Chapitre 884
Accompagnement
La fusion proposée par la Tribu du Mot crépusculaire n’était pas une simple formalité : elle impliquait un mélange des lignées. Plus précisément, ils voulaient que toutes les filles de la forêt de la Tribu d’Evernight les épousent et leur laissent leurs enfants.
Dès que Richard entendit Melia en parler, il comprit que cette offre dissimulait une menace d’extinction. La Tribu d’Evernight possédait manifestement une lignée spéciale, mais, jeune tribu, elle n’avait pas les fondations nécessaires pour perdurer sans le soutien de son grand ancien. Cette génération de la Tribu du Mot crépusculaire avait donné naissance, contre toute attente, à deux filles de la forêt et, profitant de la blessure de l’ancien d’Evernight, ses membres s’étaient alliés à trois autres tribus pour imposer la fusion.
« Alors, ils s’attendent à ce que tu… » Richard s’interrompit au milieu de sa question irréfléchie. Le visage de Melia pâlit aussitôt et elle détourna les yeux, refusant de parler. Elle ne remarqua même pas ce que sa demi-phrase laissait entendre : il savait qu’elle était une fille de la forêt.
……
Le duo croisa deux groupes de chasseurs en chemin, mais Richard parvint à déjouer leurs deux encerclements sans verser une goutte de sang. Ils finirent par atteindre les grands arbres qui marquaient le territoire des Feuilles vertes. Dès qu’ils y pénétrèrent, Richard sentit monter en lui une énergie naturelle débordante de vitalité.
Cette aura particulière était la marque de la Tribu des Feuilles vertes. Ceux qui la connaissaient s’arrêtaient dès qu’ils percevaient cette énergie, dans l’attente de leurs éclaireurs. Seuls leurs ennemis, inconscients de sa présence, continuaient à s’aventurer plus avant.
Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’ils n’entendent bruisser les feuilles. Plusieurs chasseurs surgirent de la canopée. Le plus jeune bondit à terre et lança un regard noir à Richard, avant de se tourner vers Melia. « Honorable fille de la forêt, les anciens attendaient votre arrivée. Qui est cet étranger ? »
« Les tribus des Cris du vent, des Pluies et des Gouttes d’eau m’ont tendu une embuscade en chemin. Sans l’aide de Richard, je ne serais peut-être jamais arrivée jusqu’ici. »
L’expression du jeune homme s’adoucit légèrement. « Le grand ancien a demandé à vous voir dès votre arrivée. L’étranger doit nous accompagner lui aussi. »
Il n’expliqua pas pourquoi, mais Richard sentit déjà les dizaines de flèches pointées sur lui. Ces gens craignaient qu’il ne s’enfuie et n’avaient certainement pas l’intention de le récompenser pour son aide.
Même si elle réagissait avec un peu de retard, Melia sentit elle aussi que quelque chose clochait. Elle fronça les sourcils en s’adressant au jeune chasseur. « Richard n’est pas un étranger ordinaire : il a reçu l’approbation de la volonté de la forêt ! »
Plusieurs chasseurs écarquillèrent les yeux. Ils savaient que l’approbation de la volonté de la forêt était la condition première pour devenir une fille de la forêt. La Tribu des Feuilles vertes n’en comptait pas plus de cinq, et aucun membre de ce groupe n’en faisait partie.
Les paroles de Melia avaient du poids, mais les elfes restaient méfiants. Quelques chasseurs activèrent leur vision véritable, limitée, mais tout ce qu’ils virent fut une dense énergie naturelle qui semblait presque ruisseler du corps de Richard. Il dégageait même l’aura majestueuse d’un arbre de vie, qui n’avait rien à envier à celle de Melia et dépassait même le niveau de leur fils de la forêt.
Richard se contenta de sourire. Les prétendues filles de la forêt n’étaient que des individus doués, capables de percevoir la volonté de la forêt et d’utiliser son énergie. Ses propres pouvoirs ne venaient pas de l’approbation de cette volonté, mais sa compréhension de la loi de la vie lui permettait de simuler cette énergie dans une certaine mesure. Une fois qu’il maîtriserait les 65 536 sections individuelles du système, il serait plus puissant qu’un arbre-monde. Et s’il maîtrisait toutes les autres lois de ce plan, il se tiendrait même au-dessus de la volonté de la forêt.
