Chapitre 920
Changement
À l’approche de la bataille, Richard fit part de sa décision à l’arbre de vie. Celui-ci était alors au plus bas de sa puissance ; couvert de blessures, il ne parvenait même plus à prendre sa forme de cervitaure. Leur communication par la pensée était elle aussi rudimentaire : elle reposait davantage sur des idées que sur des mots.
« Tu peux faire partir tout le monde. Je les retiendrai pendant quelques heures », dit calmement l’arbre.
Richard secoua pourtant la tête. « Rends-toi. Nous n’avons pas besoin de gagner du temps. »
« Mais… » L’arbre hésita.
Richard connaissait la raison de ses réticences : originaire du plan matériel primaire, l’arbre était l’égal de l’arbre-monde du Plan forestier. S’incliner devant un être inférieur était humiliant. Richard insista néanmoins : « Survis, et je reviendrai très bientôt. Mes troupes attendent juste à côté du portail. Je foncerai de nouveau au combat et mettrai les ennemis en pièces. »
Finalement, l’arbre lui transmit un assentiment discret.
Lui demander de rester en arrière lui brisait le cœur, mais c’était en réalité la partie la plus facile de sa tâche. Il lui fallait maintenant s’occuper des elfes eux-mêmes. Cavaliers et chevaliers runiques compris, seule la moitié de la tribu pouvait être évacuée à cheval. Les chasseurs les plus puissants pourraient suivre à pied, mais les autres n’y arriveraient pas.
Alice proposa d’emmener les femmes, les enfants et les guerriers d’élite. Les autres seraient sans défense, mais ils pourraient ainsi sauver ceux qui étaient indispensables à la renaissance de la tribu. Même si les guerriers les plus puissants restaient sur place, cela ne changerait pas grand-chose ; elle voulait donc d’abord se concentrer sur la reconstruction. Un autre problème se posait : les elfes âgés et affaiblis seraient un fardeau supplémentaire. Ils se fatigueraient plus vite et avanceraient plus lentement, même à cheval, ce qui obligerait à sacrifier davantage de chevaliers runiques pour les protéger.
Les elfes eux-mêmes n’étaient toutefois pas d’accord. Tous les guerriers d’élite, dont les deux grands druides et les deux saints, se portèrent volontaires pour rester, et insistèrent pour qu’une grande partie des autres parte. Ils préféraient mourir au combat plutôt que d’abandonner les leurs. La société elfique reposait sur une stricte hiérarchie de statut, mais aussi sur une hiérarchie des responsabilités.
Les deux camps se disputèrent sans relâche jusqu’à ce que Richard y mette un terme. Il fit descendre de cheval dix de ses chevaliers runiques les plus robustes et les plus rapides, qui suivraient le groupe à pied. Il leur donna leurs montures, ainsi que sa propre licorne, afin que les plus âgés et les plus faibles puissent chevaucher, et mit ainsi fin à la discussion. Il exhorta encore les guerriers d’élite et les druides à les accompagner — ils seraient bien plus utiles à la reconstruction qu’à retenir l’ennemi —, mais leur laissa le dernier mot.
Après quelques instants de discussion, les elfes décidèrent de laisser sur place environ un tiers des guerriers d’élite. L’un des saints chasseurs se porta volontaire pour retarder l’assaut au péril de sa vie ; les autres suivraient Richard jusqu’à la cité.
Richard acquiesça à l’intention du saint. « Tu peux choisir de te rendre. Je reviendrai bientôt. »
Le chasseur le salua pourtant d’un geste réservé aux plus grands seigneurs elfes. « Jamais ! »
Richard voulut discuter du bien-fondé de cette décision, mais se contenta d’acquiescer avant de poursuivre son chemin. L’autre saint et les deux druides profitèrent de l’occasion pour le saluer de la même manière, montrant qu’ils l’avaient enfin reconnu comme le véritable seigneur de la Tribu d’Evernight. Mais en voyant qu’il ne restait pas cinq cents elfes, il eut du mal à se réjouir.
Le groupe se mit aussitôt en route. Les tréants étaient toujours à leurs trousses et ils ne pouvaient se permettre de perdre une seule minute. Les chevaux destinés à transporter les elfes portaient déjà les membres les plus lents de la tribu. Malgré sa faiblesse évidente, Richard fit le trajet à pied. Alice avait mis pied à terre pour marcher à ses côtés, laissant ainsi les elfes utiliser sa monture.
