Chapitre 909
La forêt mouvante
Melia n’hésita pas un instant en entendant le cri de la sentinelle. Elle arma son arc, bondit par la fenêtre et fila vers les cimes, à la lisière de la prairie. Une volée de flèches siffla près d’elle, frôlant sa silhouette.
Au cœur des bois, les chasseurs d’Evernight risquaient tout pour riposter. Certains s’étaient repliés sous la protection de l’arbre de vie, mais on voyait la forêt lugubre s’assombrir encore, comme si la nuit était déjà tombée. Un frisson leur parcourait l’échine, les engourdissant et restreignant leur champ de vision. La volonté de la forêt étouffait le pouvoir de leur propre arbre de vie, les affaiblissant considérablement.
Les flèches continuaient de siffler, transperçant les armures de cuir et faisant vibrer une énergie explosive dans les entrailles de ceux qu’elles atteignaient. Ceux qui avaient réussi à se replier à temps étaient restés dans le rayon d’action de l’arbre de vie et avaient survécu ; les autres succombèrent rapidement aux attaques.
Des chasseurs de l’alliance se ruèrent vers la Tribu d’Evernight, enveloppés d’une aura verte et plus agiles que d’ordinaire. Même leurs flèches luisaient d’un éclat vert et filaient droit sur leur cible, guidées par une force inconnue. Plus loin, des dizaines de druides renforçaient chaque chasseur qui passait près d’eux ; et, encore plus loin, des centaines d’autres psalmodiaient des sortilèges pour réveiller les tréants. Des rugissements de douleur retentirent tandis que les arbres s’arrachaient à la terre. Ils n’étaient guère utiles pour attaquer, mais feraient d’excellents boucliers.
……
Au beau milieu de tout cela se trouvait une parcelle déboisée, où des lianes avaient été disposées en forme d’autel. Une douzaine d’elfes se tenaient dessus, chacun auréolé d’une puissante aura. Parmi eux se trouvaient le Grand Ancien de la Tribu du Mot crépusculaire, ainsi que Windleaf et l’homme mystérieux vêtu de noir.
L’image de l’arbre de vie d’Evernight se projetait au-dessus de l’autel. Le Grand Ancien psalmodiait avec ferveur, tandis qu’une lumière vert sombre rayonnait de son corps. Mais il fut soudain secoué de violents tremblements et cracha une giclée de sang ; l’image se déforma, puis s’effaça.
« Grand Ancien ! » s’exclamèrent les druides effarés de la Tribu du Mot crépusculaire en se précipitant autour de lui.
Le vieil homme se redressa lentement et expira un souffle trouble. « Greyfeather est donc mort. »
« Mort ? Comment est-ce possible ? » Sachant quel lien unissait le Grand Ancien à Plume-Grise, nombre de druides s’alarmèrent.
« Ce n’est pas le moment. » Le Grand Ancien se tourna vers l’homme en noir. « Il m’en faut un autre. Auriez-vous l’obligeance de m’aider ? »
L’homme mystérieux se leva et marcha d’un pas raide vers l’autel. « Ce sera la dernière fois que je vous aiderai. L’attachement d’âme exige une énergie considérable et épuise fortement mes réserves. N’en abusez pas ! Maintenant, amenez-moi la personne qui le remplacera ! »
L’un des druides ouvrit avec précaution un sac de graines et les répandit sur le sol. Des images d’un réalisme saisissant apparurent, représentant plus d’une douzaine d’elfes. Il s’agissait de certains des elfes les plus haut placés de la Tribu d’Evernight ; si Richard avait été là, il aurait été stupéfait de découvrir que quatre des six elfes qu’il avait rencontrés dans la cabane perchée figuraient parmi eux. Sous le contrôle de son âme par la Tribu du Mot crépusculaire, Greyfeather les avait rassemblés par précaution.
