Chapitre 930
Progression
À l’origine du ressentiment de Nyris se trouvait leur différence de puissance. Tant qu’ils n’avaient pas atteint le royaume des saints, Agamemnon et lui avaient été à peu près égaux, mais Agamemnon avait percé le premier. Le quatrième prince ne s’en était pas soucié : il avait précisément voulu retarder autant que possible sa propre progression afin de se consacrer à la technique. Le problème, c’était qu’Agamemnon avait progressé trop vite. Quand Nyris avait fini par percer à son tour, un large fossé les séparait déjà.
Quant à Richard… Nyris et Agamemnon savaient tous deux qu’ils n’avaient aucune chance de le vaincre à présent. Sa transformation avait été presque monstrueuse, et sa force ne se mesurait plus à son seul niveau. Même s’ils ne s’étaient pas encore affrontés, l’issue était déjà écrite.
Le prince avait tout de même eu du mal à se résigner, et aurait voulu se mesurer à Richard, ne serait-ce que pour en avoir le cœur net. Mais dès leur rencontre dans le Plan forestier, Richard s’était précipité au combat. Agamemnon lui avait même confié que Richard, dans la Terre du Crépuscule, était plus fort que lui ne l’était aujourd’hui. Le sous-entendu était limpide : tu n’arrives même pas à me battre, alors pourquoi tenter ta chance contre Richard ?
Sans l’éclat aveuglant de Richard, les gens auraient parlé des propres progrès de Nyris. Il avait obtenu un autre plan privé de la famille royale et lancé une entreprise commune avec Agamemnon. Ils avaient déjà assuré leurs arrières et solidement établi leur présence ; la domination totale était en vue. Sur les dix mille hommes de l’armée rassemblée par Richard, mille provenaient des forces privées de chacun d’eux. Mille autres venaient de la famille royale et de la Famille d’Orléans, tandis que le reste appartenait aux troupes de Richard.
La nuit était sombre, mais le camp brillait de mille feux, éclairé par des brasiers disposés partout. Certains servaient à réchauffer les repas des soldats, mais chaque tente avait aussi son petit feu pour apporter un peu de chaleur. Le bois de pierre avait été abattu dans la forêt alentour, et chaque soldat emportait assez de combustible pour tenir un mois. Richard savait que le meilleur moyen de garder le moral d’une armée était de veiller à ce que ses hommes aient chaud et mangent à leur faim ; il ne lésina donc pas sur les dépenses.
La tournée d’inspection confirma les suppositions de Richard bien au-delà de ses espérances : tous les soldats riaient de bon cœur en discutant avec leurs camarades, et aucun ne semblait le moins du monde contrarié d’avoir marché si longtemps pour ensuite rebrousser chemin. À son retour, il ordonnerait aussitôt à Deepblue d’augmenter la production. Mais ce n’était qu’un rêve : la tour ne disposait pas des ressources nécessaires pour accroître sa production.
Nyris et Agamemnon comprirent rapidement, eux aussi, l’utilité du combustible, mais Richard ne put leur en céder que quelques tonnes chacun. Il n’aurait pas refusé de leur en vendre davantage, mais la majeure partie de ses réserves avait déjà été expédiée dans le Plan forestier et consommée au cours de cette expédition.
Quelques jours plus tard, l’armée regagna enfin la Cité d’Émeraude, puis fit aussitôt demi-tour pour élargir la route qu’elle avait ouverte. L’arbre-monde doré avait connu une seconde croissance entre-temps, un événement qui fit une nouvelle fois vibrer tout le plan d’une onde d’énergie. La première feuille de la jeune pousse avait représenté la naissance, la seconde symbolisait le contrôle : l’arbre possédait désormais son propre domaine d’influence, où même un arbre de vie ne pouvait contester son autorité.
Le territoire central de l’arbre-monde doré s’étendait désormais sur un rayon d’un kilomètre, dans lequel il exerçait un contrôle absolu. Il pouvait aussi exercer une certaine emprise jusqu’à cent kilomètres de distance. Quand Richard l’apprit, il ne put s’empêcher de soupirer devant une telle puissance : cet arbre méritait sans conteste de servir de fondation à un empire.
Dans un rayon de cent kilomètres autour de la Cité d’Émeraude, la volonté de la forêt était désormais extrêmement faible ; en réalité, elle avait été déformée et soumise au contrôle de l’arbre-monde doré. À présent, les elfes des forêts et leurs tréants seraient les opprimés dès qu’ils pénétreraient dans la zone, renversant complètement le rapport de force. Une fois arrivé à maturité, l’arbre serait même capable de soumettre l’arbre-monde originel du plan.
