avaient eux aussi beaucoup progressé ; ils ne tarderaient pas à accéder à la sainteté et à déverrouiller leurs capacités.
Nyris ne considéra pas comme une honte d’avoir été dépassé par Noelene ; il tira plutôt fierté du faible écart entre eux. Les prêtresses du Dragon Éternel étaient toutes des génies, et Noelene était même grande prêtresse. Le quatrième prince sourit chaleureusement lorsqu’il apprit ses progrès, puis chercha Richard du regard. Se souvenant de sa défaite précédente, il voulait mettre ses propres talents à l’épreuve contre le protégé de Sharon en personne.
Quand le prince posa sa question, plusieurs regards convergèrent vers Richard. Son aura avait beaucoup changé, mais leur perception de son niveau de puissance s’était aussi brouillée. Ils n’arrivaient plus à déterminer sa force.
Richard se contenta de rire sans répondre. Chacune de ces personnes avait avec lui un lien différent, et il ne pouvait leur mentir. En même temps, lui avouer qu’il avait percé plus de mille fragments pour atteindre le seuil des 2 048 aurait anéanti le quatrième prince.
Pourtant, ce simple rire en disait long. Nyris se mit à grincer des dents, devinant déjà qu’il avait été battu. Il ne pensait pas que Richard avait dépassé Noelene ; l’écart devait donc être si faible que cela en devenait exaspérant. Cette fausse compétition prit fin sur une note étrange, mais c’était compréhensible. La capacité à comprendre les lois influait aussi sur les chances d’accéder au royaume légendaire ; même si les lois particulières du Plan forestier ne convenaient pas à un certain type de pouvoir, comprendre les lois de la vie permettait tout de même d’en améliorer considérablement la maîtrise. C’était aussi une forme de puissance.
L’épisode terminé, les subordonnés de Richard trouvèrent des cabanes dans les arbres où se reposer. Il leur faudrait quelques jours pour intégrer à leurs propres capacités les nouveaux fragments de loi compris et ainsi accroître leur efficacité au combat. Le processus était long, mais mieux valait s’y mettre sans tarder, tant que leurs découvertes étaient encore fraîches dans leur esprit.
Nombre de chevaliers runiques avaient eux aussi beaucoup gagné. La plupart avaient le talent nécessaire pour atteindre le niveau 13 ou 14, mais il était peu probable qu’ils accèdent à la sainteté de leur vivant. Ceux qui, comme Rae, y parvenaient pouvaient devenir les vassaux de grandes familles tout en conservant une certaine autonomie. La pluie de fragments de loi avait amélioré le physique de tous et légèrement repoussé leurs limites de niveau. Personne n’avait réellement compris quoi que ce soit, mais il y avait désormais une petite chance qu’une ou deux personnes supplémentaires accèdent à la sainteté à l’avenir.
Les elfes étaient ceux qui en avaient tiré les bénéfices les plus évidents. Beaucoup d’elfes plus faibles gagnèrent directement un niveau, tandis que les autres devinrent eux aussi plus forts. Tous ceux qui n’avaient pas atteint le royaume des saints virent leur physique s’améliorer, et ceux qui l’avaient dépassé parvinrent également à comprendre quelques fragments de loi.
Le premier grand pas vers la compréhension des lois du Plan forestier avait donné à Richard la capacité d’utiliser l’énergie de la nature dans ses attaques. Il pouvait désormais puiser dans l’énergie naturelle latente de son environnement pour renforcer tous les sorts ou les assauts qui s’y prêtaient. Cela se rapprochait déjà des capacités d’un mage légendaire, mais Richard lui-même stagnait toujours autour du niveau 19. À présent qu’il était un grand mage, il n’existait aucun raccourci pour progresser.
La mère de la portée avait commencé à dévorer les corps des prédateurs de l’arbre de vie. Elle avait déjà hérité de son corps principal la compréhension des corbeaux pic-bois, et son analyse atteignait désormais 400 %. Les myrmexes en étaient à 200 %, tandis que les araignées cavernicoles dépassaient tout juste les 100 %. Cela ajoutait à l’éventail des forces de Richard une puissante unité souterraine pour l’avenir, mais le clone était trop faible pour la créer à ce stade.
