Chapitre 899
Une guerre entre réalité et illusion (2)
Peut-être par nostalgie, Tzu avait conservé son ancienne armure pendant toutes ces années. Elle en prenait autant soin que de la Lance céleste, sinon davantage. Elle l’enfila rapidement, puis noua sa queue de cheval exactement comme autrefois. Après avoir laissé les deux lettres restantes devant la grande salle et refermé la porte, elle caressa doucement la Lance céleste et se tourna vers la branche de l’arbre de vie qui traversait sa chambre. « Commençons. »
« À vos ordres », répondit doucement l’arbre, tandis que le pouvoir de l’espace-temps suintait des murs. Cette énergie isolait complètement l’endroit des lois du plan et, en un instant, téléporta toute la pièce hors de la sphère de cristal protectrice du Plan forestier.
La Lance céleste à la main, elle attendit silencieusement ses derniers instants. Elle aurait pu retarder ce combat contre Iskara, peut-être même de quelques années, mais les armées locales se rapprochaient de la Tribu d’Evernight, qui ne pouvait pas partir tant qu’elle était encore là. Elle aurait toujours pu anéantir l’armée qui approchait, mais nombre de ses congénères auraient alors sacrifié leur vie.
Si Richard n’était pas apparu, elle aurait choisi de se battre jusqu’à la mort. Le destin de sa tribu était lié au sien ; inutile, donc, de leur dire de fuir. Mais à présent, il y avait de l’espoir. Richard avait ici son propre camp de base, où la volonté de la forêt ne pouvait pas le réprimer : un point d’appui où sa tribu pourrait prospérer.
Elena, sûrement, ne serait pas déçue par son fils… Tzu repensa aux premiers jours de son voyage. Tous ses souvenirs de cette époque étaient empreints d’un profond mépris.
« Hé ! » Un éclair aveuglant la surprit soudain et l’arracha à ses pensées confuses.
« R-Richard ! Qu’est-ce que tu fais là ?! »
« Je me suis dit que j’allais faire une promenade avec ma tante », répondit doucement Richard, comme si cela allait de soi.
« Ne raconte pas de sottises ! Tu crois vraiment pouvoir prendre part à cette bataille ? Si tu meurs, comment veux-tu que je fasse face à Elena et à cet homme dans l’au-delà ? Et ma tribu, alors ?! »
Richard se contenta de sourire devant sa colère. « Il est trop tard, maintenant. »
Tzu en resta stupéfaite. Par la fenêtre, les arbres avaient cédé la place au vide infini. Ils avaient déjà été téléportés et allaient affronter Iskara ! Même si Richard voulait repartir, il lui faudrait d’abord survivre aux attaques d’Iskara !
« Toi… » Tzu était si furieuse qu’elle ne trouvait plus ses mots. Elle inspira profondément, mais cela ne la calma pas. Elle finit par grogner : « Très bien. Très bien ! Je n’ai pas pu aider ma sœur, ni l’amour de sa vie, et voilà que son fils va mourir sous mes yeux. Parfait ! Par Alucia, viens avec moi ! »
« Une seconde. » Richard sourit, sortit une fiole de cristal et avala le liquide brûlant qu’elle contenait, avant de la fracasser au sol. « Voilà, je suis prêt. »
Tzu le regarda, surprise. Peu à peu, sa colère retomba tandis qu’une lumière verte se condensait autour de son corps pour former une paire d’ailes de dix mètres d’envergure. Sentant la puissance qui montait dans l’âme de Richard, elle secoua la tête et déchira la pièce avec la Lance céleste.
C’était la première fois que Richard pénétrait dans le vide, et il comprit aussitôt pourquoi seuls les êtres légendaires pouvaient s’y aventurer. Contrairement à ce que son nom laissait penser, de magnifiques lumières y brillaient de toutes parts, nimbées d’une majesté absolue. Pourtant, l’énergie contenue dans ces rayons était si dense qu’elle vous condamnait à une mort rapide.
« Bienvenue », résonna soudain une voix tonitruante, tandis que le paysage changeait encore. Ils avaient été transportés sur un champ de bataille désolé, sous un ciel froid et obscur où brillaient des milliers d’étoiles. Le sol était accidenté et vallonné, creusé de failles et de ravins. Un vent violent balayait la terre aride.
Le monde changea bientôt de nouveau ; des troupes apparurent aux deux extrémités du champ de bataille. D’un côté se tenaient les guerriers humains et elfes ; de l’autre, d’innombrables créatures de toutes sortes. Richard activa aussitôt la Perspicacité et vit qu’il s’agissait de constructions d’énergie. À en juger par le lien qu’il ressentait avec certains guerriers, et par celui, bien plus puissant, qui l’unissait à Tzu, le nombre de soldats dont chacun disposait semblait directement proportionnel à sa puissance.