L’expression des chasseurs s’assombrit aussitôt. Melia crut que c’était parce qu’elle leur avait parlé sèchement, mais Richard reconnut l’amère jalousie qui se lisait sur leurs visages. Un étranger avait reçu le pouvoir auquel ils aspiraient. Bien sûr, il n’en avait cure. Il avait prévu de laisser derrière lui cette fille intéressante une fois qu’elle aurait atteint sa destination, mais si une tribu locale voulait lui révéler son arbre de vie, il n’allait pas s’en plaindre.
Alors qu’il regardait autour de lui en chemin, une liane particulière lui fit soudain s’arrêter. Son cœur fit un bond lorsqu’il comprit ce qu’il avait sous les yeux : un matériau de premier choix pour fabriquer des parchemins magiques, dont le prix se fixait au gramme. Cette liane épineuse ne poussait que dans des milieux extrêmement spécifiques et, à Norland, seules quelques familles triées sur le volet en vendaient. Il commença déjà à réfléchir aux moyens d’en tirer profit.
« Arrête de traîner, avance ! » gronda l’un des chasseurs. Richard s’était arrêté pour examiner la liane épineuse, et l’elfe le poussa dans le dos avec son arc long.
L’arc long atteignit sa cible, mais l’elfe s’aperçut rapidement qu’il n’arrivait pas à le retirer. Richard l’avait saisi et, malgré tous ses efforts, il ne bougeait pas d’un pouce. Le chasseur blêmit et s’écria : « Qu’est-ce que tu essaies de faire ? »
« Et toi, qu’est-ce que tu fais ? » répliqua Richard. « Tu veux mourir ? »
Les autres chasseurs levèrent aussitôt leurs arcs, encochèrent des flèches et prirent Richard pour cible. Leur chef cria : « Étranger, lâche ça, tout de suite ! »
Richard sourit sans joie. Une lueur verte rayonna de ses paumes et se répandit rapidement le long de l’arme. Une nouvelle vie jaillit soudain du bois raffiné : deux fleurs blanches s’épanouirent. La scène était assez belle et révélait un pouvoir que même certains druides anciens ne maîtrisaient pas, mais l’arc était désormais complètement inutilisable.
Les arcs longs étaient des armes complexes sur ce plan. Leur fabrication, du choix des matériaux au travail de l’archer, prenait plus de dix ans. Ceux de la Tribu des Feuilles vertes étaient encore meilleurs que la moyenne, mais il fallait trente ans pour en fabriquer un. La tribu n’en produisait qu’une douzaine environ chaque année.
Les chasseurs furent stupéfaits, mais ne parvinrent pas à se résoudre à tirer. Dans leur société, les druides jouissaient d’un immense respect, dû à leur puissance et à leur capacité à parler aux arbres de vie. Face à un druide aussi puissant, personne ne voulait bouger.
Richard promena son regard sur leurs visages. « Prenez cela comme une leçon pour vous apprendre le respect. La prochaine fois, l’archer y passera aussi. »
« TU OSES ?! » tonna le chef en frappant le sol du pied, fou de rage.
« Essaie donc », sourit Richard.
Melia s’interposa entre les deux groupes. « Richard est mon ami ! C’est ainsi que la Tribu des Feuilles vertes traite mes amis ? »
Le chef changea plusieurs fois d’expression, puis soupira enfin et fit signe aux chasseurs de baisser leurs arcs. « Honorable fille de la forêt, à votre demande, nous lui pardonnons son affront. Cependant, la patience de la Tribu des Feuilles vertes a ses limites. »
Melia hocha la tête sans rien dire. Pourtant, son cœur était partagé entre la joie et l’inquiétude : son statut de fille de la forêt lui avait été utile, mais bien moins qu’elle ne l’avait espéré.