Chapitre 907
Prendre le contrôle (2)
Melia s’écarta en silence, mais une tempête s’était déchaînée dans son cœur. C’était la première fois qu’elle affrontait Richard, et malgré ses hésitations, elle avait vu que son escrime dépassait de loin la sienne. Les deux chasseurs suivants tirèrent la leçon de son erreur et donnèrent tout ce qu’ils avaient, sans obtenir de meilleurs résultats. L’épée de l’un s’envola jusqu’au plafond, tandis que celle de l’autre fut déviée et s’écrasa au sol. Les deux combats se décidèrent en un seul échange.
Richard ne manifesta aucune joie devant cette victoire facile. Il fronça plutôt les sourcils en passant aux druides. Le premier se protégea à l’aide de plusieurs barrières traditionnelles, mais l’épée de Richard s’illumina et s’abattit sur les boucliers. Ceux-ci tinrent bon, mais le druide fut projeté au loin. L’épée longue était manifestement ordinaire, pourtant l’attaque produisit au moins trois effets distincts : Anéantissement de mana, perforation des boucliers et bris des barrières. Chacun d’eux aurait suffi à donner du fil à retordre à un lanceur de sorts, mais Richard les cumulait tous les trois. Ce seul coup avait détruit la majeure partie des défenses du druide.
Richard enchaîna d’un autre coup, tandis que la lueur de son épée changeait en plein vol. La lame fut de nouveau repoussée, mais cette fois, le druide vira au vert. Les effets avaient changé : affaiblissement des éléments, armure fragilisée et bouclier pulvérisé. Là encore, les trois effets étaient un cauchemar pour les défenses d’un lanceur de sorts. Cette fois, les boucliers du druide volèrent entièrement en éclats, tandis que les deux premiers enchantements réduisaient respectivement sa résistance à la magie et sa force physique.
Heureusement, le troisième coup d’épée de Richard ne fut qu’une petite tape sur l’épaule du druide. « Suivant. »
Le druide repartit couvert de sueur froide, tout comme son remplaçant, quelques instants plus tard. Richard regarda le vieux mage, secoua la tête et jeta l’épée longue sur le côté. Il avait fait cela pour deux raisons : d’abord, éprouver la force des elfes d’Evernight, ensuite, tester la puissance de Désintégrateur. L’ensemble de runes possédait deux capacités. La première, qui lui avait donné son nom, lui permettait d’ajouter trois effets magiques à chacune de ses attaques. Il pouvait aussi y associer des flammes abyssales ou renforcer une magie du feu déjà présente. L’autre capacité était plus passive : elle augmentait sa vitesse d’incantation et réduisait ses dépenses de mana de plus d’un cinquième.
Après avoir poussé ses bénédictions à leurs limites lors de son combat contre Iskara, Sagesse avait progressé une nouvelle fois, à une vitesse record. Richard pouvait désormais réfléchir bien plus vite que le rythme d’un combat de niveau saint, ce qui le rendait totalement indépendant de son instinct et lui conférait un avantage absolu au combat. Son analyse initiale des arts martiaux de l’Église avait déjà pris une nouvelle ampleur : il cherchait à mettre au point un style complet qui lui serait propre, et il en avait parcouru le quart. Sa bénédiction ayant encore progressé, son analyse ne ferait que s’accélérer. Chaque nouvel ennemi enrichirait davantage son style et l’aiderait à le perfectionner ; lorsqu’il serait presque achevé, il serait deux fois plus efficace au combat qu’à présent.
Au départ, il s’était concentré sur le coup d’épée parfait : une attaque unique qui condensait toute la puissance du Fléau de la Vie en un assaut dévastateur. C’était de là qu’était née la technique Décapiter. Mais désormais, il devait aussi prendre en compte Armement de mana et toutes les autres runes de son ensemble. Son style de combat devrait exploiter pleinement ces éléments et ses bénédictions, jusqu’à évoluer finalement en une forme d’arts martiaux entièrement nouvelle. Il pouvait déjà vaincre ces chasseurs de niveau saint en un instant, et même Melia ne tiendrait pas longtemps si elle se donnait à fond.
