Chapitre 88
Sort légendaire
« C’est l’Invocation du Dragon rouge. Plus précisément, quand Sharon la lance, elle devient l’Invocation supérieure du dragon », répondit aussitôt Gaton.
« À l’époque, quand ton professeur venait d’entrer dans le royaume légendaire, il y a eu quelques… disons, quelques petits différends entre elle et les Archeron. J’étais jeune, fougueux et compétitif, et j’ai rassemblé six amis de la famille, tout aussi pleins d’ardeur que moi, pour aller l’affronter. Nous n’étions pas encore des légendes, mais nous avions le nombre pour nous et notre combinaison de classes n’était pas mauvaise. Ensemble, nous avions tout juste assez de puissance de combat pour lutter contre un être légendaire.
« Sharon venait de progresser et ne possédait qu’un seul sort légendaire. Une fois qu’elle l’avait lancé, elle n’était plus qu’une grande mage au sommet de son art. Et même si certains d’entre nous auraient sans aucun doute péri sous ce sort… Quand un véritable Archeron a-t-il jamais craint la mort ? »
En évoquant le passé, Gaton leva la tête et regarda par la fenêtre, une arrogance involontaire dans l’expression. Que sept jeunes Archeron aient eu le cran de défier une mage légendaire prouvait sans conteste leur bravoure, quelle que fût l’époque. Bien sûr, courage et témérité étaient des jumeaux inséparables, avec la stupidité pour proche sœur.
Comme on pouvait s’y attendre, Gaton s’assombrit après cette brève pointe de fierté et poursuivit lentement : « Le tout premier sort que ton professeur a appris, c’était l’Invocation du Dragon rouge… Le début du combat, ce jour-là, fut un grand classique : nos grandes mages lancèrent Arrêt du temps pour contrer celui de Sharon, qui, grâce à son avantage écrasant en vitesse d’incantation, immobilisa tout notre groupe avec Liens groupés. Elle enchaîna avec un portail qui la transporta à cent mètres de là, puis acheva de lancer son sort légendaire.
À mi-incantation, nous avons compris qu’il s’agissait du sort d’Invocation du Dragon rouge. À cet instant, nous avons cru entrevoir une chance de l’emporter ! Après tout, les dragons rouges eux-mêmes n’étaient pas de force légendaire, et deux d’entre nous auraient suffi à en venir à bout. Les autres auraient alors pu concentrer leurs efforts sur la mage légendaire, mais… »
Son expression se crispa, signe que le traumatisme laissé par ce combat n’était pas négligeable. « Quand son incantation s’est achevée, nous nous sommes retrouvés face à trois dragons, pas un seul ! Et un seul d’entre eux était rouge ; les deux autres étaient noirs ! Et puis… et puis, la suite fut simple. Les trois dragons se sont rués sur nous et nous ont tous mis à terre, tandis que ton adorable petit professeur se mettait à manger des fruits, à l’arrière. »
Richard eut le souffle coupé et s’exclama, stupéfait : « Trois ?! »
« Je ne l’ai appris que plus tard, mais le don de lignée de Sharon est extrêmement rare : il renforce ses sorts d’invocation. Il a transformé l’Invocation du Dragon rouge ordinaire en Invocation supérieure du dragon, un sort capable d’invoquer des dragons à la fois plus puissants et plus nombreux. Bien sûr, entre deux dragons et trois, la différence n’est pas si grande. » Gaton soupira d’admiration, puis secoua la tête et sourit à Richard. « Si Sharon lançait une Invocation supérieure du dragon aujourd’hui, elle en invoquerait sans aucun doute plus de trois. Tu comprends, n’est-ce pas ? Quiconque voudrait l’affronter en combat singulier ne s’en tirerait pas indemne. »
En matière de prouesses au combat, un dragon rouge adulte n’était guère différent d’un paladin : son niveau se situait entre dix-huit et vingt. Même si un dragon rouge constituait un puissant renfort dans une bataille entre êtres légendaires, il n’en serait pas l’élément décisif.
Mais trois dragons, c’était une tout autre histoire. Même trois dragons rouges pouvaient décider de l’issue d’un combat, et deux des invocations de Sharon étaient des dragons noirs. Un dragon noir adulte avoisinait le niveau vingt ; c’était un être sur le point d’entrer dans le royaume légendaire, bien plus puissant qu’un dragon rouge. Un seul dragon noir pouvait renverser le cours d’une bataille, alors deux ou trois…
Ce que Gaton voulait faire comprendre, c’était que son professeur était en réalité assez faible en combat singulier et qu’elle comptait sur son immense talent au combat.
Richard, toutefois, se rangerait évidemment du côté de Sharon. Il chassa aussitôt ces pensées et préféra demander comment le combat s’était terminé : « Alors ? Combien d’entre vous sont morts ? »
Gaton rit. « Aucun. Notre différend n’était pas bien grave et, de toute façon, ton professeur n’aime pas vraiment tuer. À vrai dire, elle aime faire des affaires. Elle nous a tous laissés partir et a même donné à chacun une somme pour financer nos campagnes de conquête de plans. En échange, nous devions lui verser la moitié des revenus du premier plan que nous conquérions. C’est moi qui ai reçu le plus d’argent. Mais ces campagnes n’étaient pas sans danger. Sur les sept Archeron de l’époque, nous ne sommes plus que trois en vie. »
Malgré le ton léger de Gaton, Richard percevait encore toute la tragédie de ses paroles. Sur les sept jeunes gens assez audacieux pour défier une mage légendaire sans avoir eux-mêmes atteint ce royaume, quatre avaient péri dans des batailles planaires en relativement peu de temps.
