Chapitre 921
La nouvelle ère des elfes de la forêt
Une vieille ère ? Les autres anciens de l’alliance n’approuvaient absolument pas les actes des mutants. Les arbres de vie étaient le fondement de leur peuple, et une telle profanation était au mieux contraire à l’éthique, au pire impardonnable. Toutefois, leur discussion fut interrompue lorsque l’homme en robe noire, au sommet du sanctuaire, poussa un cri strident et se téléporta près d’eux.
Le Grand Ancien Duskword s’inclina respectueusement, mais les autres anciens demeurèrent debout et fixèrent le sanctuaire lugubre. Un rayon de lumière noire descendit des cieux et le recouvrit entièrement. L’énergie sans limites qui y circulait les laissa tous à bout de souffle. Les elfes qui sortaient du bâtiment changèrent une nouvelle fois : des écailles plus grandes leur poussèrent sur le corps, tandis que des pointes osseuses acérées jaillissaient de leur dos et de leurs articulations. Une bave fétide coulait sans cesse de leur bouche, sifflant dans une fumée verte au contact du sol et le corrodant. Nombre d’entre eux ne parvenaient même plus à se tenir debout correctement ; ils devaient se voûter, voire avancer à quatre pattes comme des bêtes.
Même le Grand Ancien ne put en supporter davantage. Il désigna les créatures mutantes et s’exclama avec désespoir : « Ça… »
« Quoi ? » ricana l’homme mystérieux. « Elles ne sont pas devenues plus puissantes ? Chacune possède la force de ceux que vous considérez comme des chasseurs de haut rang. »
L’homme n’avait pas tort. Chacune de ces nouvelles créatures mutantes, bien qu’issues de vieillards et d’enfants, était de niveau quatorze environ. Le Grand Ancien sourit avec amertume. « Mais elles n’ont plus leur propre esprit, n’est-ce pas ? »
« À quoi cela leur servirait-il ? Ces choses ont seulement besoin de savoir qui attaquer. En échange du pouvoir de mon maître, le prix est bien modeste. » L’homme en robe noire se tourna vers les milliers d’elfes qu’on poussait encore à l’arrière du sanctuaire. À la vue des nouvelles créatures, tous ces gens du peuple furent horrifiés et commencèrent à hésiter ; même sur ordre de leurs anciens, ils ne pouvaient se résoudre à devenir des monstres. Nombre de chasseurs regardaient eux aussi dans cette direction d’un air hostile ; si rien n’était fait pour remédier à la situation, ils se rebelleraient à coup sûr.
« Cela devrait suffire, non ? » intervint l’un des anciens. « Pourrions-nous faire une pause ? »
L’homme en robe noire ricana. « Vous voulez défier la volonté de mon maître ? Vous avez donc une grande confiance en vos capacités au combat. »
L’ancien qui avait parlé se tut aussitôt. Le flot ininterrompu de créatures mutantes s’arrêta soudain et fixa le groupe de ses yeux ambrés ; certaines revenaient même de la forêt. Ces yeux ressemblaient à des flammes spectrales flottant dans la nuit et firent suer tous les anciens. Chacun d’eux était puissant à sa manière, mais pas au point d’affronter toutes ces créatures à la fois.
D’autres elfes mutants revinrent et encerclèrent entièrement le sanctuaire. Menacés de mort, tous les elfes se turent. L’homme gloussa. « Vos protestations ne servent à rien. Laissez-moi vous montrer la véritable puissance de mon maître ! »
Une brume noire enveloppa soudain le sanctuaire et recouvrit le corps de tous les elfes qui n’avaient pas encore muté, les attirant à l’intérieur comme des marionnettes au bout de leurs fils. Même les chasseurs qui avaient montré quelques signes de rébellion n’y échappèrent pas. Il ne resta que mille guerriers, incapables de comprendre ce qui venait de se passer. Des milliers d’elfes, jeunes et vieux, faibles et forts, avaient été entraînés dans le sanctuaire d’un seul coup !
« Contemplez. » L’homme en robe noire ne bougea pas, mais les anciens sentirent un frisson leur parcourir l’échine lorsque son regard passa sur eux. Le sanctuaire lui-même se mit à trembler violemment, se contractant et se dilatant comme un cœur palpitant. La brume persista quelques minutes tandis que d’inconnues transformations s’opéraient à l’intérieur. Elle ne se dissipa qu’à la sortie de quatre silhouettes.