Bien sûr, tout cela ne concernait que le combat physique. Dès que la magie entrait en jeu, les possibilités étaient bien trop nombreuses ; mieux valait improviser selon la situation que mettre au point un style spécifique.
Il finit par s’asseoir et se tourna vers les elfes qui le regardaient. « Maintenant, parlons de la situation de la tribu. »
Les elfes échangèrent des regards, puis l’un des druides finit par prendre la parole. Richard l’écouta en silence, les sourcils de plus en plus froncés par la colère à mesure que le rapport confirmait ses suppositions.
La Tribu d’Evernight comptait un peu plus de 1 300 membres : 700 femmes et 600 hommes. Environ 600 d’entre eux étaient des guerriers qualifiés, parmi lesquels 350 pouvaient être considérés comme des chasseurs. La tribu comptait aussi plus de trente druides de tous niveaux, ainsi qu’une centaine d’hommes-arbres capables de combattre.
Pourtant, Richard n’avait que faire de ces hommes-arbres lents et patauds ; ce qui l’intéressait davantage, c’étaient les elfes eux-mêmes. Plume-Grise avait envoyé trois équipes entières de cinquante hommes en mission dans la forêt, droit dans une embuscade. Beaucoup de leurs membres s’opposaient à son autorité : c’était donc un moyen pour lui d’affermir son pouvoir.
Mais il s’agissait de cent cinquante archers ! La puissance de frappe fiable à longue portée était justement ce qui manquait à Richard. Il avait des mages et quelques drones, mais les créations de la mère des couvées ne faisaient pas le poids face à un véritable archer elfe, capable de décocher plus de trente flèches par minute. En canalisant leur lignée, ils pouvaient même tripler cette cadence pendant un court moment ! Les chasseurs elfes étaient rapides et agiles ; une fois équipés d’arcs longs et de flèches entièrement enchantés, ils formeraient une force redoutable, même à trois cent cinquante. Plume-Grise avait presque réduit cette force de moitié d’un seul coup, et les pertes ne feraient qu’augmenter !
Les elfes étaient réputés pour se reproduire lentement ; il faudrait au moins trois ou quatre décennies pour remplacer les cent cinquante chasseurs d’élite. Richard commença à regretter de s’être contenté de brûler Plume-Grise. Il aurait peut-être mieux fait de le torturer lui-même en public. Des gémissements rauques résonnaient encore de l’autre côté de la fenêtre, mais il commençait déjà à perdre patience. Une fois le rapport terminé, Richard fixa les druides. « Toutes les quinze minutes, soignez un peu Plume-Grise. Les autres, allez vous reposer et préparez-vous à la guerre contre la Tribu du Mot crépusculaire, demain. Melia, reste. »
Les druides pâlirent en comprenant que Richard comptait poursuivre la torture de Plume-Grise, mais ils acquiescèrent et sortirent. Melia resta comme il le lui avait demandé, la tête basse.
« Tu me déçois », dit Richard dès qu’ils furent seuls, sans lui laisser le temps de répondre. À son retour, il avait confié la Lance céleste à Melia, lui laissant de fait la tribu sous sa garde pendant son absence. Pourtant, elle avait laissé le Conseil des anciens se former et même trois équipes de chasseurs périr. Parmi eux se trouvaient nombre de ses amis d’enfance.
Melia n’avait pas arrêté Plume-Grise lorsqu’il avait voulu se servir de ses liens de parenté avec Tzu pour former le Conseil et s’emparer du pouvoir. Certes, elle s’était opposée à lui, mais elle n’avait pas usé de la force. Sa faiblesse avait provoqué tout ce qui s’était passé ces derniers jours. Elle était peut-être une fille de la forêt, mais elle n’avait aucune aptitude pour la politique.
Richard soupira. « Donne-moi la Lance céleste. Tu n’es manifestement pas capable de la garder. »
Melia baissa la tête, lui tendit la lance, puis quitta la pièce en larmes.