Chapitre 913
Devoirs non accomplis
Les chevaliers runiques de Richard sortirent un à un des bois, toujours aussi bien ordonnés et plus imposants encore après leur récent combat. Ils étaient couverts de sang, beaucoup étaient blessés, plus de la moitié avaient perdu leur hallebarde, et leurs épées étaient également ébréchées de toutes parts. Près de vingt d’entre eux ne revinrent même pas.
La bataille livrée dans les ténèbres hantait encore l’esprit de Richard et de chacun de ses chevaliers runiques. Ils avaient foncé de front dans l’encerclement, sans tactique ni stratégie, se frayant simplement un chemin à coups de massacre. Richard leur avait ordonné de traverser sans cesse la formation des elfes des forêts, faisant durer le combat un jour et une nuit entiers à force de charges répétées. Ils n’avaient pu se reposer que le temps d’abattre un groupe d’elfes et de passer au suivant.
Chasseurs, tréants, dompteurs de bêtes, druides… Ils avaient affronté toutes sortes d’ennemis, mais tout ce qui se dressait sur leur chemin avait été mis en pièces. Richard menait la charge, une simple sphère lumineuse flottant au-dessus de sa tête pour leur permettre de voir leurs cibles. À lui seul, il avait tué bien plus d’ennemis que tous les autres. Tous ceux qui l’avaient affronté avaient été anéantis.
Ce ne fut qu’à la vue d’un arbre de vie que les chevaliers runiques comprirent qu’un ordre se cachait dans tout ce chaos. Pendant qu’ils attaquaient, l’alliance avait quitté ses foyers en ne laissant que quelques défenseurs, et les civils ne pouvaient opposer qu’une résistance désespérée. Pourtant, Richard n’avait fait que devenir plus cruel et plus féroce, leur ordonnant de tous les tuer. C’est alors que les pertes commencèrent à s’accumuler, mais ceux qui restaient semblaient n’en tirer qu’une force accrue.
La résistance de la tribu reposait surtout sur un ancien tréant, qui parvint à mettre trois chevaliers runiques en pièces à lui seul. Beaucoup se ruèrent sur lui sans crainte, mais même les javelots lancés de toutes leurs forces ne firent guère de dégâts à son écorce épaisse. Le succès ne vint que lorsqu’un jeune chevalier bondit dans les airs et tenta d’élargir les entailles laissées par les lances. Au bord du sacrifice, son énergie avait doublé ; il avait percé jusqu’au cœur du tréant et l’avait tranché. Peut-être la chaleur du combat, ou le sang du cœur du tréant dont il avait été couvert, lui avait-elle permis de survivre et d’accéder au royaume des saints. C’était le premier chevalier runique de Richard à y parvenir.
……
De retour auprès de la Tribu d’Evernight, Richard contempla avec une immense satisfaction les chevaliers qui lui restaient. La bataille avait en partie été une riposte aux insultes visant Tzu, mais il poursuivait aussi un autre objectif. La destruction de la petite tribu de Thornleaf était le prétexte dont il avait besoin pour habituer ses chevaliers à ce plan, et cette situation périlleuse avait également éveillé en eux la brutalité dont il avait désespérément besoin pour l’emporter. Même sur Norland, bien des familles n’auraient pas osé entraîner leurs chevaliers runiques de cette façon ; mais avec lui et Rosie, il pouvait se permettre d’en perdre quelques-uns afin que les autres donnent toute leur mesure.
Le jeune chevalier devenu saint ne fut pas le seul bénéfice que Richard tira de cette série de batailles. Après avoir abattu un arbre de vie, il avait récolté un fruit de vie, des dizaines de feuilles de jeunesse et assez de matériaux pour fabriquer mille arcs longs et cinquante bâtons de la nature. Le cœur avait été découpé en dix morceaux et ramené à la Tribu d’Evernight. Ils avaient même trouvé un tubercule rouge qui augmentait considérablement l’affinité avec la nature et renforçait la lignée.
La lignée que ce tubercule conférait s’appelait la Source de la nature. Elle était inférieure à son propre arbre-monde, mais pouvait coexister pacifiquement avec la plupart des autres lignées. Après l’avoir appris des anciens capturés de la tribu, Richard avait été stupéfait : c’était là quelque chose qui pouvait aider une personne dotée d’une lignée puissante, ce qui était extrêmement rare. Ayant lui-même dû veiller à ce que ses lignées ne s’entretuent pas, il savait à quel point cette ressource était précieuse. Au total, ses récoltes valaient près de trente millions de pièces d’or. Lisez les derniers chapitres sur novelping.com.
