Chapitre 893
La chasse
Tzu continua quelque temps à réconforter Richard, lui répétant qu’il n’avait pas à être déçu par sa lignée : il n’était qu’à moitié elfe et n’avait jamais vécu sous un arbre-monde. Visiblement épuisée par cette démonstration, elle prit congé pour le laisser se reposer.
Les jours suivants, il discuta avec elle de la situation actuelle de la Tribu d’Evernight. Il voulait prendre au sérieux la menace des autochtones, mais la malédiction d’Iskara l’inquiétait bien davantage. Il voyait son aura s’affaiblir de jour en jour, et quelques sauvages qu’il pourrait éliminer une fois que sa mère-ponte aurait encore gagné un peu de niveau ne pesaient rien face à la meilleure amie de sa mère.
Le quatrième jour après son arrivée, il ne put plus rester sous l’arbre de vie. Sentant son propre sang bouillonner à la vue de Tzu qui dépérissait, il s’échappa dans un monde de tuerie et extermina tous les elfes forestiers des environs. Le ciel, toujours couvert, semblait plus sombre encore, et le monde avait perdu toutes ses couleurs, hormis ce vert putride. Il sentait l’odeur fétide de ses ennemis dès qu’ils étaient proches ; jusqu’alors, il avait cru qu’on exagérait.
Sentant leur puanteur portée par le vent, il leva les yeux et plissa le regard, tel un léopard. Il murmura une brève incantation ; sa silhouette se brouilla et disparut, puis réapparut une douzaine de mètres plus loin, sous un vieil arbre. Il bondit silencieusement le long du tronc et s’avança sur une épaisse branche. Il tomba sur un chasseur qui guettait les elfes d’Evernight assez imprudents pour s’éloigner et devenir des proies.
Schlick ! Une lame verte translucide transperça le cœur de l’elfe. L’attaque était si chargée d’énergie vitale que le mort ne ressentit qu’un léger engourdissement tandis que ses entrailles étaient déchiquetées.
Richard retira son épée et observa sans réaction le reflet d’or qui la traversait. Il savait désormais que cette arme s’appelait à l’origine Clair de Lune et qu’elle était l’une des armes divines du Palais de Lune d’Argent. Bénie par Alucia en personne, elle renfermait la puissance des sept lunes. Comme la lance de Tzu, la Lance céleste, elle était destinée à un seigneur elfe.
Le plus grand pouvoir de Clair de Lune résidait dans sa capacité à déclencher la bénédiction d’Alucia, créant une terrifiante tempête d’énergie qui anéantissait tout sur cinquante mètres devant son porteur. Hélas, chaque usage consumait définitivement une bénédiction. Il n’en restait qu’une dans la lame lorsque Gaton avait envahi les lieux, et un seigneur désespéré l’avait probablement utilisée pour emporter avec lui plusieurs chevaliers de l’Alliance Sacrée. À présent, l’arme n’était plus qu’une lame finement ouvragée.
La puissance actuelle de l’épée venait de Tzu et de l’arbre de vie d’Evernight. Originaire de Norland, cet arbre avait une essence bien plus puissante et pure que celle de ses semblables locaux. Tzu y avait ensuite ajouté une part de la puissance de sa propre lignée, renforçant son affinité avec la nature et son pouvoir de perforation. Pourtant, même si elle pouvait accroître d’un tiers la puissance de son énergie vitale, elle affirmait que Clair de Lune n’était plus qu’un dixième aussi puissante qu’autrefois.
Richard rengaina son épée et sauta de l’arbre antique, poursuivant sa chasse. Le chasseur de la Tribu du Mot crépusculaire demeura figé à l’endroit où il se trouvait ; des fleurs blanches poussaient sur son cadavre qui se décomposait à toute vitesse.
……
Richard errait dans les bois tel un loup nocturne. La puissance de la nature affluait sans cesse autour de lui ; le monde obéissait à ses ordres et effaçait toute trace de sa présence. À l’écoute de la forêt, il flairait les bêtes qui avaient mis sa tante en danger avant même qu’il la connaisse, et abattait ses ennemis les uns après les autres.
Un druide de niveau 16 suivit bientôt le chasseur. Il regarda, incrédule, son corps retourner à la terre. Trop dépendants de leur perception de la nature, ces ennemis étaient encore plus faciles à tuer. Après avoir passé cinq années entières sur le Champ du Désespoir, Richard était déjà un assassin chevronné, capable d’exploiter les faiblesses de ses proies pour les tuer avant même qu’elles ne comprennent leur sort.
Chaque fois qu’il voyait l’or onduler le long de la lame de Clair de Lune, il se sentait plus mal encore. Cela lui rappelait que Tzu avait sacrifié une part de son sang pur, un sacrifice qui ne faisait que la rapprocher de la mort.
Iskara… Ce nom résonnait dans son esprit, chaque syllabe retentissant dans la forêt silencieuse. La puissance du dieu démon s’était enfoncée jusqu’au plus profond de son âme et, s’il l’emportait, il ne resterait d’elle qu’une coquille vide. Il prendrait alors possession de son corps et parcourrait le Plan forestier en quête de nouvelles proies. À mesure qu’il rassemblerait une armée de pantins, tout le plan finirait par ne plus former qu’un seul esprit collectif.
Tzu lui avait expliqué que toute tentative de la soigner serait saisie par le dieu démon, qui y trouverait une cible pour sa prochaine possession. S’il tentait de l’aider dans ce combat, Iskara pourrait ensuite diriger sa malédiction contre lui. Comme il n’avait même pas encore atteint le royaume légendaire, il serait vaincu sur-le-champ.
……
Tandis que Richard s’apaisait en massacrant ses ennemis, d’innombrables tréants enfonçaient leurs racines profondément dans le sol, au cœur de la forêt. Venus de loin, ils avaient dépensé beaucoup trop d’énergie et avaient besoin d’un long repos pour récupérer. Le groupe compact de plusieurs dizaines de tréants soutenait des cabanes perchées dans les arbres ; leurs racines formaient des passages naturels où les elfes des environs pouvaient circuler. Plusieurs guerriers se reposaient dans les cabanes, préservant leurs forces pour la bataille imminente, tels des prédateurs se préparant à la chasse.
Dans la plus grande cabane, au centre même du campement, un vieil elfe vêtu de robes luxueuses et paré de nombreux ornements écoutait le rapport d’un chasseur, les sourcils froncés. Quand celui-ci eut terminé, son front se plissa davantage et il demanda lentement : « Vous n’avez vraiment reçu aucune nouvelle ? »
« Des trente-deux éclaireurs envoyés au cours des sept derniers jours, répondit le chasseur avec respect. Nous n’avons aucune information sur les elfes d’Evernight. »