Gaton contempla la fenêtre, le visage désormais grave. « Bien, il se fait tard. Ne nous attardons pas davantage sur le passé. Richard, tu es majeur et considéré comme un membre à part entière de la famille Archeron. En tant que chef de famille, et non en tant que ton père, je continuerai à te fournir des ressources. En contrepartie, tu devras respecter les trois anciennes traditions des Archeron. De plus, tant que tu n’auras pas entièrement remboursé la famille, tu devras lui prêter allégeance. »
« Tant que je n’aurai pas entièrement remboursé la famille ? » demanda Richard.
« Un jour, quand tes contributions à la famille dépasseront ce qu’elle a investi en toi, tu ne seras plus soumis à ses contraintes et tu pourras agir à ta guise. Beaucoup d’Archeron ont suivi cette voie, par le passé.
« Cependant, tant que tu ne seras pas libéré de tes obligations, tu devras respecter les anciennes traditions de la famille. C’est le devoir de chaque Archeron », déclara Gaton d’un ton grave.
« Quelles traditions ? »
Gaton prit un air encore plus solennel, se redressa et répondit d’une voix basse : « Premièrement, tous les Archeron doivent préserver la pureté et la continuité de la lignée familiale. Deuxièmement, aucun membre de la famille ne doit se battre contre un autre. Troisièmement, l’Archeron le plus puissant doit veiller sur les tombes de la famille. »
Les deux dernières traditions étaient faciles à comprendre, mais la première laissa Richard perplexe. Gaton savait que Richard connaissait mal les traditions et les secrets des Archeron ; il lui expliqua donc la suite.
La lignée des Archeron était très ancienne et mystérieuse, puissante mais instable. Vingt-deux types de dons différents étaient apparus jusqu’alors dans la famille, et plus la lignée était pure, plus ces dons devenaient puissants. Elle avait donné naissance à des êtres d’une puissance sans égale.
Les Archeron suivaient donc depuis des siècles un précepte : le devoir le plus sacré de chaque membre de la famille était de préserver la pureté de la lignée et de la transmettre. Il fallait des descendants pour perpétuer la lignée et, pour la maintenir concentrée et pure, il fallait épouser d’autres Archeron. Ainsi, tous les membres de la famille Archeron soutenus par ses ressources devaient épouser un Archeron et avoir un enfant, à moins d’avoir contribué suffisamment à la famille. Souvent, le chef de famille ou d’autres membres puissants choisissaient leur partenaire à leur place, sans leur laisser leur mot à dire. Moins on était puissant, moins on avait voix au chapitre. Les mariages consanguins étaient nombreux dans l’histoire des Archeron, y compris entre frère et sœur de sang.
Ce ne fut qu’alors que Richard comprit pourquoi l’atmosphère avait été si étrange au Château de la Rose Noire, lorsqu’il y avait rencontré ses sœurs.
« Ce n’est pas aussi terrible que tu le crois, gamin ! » ricana Gaton. « Tu es le seul maître des runes de ta génération parmi les Archeron, alors tu as droit à de nombreux privilèges ! En plus de recevoir le plus gros investissement, tu peux choisir quelques-unes des filles qui n’ont pas encore de compagnon. Bien sûr, cela ne durera que jusqu’à ce que tu aies ton propre enfant. Tu découvriras très vite ce que tu peux obtenir de la famille. »
Richard poussa un long soupir et dit : « Je… Je crois que je vais me débrouiller seul. »
Gaton fixa Richard d’un regard qui semblait pénétrer jusqu’au fond de son cœur. Celui-ci en frémit malgré lui.
« Gamin, ne prends pas une décision aussi vite. Tu la regretteras sans aucun doute. Je pense que ta mère devrait être la personne qui compte le plus dans ta vie. » La voix de Gaton avait quelque chose de magique et laissa Richard une nouvelle fois stupéfait. L’espace d’un instant, Richard eut même l’impression que Gaton connaissait le dernier vœu de sa mère. Mais ce secret était enfoui au plus profond de son cœur. Jamais, quoi qu’il arrive, il ne le confierait à cet homme.
Tandis que Richard restait perplexe, la voix de Gaton retentit de nouveau à son oreille : « Bien, gamin ! Je vais t’emmener aux tombes de la famille. C’est une cérémonie que chaque Archeron doit accomplir quand il atteint l’âge adulte. »
Les tombes de la famille ?!
Cette fois, le terme stupéfia Richard. La voix de sa mère sembla résonner de nouveau à ses oreilles : « Quand tu seras devenu un véritable homme, enterre-moi dans la couche la plus élevée des tombes de la famille de ton père ! »