Sautant de sa selle, Richard ordonna aux chevaliers runiques de ranger le butin. Les elfes d’Evernight restèrent comme en transe devant les faisceaux d’arcs et de bâtons finement ouvragés, mais, dès qu’ils aperçurent les morceaux brisés du cœur de l’arbre, leurs regards s’éteignirent. Les deux grands druides se précipitèrent même vers le bois vert pâle et le caressèrent doucement de leurs mains tremblantes, tandis que l’arbre de vie d’Evernight balançait ses branches dans le deuil.
Les elfes considéraient les arbres de vie comme l’origine de tous les êtres vivants. Ceux d’un rang supérieur ne les tenaient pas pour tout-puissants, mais ils les estimaient tout de même comparables à des divinités mineures. Pour les druides et les autres elfes, c’était comme si l’on avait déposé devant eux le cadavre d’un dieu. Ce ne fut qu’alors qu’ils eurent vraiment conscience de la puissance de Richard.
Alice lui barra le chemin tandis qu’il avançait tranquillement vers sa demeure, le fixant sans la moindre retenue. Richard se sentit un peu gêné et sourit. « Qu’y a-t-il ?
— La prochaine fois, ne me laisse pas assurer la défense !
— Comment ça ? Mais l’arbre de vie est important. Je ne confierais cette tâche à personne d’autre que… » Voyant son regard furieux, il eut la sagesse de s’interrompre.
……
Il leur fallut une demi-journée pour soigner les blessés et réparer l’équipement ; quand tout fut terminé, il était presque minuit. Comme la fois précédente, Richard se rendit dans la cabane de Tzu pour se reposer ; les elfes avaient déjà reconstruit la chambre en signe de soumission.
Mais à peine eut-il retiré son équipement et gagné son lit qu’une silhouette se glissa discrètement dans sa chambre. Richard réagit aussitôt : une lueur froide illumina la pièce tandis que Clair de Lune se dirigeait vers la gorge de l’intrus. Cependant, lorsqu’il reconnut le visage de son invitée indésirable, il retint un grognement et rengaina son épée. « Tu aurais pu frapper, ou quelque chose comme ça.
— Tu prétends que je ne peux pas entrer quand je veux ? rétorqua Alice.
Il eut un rire amer. « Bien sûr que si, mais pourquoi faut-il que tu te faufiles aussi discrètement ?
Alice ignora complètement sa question et le regarda droit dans les yeux. « Richard, quelle est la nature de notre relation ?
— Tu es… ma partenaire, répondit-il après une hésitation.
— Et quel devoir les partenaires partagent-ils ?
Il fronça les sourcils. Il savait parfaitement ce qu’impliquait leur partenariat et son regard glissa vers le ventre plat d’Alice. Ils n’avaient été intimes qu’une seule fois, et même si cette journée au cimetière avait été vraiment unique, rien ne garantissait qu’elle soit tombée enceinte. Pourtant, à ses yeux, leur relation relevait davantage d’une alliance ; les obligations liées aux traditions familiales n’étaient qu’un moyen de préserver ce lien essentiel. Sachant qu’elle avait peur du sexe, il n’avait aucune intention de la forcer à faire quoi que ce soit qui la mette mal à l’aise.
Alice recula d’un pas sous son regard, puis se redressa aussitôt. Sa posture raide comme un piquet ne faisait que souligner la beauté de sa force.
— Tu es sûre ? demanda-t-il avec insistance.
— Bien sûr que oui ! Elle avait l’aplomb et la détermination d’un général sur le champ de bataille.
— Tu as besoin d’un peu de temps pour te préparer ? Peut-être de trouver un moyen de te détendre ?
— Bah, ce n’est qu’une broutille. Pourquoi compliquer les choses ? Allons-y ! Elle se déshabilla entièrement et s’allongea aussitôt sur son lit, les mains derrière la tête et les jambes largement écartées. À la voir, elle semblait trouver cela simple, mais Richard voyait déjà ses muscles se raidir comme des morceaux de bois.
Il ne savait s’il devait s’en amuser ou s’en irriter — comment pouvait-elle ne pas être nerveuse ? C’était manifestement comme la fois précédente. Richard soupira tout de même et hocha la tête avant de s’approcher, tendant la main pour la préparer.
À peine ses doigts eurent-ils touché sa peau qu’elle bondit du lit comme une flèche.