Chapitre 908
Assaut
Les hauts dirigeants étant officiellement sous son contrôle, Richard passa quelque temps à examiner l’entrepôt de la Tribu d’Evernight. Certains elfes tentèrent encore de le prendre par surprise ou le couvrirent d’injures en public, mais quelques éclairs bien placés suffirent à mettre fin à toute résistance.
La tribu possédait en tout deux fruits de vie, qui prolongeaient chacun l’existence de quinze ans au lieu de dix seulement. Il y avait aussi plus d’une douzaine de kilos de pierre de lune, un matériau utilisé pour fabriquer des armes elfiques de qualité supérieure, ainsi que des dizaines de feuilles de jouvence.
Ce qui retint le plus son attention, c’étaient les cent arcs longs et les cinq branches entreposés dans l’armurerie. Il aurait fallu cinquante ans de traitement pour que les branches atteignent leur pleine puissance, mais on pouvait les façonner et les confier à des druides novices afin qu’ils les renforcent en moins de dix ans. Les arcs longs elfiques étaient aussi une fois et demie plus grands et plus puissants que les arcs longs humains ordinaires, et leur fabrication prenait au minimum vingt ans.
Au total, l’inventaire de la Tribu d’Evernight valait à peu près trois offrandes de premier ordre. C’était une somme considérable, mais Richard ne comptait pas l’emporter. Au contraire, il prévoyait d’investir lui-même beaucoup de ressources pour favoriser le développement de la tribu.
Cette réflexion le ramena toutefois à un autre problème : l’arbre de vie se trouvait beaucoup trop loin de la Cité d’Émeraude. La puissante volonté de la forêt leur barrant la route, il était extrêmement difficile de déplacer des ressources et des troupes entre les deux endroits à grande échelle. Même s’il voulait ouvrir un passage d’un kilomètre de large, juste pour qu’une colonne de soldats puisse le traverser, il lui faudrait encore dix ans, voire davantage. D’ici là, l’alliance de la Tribu du Mot crépusculaire aurait depuis longtemps écrasé la Tribu d’Evernight.
En outre, Tzu avait mentionné que la Tribu du Mot crépusculaire était soutenue par la Tribu de la Feuille de Jade, celle qui occupait l’arbre-monde. Richard n’avait pas encore atteint un niveau de puissance qui lui permettrait d’envisager un tel affrontement. Il devait donc choisir entre forcer l’arbre de vie à migrer, au risque de lui porter un coup sévère, ou sacrifier une grande partie de ses propres forces et un ou deux de ses compagnons pour défendre cet endroit jusqu’à l’ouverture du passage.
Le choix ne fut pas difficile. Il n’y avait aucun avantage stratégique à rester ici, et les dégâts infligés à l’arbre de vie se résorberaient facilement avec le temps. Invoquant une nouvelle fois sa forme de cervitaure, il s’adressa directement à elle : « Préparez-vous à migrer. »
« La migration m’affaiblira pendant trente à quarante ans. Pourriez-vous me laisser utiliser les deux fruits de vie ? Ensemble, ils réduiraient cette période de faiblesse à trois ans seulement. »
« Trois ans ? Je vais y réfléchir », répondit Richard sans donner son accord. Trente années de vie ne représentaient rien pour lui, mais cela faisait tout de même deux offrandes de premier ordre, qui pourraient servir à bien d’autres choses. Au fond, il se souciait peu que l’arbre de vie demeure affaibli longtemps.
« Si je suis faible, la fécondité de la tribu en souffrira grandement. De plus, je ne pourrai pas bien la défendre ; mon domaine de volonté sera réduit au minimum et les tréants sombreront dans un profond sommeil. » Malgré tous ces arguments, l’arbre de vie ne parvint toujours pas à convaincre Richard. Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur novelping.com.
……
Lorsque les pâles rayons du matin illuminèrent de nouveau la forêt, les elfes de la Tribu d’Evernight entamèrent une journée qui resterait gravée dans bien des mémoires. Richard annonça qu’ils quitteraient les terres où ils vivaient depuis plus d’un siècle pour s’installer dans une ville lointaine.
Lorsqu’un arbre de vie poussait sur un morceau de terre depuis plus de dix ans, les alentours se trouvaient imprégnés du souffle de vie. Les elfes pouvaient rester là sans rien faire : leur puissance croissait tout de même lentement, et ils ressentaient un bien-être qu’ils ne trouvaient nulle part ailleurs. Tous étaient attachés à leur arbre de vie et aimaient leur terre natale.
S’il avait eu le choix, Richard n’aurait pas vraiment voulu déplacer l’arbre de vie non plus. Mais ses ambitions et ses problèmes dépassaient de loin ceux du Plan forestier, et il ne pouvait pas se permettre de stationner ici un grand nombre de ses chevaliers runiques en permanence. Les chevaliers eux-mêmes n’auraient pas apprécié l’idée. Les elfes ne réagirent pas beaucoup : ils savaient qu’en l’état, ils ne pouvaient résister à l’alliance de la Tribu du Mot crépusculaire et qu’il était donc tout naturel de fuir. Ils doutaient toutefois encore de la puissance de Richard.