Richard disposait alors de dizaines de milliers d’araignées dévoreuses d’oiseaux, tandis que la mère de la couvée clonée avait deux mille cinq cents ouvrières. Après réflexion, il estima que le moment était venu de faire évoluer son arbre de vie. Cette fois, il ne se laisserait pas prendre au dépourvu : il mobilisa trois cents chevaliers runiques et deux mille guerriers d’élite, et fit même venir Senma et Olar de ses autres plans, par précaution. Le barde n’était toujours pas un saint, mais il avait une grande influence sur les batailles de cette ampleur.
Une fois tout prêt, Richard autorisa enfin l’arbre de vie à entamer son évolution. Ses soldats avaient construit autour de lui des fortifications simples, mais solides, et rempli de poudre à canon une tranchée creusée juste au-delà. Les chevaliers runiques se tenaient dans l’arbre, prêts à gérer les situations les plus critiques. La tribu qui avait autrefois gardé l’arbre avait presque entièrement été transférée ailleurs ; seuls ses chasseurs et druides les plus aguerris étaient restés. Les survivants d’élite de la Tribu d’Evernight avaient également été amenés sur place et postés dans la cime pour monter la garde.
Trois jours plus tôt, les ouvrières étaient arrivées en hâte et s’étaient mises en hibernation pour préserver leurs forces en vue du combat. Seules une centaine d’entre elles étaient restées auprès de la mère de la couvée pour la nourrir ; toutes les autres étaient présentes ici.
L’arbre entama rapidement son évolution et se mit à grandir à vue d’œil. Il serait extrêmement vulnérable au cours des prochains jours, mais s’il survivait à l’assaut de ses ennemis, sa puissance augmenterait considérablement. À présent, il s’agissait d’un combat à mort : s’il échouait, cette partie de la forêt resterait longtemps privée d’arbre de vie.
Des dizaines de milliers d’araignées dévoreuses d’oiseaux escaladèrent l’arbre de vie et s’installèrent sur son tronc et ses branches. Nombre d’elfes des environs les avaient déjà vues, mais leur nombre suffisait toujours à faire frissonner. Le gigantesque arbre n’offrait presque plus un centimètre de libre, et même les elfes agiles ne pouvaient éviter de marcher sur elles en se déplaçant.
Les araignées se montraient étonnamment dociles et ne réagissaient même pas lorsqu’on les écrasait de tout son poids. Pourtant, les elfes qui commettaient cette erreur se figeaient et se recroquevillaient, en particulier les elfes d’Evernight, qui n’avaient jamais vu ces créatures. À cette taille, les araignées ressemblaient plutôt à des chiots, mais l’instinct de chacun lui soufflait à quel point elles étaient redoutables.
La progression avait commencé depuis une demi-journée quand le premier ennemi apparut dans le ciel lointain. Richard connaissait les corbeaux tambourineurs, mais, en les voyant approcher, il fut surpris par leur faible nombre. Dix mille corbeaux avaient attaqué lors de la précédente croissance de l’arbre ; cette fois, ils n’étaient que six.
Six mille corbeaux tambourineurs ne représentaient toujours pas une petite force, mais Richard avait des dizaines de milliers d’araignées dévoreuses d’oiseaux à sa disposition ; même deux ou trois fois plus d’ennemis n’auraient posé aucun problème. Avant même que les oiseaux puissent s’approcher, les tirs de flèches jaillirent de la cime et du sol. Près d’un millier d’entre eux tombèrent en une demi-douzaine de salves. Quand les corbeaux survivants franchirent le déluge de flèches et foncèrent sur l’arbre de vie, des nappes de toile grise jaillirent pour les capturer.
La toile, collante et résistante, en saisit plusieurs à la fois. Les araignées filèrent le long des branches jusqu’aux corbeaux pris au piège et les déchiquetèrent en quelques instants. L’offensive fut presque aussitôt brisée, et il ne fallut guère plus de temps pour exterminer tous les corbeaux.
C’est alors que Richard entendit un faible bruissement dans la forêt. Le son était ténu, mais suffisait à vous glacer jusqu’aux os.
D’énormes fourmis d’un demi-mètre de long déboulèrent dans la prairie, bondissant à chaque fois à dix mètres de hauteur. Leurs mandibules claquaient en un appel inquiétant tandis que leurs antennes s’agitaient et qu’elles déferlaient vers l’arbre de vie.
Les myrmékès étaient là !