Le Grand Ancien parcourut les images du regard, puis désigna l’un des druides. « Je connais Oyet. Ce sera lui. »
« C’est ennuyeux ! » intervint l’homme en noir, en pointant un doigt vers le ciel. Les images se mirent à tourner. Il en choisit une, l’immobilisa et l’agrandit, puis ricana d’une voix rauque : « Voilà qui est plus approprié ! »
« Quoi ? Impossible ! » s’emporta le Grand Ancien. L’image choisie était celle d’une belle chasseuse : Melia. « M’attacher à une fille de la forêt serait très risqué. Oyet est un meilleur choix. »
L’homme mystérieux ne se laissa pas émouvoir et répondit froidement : « C’est mon problème, pas le vôtre. Si vous ne voulez pas le faire, quelqu’un d’autre prendra votre place. Je suis sûr que les volontaires ne manqueront pas. »
« … Très bien, je le ferai. »
« Haha, voilà qui est mieux. Commençons. Vous serez bientôt la Grand Ancienne Melia ! »
…… Ce chapitre a été repris sur novelping(.)com sans autorisation.
Richard descendit tranquillement de l’arbre de vie, s’efforçant d’afficher de l’assurance malgré son anxiété. Cela eut un certain effet : les elfes d’Evernight, qui paniquaient, commencèrent à se calmer.
On transporta les quelques chasseurs survivants jusqu’à l’arbre, où les druides entreprirent de soigner leurs blessures. La plupart étaient à peine en vie, criblés de flèches, mais ils survivraient. Sur les quelque vingt chasseurs qui montaient la garde à l’extérieur, seuls six étaient revenus.
Voyant les elfes le regarder, attendant ses ordres, le regard affolé, Richard soupira. Bien qu’on fût en plein jour, le ciel était d’un noir d’encre ; il avait fallu allumer des feux dans la prairie pour y voir clair. Quiconque sortait de son périmètre se trouvait aussitôt oppressé par la volonté de la forêt, ce qui diminuait considérablement ses capacités au combat. Les elfes avaient raison de paniquer : cela signifiait que toute la forêt s’était liguée contre eux !
Richard comprit qu’il devait agir avant que la tribu ne succombe à ses ennemis. Il ordonna donc aux chevaliers runiques de former un octogone serré autour de l’arbre de vie. Sous la protection des chasseurs, désormais armés de boucliers et de lances, les druides furent escortés jusqu’à la lisière de la prairie pour réveiller les arbres et les faire avancer vers l’intérieur. Les arbres formèrent un cercle compact à l’extérieur du périmètre tenu par les chevaliers runiques, enfonçant leurs racines dans le sol. Quelques instants plus tard, on élaguait leurs branches pour transformer cette enceinte en une solide fortification.
La licorne se reposait sous l’arbre de vie, épuisée par le long voyage. Les chasseurs s’étaient rassemblés pour défendre les lieux, tandis que les anciens et les enfants avaient été conduits à l’abri de l’arbre de vie. Alice dirigeait une partie des chevaliers runiques chargés de garder les cabanes perchées où ils seraient installés afin de les protéger des assassins, tandis que Waterflower avait disparu. Richard savait qu’elle se tenait à la lisière de la prairie, dissimulée ; si l’ennemi envahissait les lieux, elle pourrait surgir derrière ses troupes et se jeter sur elles.
Après être monté dans les airs pour vérifier, Richard découvrit qu’un orbe noir de cent mètres de diamètre flottait au-dessus de l’arbre de vie. Il semblait être à l’origine de l’affaiblissement de ses pouvoirs.
La terre gronda soudain sous les pas d’une vague de tréants qui sortaient de la forêt par milliers. Plus faibles que leurs congénères, ils étaient lents et peu intelligents, mais possédaient la force brute nécessaire pour abattre la barrière d’arbres. C’était la première vague d’assaut de la Tribu du Mot crépusculaire, qui espérait épuiser les réserves d’énergie de Richard.
En quelques minutes à peine, on aurait dit que toute la forêt s’était mise en marche.