Ou plutôt, ils en doutèrent jusqu’à l’arrivée des chevaliers runiques.
Lorsque le premier chevalier runique pénétra sur le territoire de la Tribu d’Evernight, la sentinelle elfe, sur le qui-vive, faillit décocher une flèche. La puissance et l’aura meurtrière du chevalier étaient si écrasantes qu’elles manquèrent de le pousser à attaquer. Une forte aura de magie et de soif de sang s’en dégageait, comme celle d’un ennemi naturel.
Heureusement pour lui, la sentinelle s’attendait à voir arriver une troupe envoyée par Richard. En observant ce chef, il commença à reprendre confiance en leurs chances. Mais les autres chevaliers runiques se mirent à défiler derrière lui, chacun doté d’une aura aussi puissante que la précédente ! Alors qu’ils n’étaient encore qu’une douzaine, le chasseur sentit déjà toute son énergie se dissiper.
Tandis que des centaines de chevaliers runiques pénétraient dans la prairie, la Tribu d’Evernight sombra dans le chaos. Tous les elfes sortirent de chez eux et se rassemblèrent pour observer l’armée qui avançait, la peur visible sur leurs visages. Chacun de ces cavaliers sentait le sang et l’acier ; réunis, ils formaient un torrent de puissance capable de tout détruire !
Richard aperçut ses chevaliers runiques depuis ce qui avait autrefois été la chambre de Tzu et fronça aussitôt les sourcils. Waterflower était assise juste derrière lui sur sa licorne, mais il n’avait senti la présence ni de l’un ni de l’autre jusqu’à quelques instants plus tôt. La volonté de la forêt réprimait-elle son lien avec ses compagnons ?
Les chevaliers runiques mirent tous pied à terre et établirent leur camp au bord de la prairie, tandis qu’on guidait Alice jusqu’à l’arbre de vie. Quand elle le rejoignit, ses cheveux courts semblaient vibrer comme une flamme rouge. « Tes compagnons n’ont pas seulement ignoré l’appel aux armes : ils ne m’ont toujours pas rejointe ! »
« Ils ne t’ont pas retrouvée à mi-chemin ? »
« Non ! »
Richard comprenait la colère d’Alice : aucun bon général ne pouvait tolérer que ses subordonnés refusent de lui obéir. Mais il ne s’en inquiétait pas vraiment. Les saints de Norland jouissaient d’une grande liberté sur le champ de bataille et, grâce à son soutien, la plupart de ses compagnons étaient remarquables, même pour des saints. Waterflower et Tiramisu avaient même le potentiel d’atteindre le royaume légendaire, et le talent de Mountainsea ne faisait aucun doute. Il pouvait les commander grâce aux liens qu’ils avaient tissés au fil du temps, mais il n’en allait pas de même avec la plupart des autres.
Ce qui l’inquiétait, c’était que ses compagnons auraient dû la rejoindre à mi-chemin. Un retard, passe encore, mais aucun d’eux n’aurait ignoré les ordres de cette manière. Waterflower étant partie tôt, les autres auraient dû pouvoir se servir de sa position pour repérer les chevaliers runiques et les retrouver.
La seule explication était que la volonté de la forêt réprimait leur lien depuis un certain temps déjà. Ce changement était considérable et devait lui coûter beaucoup ; il devait donc y avoir une raison. Richard se leva aussitôt. « Fin de la pause ! Que tout le monde s’arme et se prépare immédiatement au combat ! Abandonnez le camp à l’extérieur et repliez-vous dans le village ; nous utiliserons les bâtiments comme fortifications ! »
Alice, stupéfaite, s’envola aussitôt. Un instant plus tard, les chevaliers runiques qui avaient commencé à se reposer firent demi-tour avec leurs montures et se dirigèrent vers l’arbre de vie. Les plus lents se firent même crier dessus.
Melia entra dans la pièce, ayant manifestement remarqué l’agitation. « Ces chevaliers dehors sont les tiens ? Nous n’avons plus besoin de migrer. Nous pouvons sûrement repousser l’attaque de l’alliance et protéger l’arbre de vie ! »
Richard esquissa un sourire contraint et secoua la tête. Il enfila le fourreau d’épée qu’Alice lui avait tendu, puis posa les mains sur les épaules de Melia. « Parlons-en après avoir remporté ce combat. Va chercher tous ceux qui sont capables de se battre ; nous aurons besoin d’eux. »
« Les membres de la Tribu du Mot crépusculaire arrivent ? » Melia était stupéfaite. Elle venait d’inspecter les terres environnantes, mais n’avait repéré aucun signe de l’ennemi.
« Ils ne doivent pas être loin, peut-être même à moins d’une heure. » Richard se hâta de sortir pour aller inspecter ses hommes.
« Mais je viens de… »
« AAAAAH ! » Un cri puissant, poussé au loin par l’une des sentinelles, interrompit Melia.