Ces quatre elfes mutants différaient radicalement des autres bêtes. Deux mâles et deux femelles, ils étaient tous d’une beauté saisissante, mais bien plus grands que les elfes ordinaires. Leur corps était d’une perfection lisse, leur peau noire et leurs yeux cramoisis scintillant presque d’un charme mystérieux.
La différence la plus frappante entre ces quatre elfes et les autres résidait dans le troisième œil qui leur barrait le front, doté d’une pupille verticale de la même couleur cramoisie. Le sanctuaire s’apaisa en un instant. Les flammes qui le couronnaient s’éteignirent, et le rayon noir venu du ciel disparut à son tour.
L’homme en robe noire en salivait presque en contemplant les quatre nouveaux mutants. « Voici les créations de mon maître, les graines de votre nouvelle ère ! Ils sont à l’origine de la grandeur, les primordiaux ! »
Quand la voix de l’homme atteignit son paroxysme, les gémissements douloureux de l’arbre de vie d’Evernight s’étaient enfin tus. Le Grand Ancien Duskword prit la parole. « Il reste plusieurs elfes d’Evernight et des étrangers qui se sont échappés. »
« Un groupe incapable de protéger un arbre de vie ne mérite pas qu’on en parle », lança l’homme avec dédain en regardant vers les cieux. « J’ai déjà envoyé trois mille soldats à leur poursuite ; ils seront bientôt tous dévorés. Ensuite, l’armée de mon maître piétinera les envahisseurs et fera de ce plan son troupeau. Les nouveaux elfes au sang divin se répandront dans le plan et deviendront Son épée, franchissant la porte pour conquérir le monde au-delà ! »
C’était une ambition grandiose, mais les anciens n’en éprouvèrent pas la moindre satisfaction. Ils ne voyaient aucune place pour eux dans ce nouvel ordre.
……
La troupe de Richard se trouvait alors à quatre cents kilomètres de la Cité d’Émeraude. Quelques heures suffiraient pour atteindre le rayon d’action de son arbre de vie ; au-delà, la volonté de la forêt ne pourrait plus les oppresser. L’arbre de vie d’Evernight se trouvait au cœur de la forêt, plus près de l’arbre-monde, tandis que son propre portail était assez éloigné pour ne pas pouvoir être dominé de la même façon. La Cité d’Émeraude abritait des lances d’ombre d’élite et d’autres troupes ; elles pourraient transmettre ses ordres sans délai et se rassembler pour affronter l’ennemi.
La forêt était très calme, à l’exception du bruissement des feuilles, mais ce silence était parfois rompu par la toux de Richard. L’une de ces fois, un elfe mutant le remarqua et fixa ce qu’il croyait être la cible exposée la plus faible du groupe. Il grogna de satisfaction et bondit sur lui.
Les chevaliers runiques reculèrent aussitôt vers Richard, levant leurs hallebardes pour transpercer la créature. Mais Richard bondit vers elle sur dix mètres, puis s’accroupit, posa le pommeau de son épée contre le sol et en pointa la lame vers la gorge de la créature. L’élan de celle-ci suffit à l’empaler, mais elle continua de se débattre en s’effondrant. Richard dut lui porter un autre coup pour abréger ses souffrances.
Accroupi, il examina attentivement le cadavre avant de froncer les sourcils. Il fit signe à Alice de s’approcher. « Les elfes ont muté, la situation est grave. Prends le groupe et avance à toute vitesse. Ne t’arrête pas avant d’être à deux cents kilomètres de la Cité d’Émeraude. »
« Et toi ? » demanda Alice.
« Je vais… Hum… je vais les retenir. »
« Pas question, tu es encore blessé ! Je ne… »
Il la fit taire d’un geste de la main. « Mes blessures ne sont plus aussi graves. Et puis, je ne resterai pas seul ; Waterflower m’accompagne. »
« … D’accord. » Alice ne le croyait pas du tout, mais elle pouvait se fier à la force de Waterflower. Elle se tourna vers Waterflower et acquiesça en silence ; celle-ci lui rendit son signe de tête.