Cette bataille se déciderait par la guerre !
En se tournant vers les troupes d’Iskara, Richard constata qu’elles étaient cent fois plus nombreuses que les siennes. Ce n’était pas une ruse : il s’agissait simplement de comparer directement la force des deux camps. Plus effrayant encore, Iskara régnait sur plusieurs plans ; le dieu démon n’avait certainement pas concentré ici la majeure partie de sa puissance.
Et pourtant, cette démonstration à elle seule bouleversa Richard. Un monde entièrement différent ! Un monde entièrement différent ! Ce monde était à la fois illusoire et réel. Richard pouvait tuer ses ennemis et serait blessé s’ils l’attaquaient, mais ces ennemis n’étaient pas véritablement des êtres vivants. Le monde entier était une cristallisation des lois d’Iskara.
Il ignorait même si le combat était équitable. Iskara avait forcément dépensé de l’énergie pour créer ce monde, mais la horde qui lui faisait face paraissait toujours impossible à vaincre. Ce n’est qu’en la voyant qu’il comprit pourquoi Tzu, malgré sa puissance, ne croyait pas à la victoire.
« La guerre est le fondement de l’héritage », ricana Iskara. « Que la guerre décide de tout. J’espère que vous saurez me divertir, vermisseaux ! »
Richard eut l’impression que ces paroles n’appartenaient à aucune langue en particulier. C’étaient plutôt des idées transmises par le pouvoir des lois, que son esprit interprétait en leur ajoutant des mots. Pourtant, bien qu’il ressentît cette puissance, il ne pouvait rien y faire.
« Que la première vague commence ! » La voix d’Iskara retentit de nouveau. Une petite partie de la horde se détacha du gros des troupes et se mit en marche. Malgré sa taille infime, cette armée dépassait encore en nombre l’ensemble des forces de son camp.
Les troupes de Tzu scintillèrent soudain et changèrent : quelques archers et druides elfes disparurent, remplacés par des guerriers montés sur des cerfs et des piquiers. Comprenant aussitôt qu’il pouvait modifier la composition de ses troupes, Richard examina son armée de cinq mille hommes, composée de soldats armés de boucliers, de lanciers, d’archers, de prêtres et de mages. Son regard s’arrêta sur un fantassin léger de niveau cinq. Il transforma son armure de cuir en armure métallique et renforça sa carrure jusqu’à le faire passer au niveau dix. Le prix à payer fut la disparition de deux soldats voisins.
Trois fantassins légers de niveau cinq pouvaient être convertis en un seul soldat d’élite de niveau dix. Cela semblait plutôt équitable. Comme la première vague n’arriverait pas avant vingt minutes, à son allure régulière, Richard secoua la tête et se mit au travail. Une telle force pouvait certainement effrayer et mettre en fuite bien des êtres au cœur faible ; les envoyer lentement avait donc de quoi les déstabiliser. Mais cela n’aurait aucun effet sur lui.
Après quelques expériences simples, l’armée se transforma peu à peu. De larges pans de ses troupes disparurent complètement, tandis que les soldats restants gagnaient en puissance. Les fantassins légers devinrent des fantassins lourds de niveau douze, équipés de boucliers-tours et de lances, leur armure enchantée pour être plus légère. Les chevaux de guerre des fantassins gagnèrent en force, et les armes de tous les soldats furent enchantées. Les fantassins lourds furent à leur tour transformés en chevaliers de niveau quatorze, dont les armures étaient chargées de divers sorts utiles. Les prêtres et les mages les plus faibles furent remplacés par des combattants plus puissants, tandis que druides, moines et maîtres des malédictions vinrent grossir leurs rangs. Plusieurs classes rares firent leur apparition, souvent par groupes de trois, mais parfois par deux, voire seuls.
Lorsque l’ennemi ne fut plus qu’à moins d’un kilomètre, Richard avait déjà terminé ses ajustements. Son armée s’était entièrement métamorphosée : elle était passée de cinq mille hommes à mille deux cents, mais son niveau moyen avait grimpé en flèche. Cet ensemble complexe, composé de plus de soixante-dix types de troupes, ne pouvait être dirigé que de la manière traditionnelle. Il avait en fait renoncé à leur transmettre des ordres mentaux pour les renforcer davantage. Mais comme l’ennemi employait manifestement les mêmes méthodes, il était certain de conserver l’avantage en matière de commandement.
Pour Iskara, tout cela n’était qu’un divertissement : le champ de bataille entier était un échiquier. Lui et Tzu n’étaient que deux pions dans cette partie bien plus vaste. Même si la horde entière était anéantie, ce ne serait qu’une petite défaite, qu’il pourrait compenser en peu de temps. Même si cela lui prenait cent ans, pour une véritable divinité, ce ne serait qu’une sieste.