Chapitre 87
Sort légendaire
Gaton fixa Richard sans dire un mot pendant une minute entière. Celui-ci se tenait debout et soutenait le regard de son père, sans la moindre intention de céder. La sueur perla très vite sur son front, ruissela le long de ses joues et finit par tremper ses vêtements, mais il tint bon.
Il était impossible de décrire avec des mots la tension que provoquait le regard de Gaton. En un clin d’œil, le corps de Richard se mit à trembler et, au bout de quelques instants, il eut l’impression qu’il allait s’effondrer d’une seconde à l’autre. Pourtant, il serra les dents et persista, s’efforçant de tenir debout seconde après seconde.
Alors que sa vue commençait à se brouiller, l’écrasante pression disparut soudain sans laisser de trace. Richard poussa un soupir et sentit ses forces le quitter au point de manquer de s’écrouler, mais sa seule volonté le maintint debout.
Gaton éclata soudain de rire et s’exclama : « Parfait ! On dirait que Sharon ne t’a pas ménagé à l’entraînement, après tout ! C’est plutôt rare… Attends, ça ne se fait pas de dire du mal d’elle maintenant. Viens ici, fiston ! Ton père va te montrer quelque chose d’intéressant ! »
Richard fronça les sourcils, visiblement gêné par la façon dont Gaton s’était désigné. Il ne protesta toutefois pas et s’approcha de la carte magique, comme son père le lui avait demandé.
« Tu vois ça ? C’est une carte partielle du plan de l’Orchidée au repos. C’est un nom que j’ai inventé ; son véritable numéro d’enregistrement à l’Église du Dragon éternel est le 17658. J’y mène des campagnes depuis près de dix ans et je possède un cinquième de ses terres. Ce n’est qu’une estimation, cependant. Je n’ai pas fini d’explorer les frontières du continent, alors j’ignore quelle est sa superficie totale. »
La carte montrait clairement que la topographie du plan ressemblait à celle de Norland. On y trouvait des montagnes, des rivières, des océans et des plaines ; d’après les indications et les calculs inscrits sur les bords, elle couvrait plus d’un million de kilomètres carrés ! Les vastes étendues vertes de la carte révélaient un continent foisonnant de vie et doté de toutes sortes de ressources naturelles. Mieux encore, puisque les plans se ressemblaient, il n’était guère nécessaire de transformer les ressources récoltées, ce qui limitait l’usure du matériel. Même si Gaton ne possédait qu’un cinquième de la région représentée, cela faisait tout de même 200 000 kilomètres carrés ! Assez de terres pour fonder un grand duché sur Norland !
Un sourire charmeur aux lèvres, Gaton demanda à Richard : « Fiston, sais-tu pourquoi je veux te montrer la carte du plan de l’Orchidée au repos ? »
Richard n’en avait évidemment aucune idée, et Gaton ne s’attendait pas à ce qu’il réponde. Il poursuivit sans attendre : « Tous les revenus que je tire du plan de l’Orchidée au repos, ainsi qu’une petite partie de ceux d’un autre plan ordinaire, ont servi à financer tes études à Deepblue. Même maintenant que tu es rentré, je dois encore verser mes revenus à Sharon pendant cinq ans. J’ai déjà pris pied dans ces plans, et les bénéfices que me rapporte chaque année mon territoire dépassent le million de pièces d’or. En outre, ils devraient augmenter de plus de 30 % par an au cours des cinq prochaines années. »
Richard se tut aussitôt. Il n’eut même pas besoin d’y réfléchir pour comprendre que les revenus de ces plans dépasseraient les dix millions de pièces au cours des cinq prochaines années. Même lui, qui s’était habitué aux dépenses de Deepblue, en eut le souffle coupé. Un chevalier runique ordinaire coûtant 500 000 pièces à créer, dix millions suffiraient à en équiper deux escouades entières !