La plus grande surprise venait des dompteurs de bêtes. Seuls deux spécimens lui avaient permis d’atteindre une analyse complète à 50 %, ce qui signifiait que cette race comptait peu de représentants. La mère de la portée avait désormais compris la structure des membres qui leur permettait de se déplacer rapidement sur les terrains accidentés ; elle pouvait l’appliquer directement aux araignées chasseuses d’oiseaux, aux drones ouvriers et à d’autres créatures encore. Elle pouvait même concevoir de nouvelles montures axées sur la vitesse plutôt que sur la charge.
Elle lui avait déjà envoyé un premier modèle. La partie inférieure, semblable à celle d’une araignée, avait six pattes, mais pouvait parcourir rapidement la plupart des terrains et se déplaçait deux fois plus vite que les montures utilisées jusque-là par Richard. Même en forêt, elle pouvait atteindre l’incroyable vitesse de quatre-vingts kilomètres à l’heure.
Ce modèle pouvait servir de monture à part entière ou être associé au haut du corps d’une autre unité, formant un drone semblable à un centaure. Richard l’examina tout en parcourant ses analyses des différentes races, puis finit par choisir un haut du corps elfique associé à cette nouvelle monture. En découvrant le résultat, il ne put s’empêcher de penser à une araignée humanoïde et décida donc de l’appeler drider.
Les driders pouvaient être créés à tous les niveaux, de 8 à 15. Les plus faibles ne pouvaient manier que des arcs, des épées et des armures de cuir, mais dès le niveau 10, ils pouvaient se diversifier en créatures druidiques. Lorsque la mère de la portée évoluerait jusqu’au niveau 10 et déverrouillerait son nom, elle commencerait à analyser les lois des innombrables plans ; les driders pourraient alors être encore renforcés et améliorés. À ce stade, les unités d’élite ressembleraient même aux enfants de la forêt, reconnus et protégés par la volonté de celle-ci.
Richard était très satisfait de cette nouvelle création. Ces drones étaient encore mieux adaptés aux combats en forêt que les elfes eux-mêmes et, une fois assez nombreux, ils seraient les seuls, dans l’armée actuelle, à pouvoir traverser une zone qu’ils défendaient. Surtout, ils ne seraient nullement affectés par la volonté de la forêt : la mère de la portée en avait tenu compte lors de leur conception.
Voilà ce qui rendait la mère de la portée si terrifiante : partout où elle se développait, elle s’adaptait à son environnement et créait des drones conçus pour combattre dans les conditions propres au plan. Cette capacité d’adaptation était sans égale. Dans des plans comme celui-ci, où le monde lui-même était le plus grand ennemi, elle constituait l’arme suprême. Il en allait de même dans des lieux encore plus extrêmes, comme l’abîme et les enfers, où les humains ordinaires ne pouvaient même pas survivre.
Cela fait, Richard se tourna vers l’arbre de vie lui-même. Depuis la dernière fois qu’il lui avait pris un fruit de vie, l’arbre avait emmagasiné une grande quantité d’énergie vitale et, avec son évolution, en avait accumulé assez pour produire deux fruits d’une durée de dix ans chacun. Après réflexion, il lui fit créer un unique fruit qui durerait quinze ans et conserva le reste pour sa croissance future. Dans dix ans, l’arbre pourrait évoluer de nouveau.
Il épargna même les branches maîtresses qui servaient à fabriquer des bâtons de nature. Chaque branche récoltée devait repousser, et il possédait déjà trente bâtons complets ainsi que soixante-dix branches à traiter, provenant de ses multiples raids. Il n’avait même pas cent druides, sans parler de grands druides ou de mages plus puissants encore ! Ces branches pouvaient aussi servir à autre chose : c’était un matériau précieux pour l’artisanat. Mais les bénéfices ne lui étaient pas vraiment nécessaires pour le moment.
En revanche, il ne ménagea pas les feuilles de jouvence. Il en prit plus d’une centaine ; ces feuilles pouvaient rendre fous les nobles des deux sexes. Peu de gens au monde souhaitaient réellement paraître plus âgés, et parmi la noblesse, ils étaient inexistants. Ces feuilles se vendraient très bien auprès des dames de la haute société de Norland.
Il prit aussi l’équivalent d’une grande cuve d’eau de source éternelle. Cette eau pouvait servir à préparer des potions de vitalité, et ce seul lot pourrait se vendre des centaines de milliers de pièces d’or. Au total, la récolte était considérable, même pour lui qui brassait des sommes colossales. Criblé de dettes, il accueillit avec plaisir ces liquidités.
« Dépêche-toi ! » lança-t-il en tapotant le tronc d’un air encourageant. À présent, lui et l’arbre se comprenaient.