Quelques minutes à peine après leur départ, elle n’y tint plus et lui demanda : « Pourquoi ? »
Richard ne répondit pas tout de suite. Il promena plutôt son regard sur les chevaliers runiques et les elfes qui l’entouraient. En plein combat, tous avaient mis leurs différends de côté et ne cessaient de le regarder pour s’assurer qu’il allait bien. Il toussa doucement, puis lui répondit : « L’unité. »
« L’unité ? » Alice ressassa le mot, mais ne parvenait pas à comprendre. Ne pouvaient-ils pas simplement forcer le passage maintenant, puis se montrer un peu plus indulgents après ?
Ses réflexions furent interrompues par Richard, qui s’arrêta brusquement. Il se tourna lentement vers l’arbre de vie, au loin. Les trois elfes les plus puissants l’imitèrent. Chacun entendit le cri de douleur de l’arbre, qui agitait frénétiquement ses racines et ses branches pour éliminer autant de tréants que possible. Plusieurs silhouettes sombres l’assaillaient. Elles avaient la même forme que les elfes des bois, mais faisaient deux fois leur taille et leur peau était remplacée par des écailles noires. Bien plus rapides que les elfes ordinaires, ces créatures bondissaient sur l’arbre comme des loups et le mordaient à pleines dents, qui étaient aussi tranchantes que des rasoirs.
Le hurlement de l’arbre, dévoré vivant, résonna dans toute la forêt, accompagné des cris des elfes d’Evernight qui étaient restés en arrière. Ces créatures monstrueuses avaient envahi les lieux comme une nuée de sauterelles, rongeant tout ce qu’elles trouvaient sans la moindre hésitation.
Richard serra les poings avec une telle force qu’une veine semblait sur le point d’éclater. Mais il se força à retrouver son calme et se détourna. Les trois elfes firent de même et se remirent en marche, s’efforçant d’ignorer les sifflements aigus qui marquaient l’agonie de l’arbre.
Malgré son habitude du carnage, Alice sentit qu’elle voulait se boucher les oreilles. Elle demanda à Richard : « Pourquoi s’en prennent-ils à l’arbre de vie ? Tu ne lui as pas demandé de se rendre ? » Ce chapitre a été copié depuis novelping(.)com sans autorisation.
« Ces… choses ne sont plus des elfes. Ce ne sont plus les gardiens de la forêt », répondit Richard avec un calme sinistre.
Alice soupira sans poser d’autres questions. Elle savait qu’il ne faisait que feindre l’indifférence, mais ce n’était pas le moment de le lui faire remarquer.
...…
Au cœur de la forêt, dans un immense sanctuaire de bois large de cent mètres.
Une énergie sombre parcourait les salles intérieures du bâtiment, où flottait une force sinistre. Le sommet du sanctuaire brûlait de flammes vert foncé, tandis que la mystérieuse silhouette vêtue d’une robe noire chantait et sautait autour, comme une folle. Elle ne cessait de battre des mains et de piétiner ; tout le bâtiment tremblait à son rythme, mais personne ne comprenait la langue qu’elle employait.
Le sanctuaire avait deux portes. Des groupes d’elfes plus faibles, jeunes et vieux, pénétraient dans le bâtiment par l’arrière, les chasseurs du Mot crépusculaire les « aidant » à s’enfoncer dans les ténèbres. Par l’entrée principale ressortaient des créatures métamorphosées, qui ne ressemblaient presque plus à ce qu’elles avaient été. Leurs mouvements étaient d’abord raides et leurs yeux sans vie, jusqu’à ce qu’un filament de flamme verte jaillisse du sommet et les marque. La flamme les transformait alors en créatures redoutables : elles bondissaient à des dizaines de mètres dans les airs et fonçaient dans les bois pour exécuter des ordres inconnus.
Plusieurs anciens de l’alliance s’étaient rassemblés à la lisière de la forêt. Ils observaient ces elfes redoutables avec terreur. Un ancien de la Tribu des Cris du vent prit soudain la parole : « L’arbre de vie d’Evernight ne voulait-il pas se rendre ? Pourquoi avons-nous quand même… »
« Exactement ! » s’indigna un autre ancien. « Chaque arbre de vie est une bénédiction pour notre peuple. Comment avons-nous pu faire ça ?! »
Les anciens s’engagèrent dans une vive discussion à ce sujet. Pour les elfes des bois, les arbres de vie étaient comme des divinités, et ils n’approuvaient pas ce qu’on avait fait à l’un d’eux. Mais, une fois les autres échanges terminés, le Grand Ancien Duskword prit la parole : « L’ancienne époque est révolue. »