Gaton regarda Richard et poursuivit : « Si je te raconte tout cela, c’est pour que tu saches ce qu’il a fallu débourser pour faire de toi un mage maître des runes. Chez les Archeron, nous sommes toujours justes. Il y a 37 membres de ta génération, ou presque, en âge de devenir adultes. Neuf sont mes enfants, tes demi-frères et sœurs. Et il y en a aussi 71 qui ne sont pas encore majeurs. Parmi tous ces prétendants, c’est en toi que nous avons le plus investi. En fait, la somme que nous avons consacrée à ta formation dépasse celle que nous avons dépensée pour tous tes frères et sœurs réunis. Et ce n’est qu’un début : je vais continuer à investir de plus en plus en toi. Ta maîtresse, Sharon, en fera autant. »
Richard voulut instinctivement refuser l’aide financière de Gaton, mais il comprit qu’il n’en avait pas les moyens. Il avait déjà utilisé bien trop de ressources de son père et, puisque celui-ci venait aussi de mentionner Sharon, il ne pouvait rien objecter. Ce n’est qu’après avoir quitté Deepblue qu’il avait compris tout ce que Sharon lui avait donné.
Deepblue avait ouvert à Richard les portes d’un monde de magie, et il avait été le seul à bénéficier d’un traitement aussi particulier. Grâce à l’influence discrète qu’elle exerçait sur le professeur Fayr et les autres grands mages, ainsi qu’au programme personnalisé qu’elle avait conçu pour lui, Sharon lui avait transmis une école de pensée et mis sur la voie de la maîtrise des runes. C’était en réalité le plus précieux des dons qu’un maître pouvait faire à son élève.
Bien trop de gens passaient leur vie à étudier la magie auprès de maîtres médiocres, tournant éternellement en rond dans le même cadre de règles établies. Tout ce qu’ils retenaient des sorts, c’étaient des incantations précises et une répartition exacte du mana. Même s’ils lançaient des boules de feu toute leur vie, ils ne comprendraient jamais les principes qui sous-tendaient le sort, et encore moins comment l’améliorer.
La plupart des mages ne faisaient que reproduire les sorts du passé, incapables d’en inventer eux-mêmes. Et, de la même manière que ces mages formaient la majorité, la plupart des maîtres des runes ne créaient rien de leur propre cru.
Voyant que Richard ne l’avait pas repoussé, Gaton hocha la tête d’un air satisfait. « Pas mal, fiston. Tu as beaucoup grandi, bien plus que ton vieux à ton âge. Mais tu auras du mal à accomplir autant que moi quand j’avais ton âge. Tu es trop calme, tu ne fais pas de grabuge, tu ne bois pas, tu ne cours pas après les filles… pourquoi ? Les hommes ont besoin d’amis et de frères. Quand tu en as assez, personne n’ose te chercher des noises. L’union fait la force ! » Ce chapitre est d’abord publié sur novelping dot com.
« Mais Maîtresse se débrouille seule ! » protesta Richard, par pur réflexe, sans même se soucier de ce que Gaton venait de dire.
Il n’avait toutefois rien pour étayer ses propos. Après tout, Deepblue comptait jusqu’à dix-sept grands mages, sans parler des nombreux autres mages puissants. Tous les récits de ses batailles avaient été remaniés deux fois avant de lui parvenir, parfois même trois ; on pouvait donc imaginer à quel point ils étaient fiables.
Bien sûr, elle ne combattait seule que depuis qu’elle avait atteint le royaume légendaire, mais c’était surtout parce que ceux qui n’avaient pas atteint le niveau 20 ne servaient à rien dans des affrontements de cette ampleur. De plus, en tant que personne la plus proche d’elle, Richard avait vaguement perçu quelque chose d’étrange dans son style de combat. Elle ne semblait pas suivre une voie de courage inébranlable.
À peine les paroles de Richard furent-elles sorties de sa bouche que l’expression de Gaton se fit étrange. Il se caressa la moustache, sans parvenir à cacher complètement sa bouche grande ouverte. Richard ne vit que les rires silencieux de son père, qui s’efforçait de ne faire aucun bruit.
Ce ne fut qu’au bout d’un long moment que Gaton cessa enfin de rire et demanda à Richard : « Fiston, sais-tu quel est le sort légendaire préféré de ta maîtresse ? »
Plus le rang d’un mage légendaire était élevé, plus il pouvait lancer de sorts légendaires. Toutefois, rares étaient ceux qui s’étaient largement répandus, et Richard les avait tous vus dans des grimoires. Il savait que Gaton avait une raison de lui poser la question et s’efforça de se remémorer les sorts et d’émettre des hypothèses. « Invocation du Dragon rouge ? Frappe solaire ? Brume vampirique ? »
Ces trois sorts passaient aux yeux de tous pour les préférés des mages légendaires. Extrêmement puissants et simples à lancer, ils permettaient d’accroître considérablement sa force offensive au combat.