Chapitre 877
Éclosion
Cela faisait un bon moment que Richard n’était pas venu sur le Plan forestier, mais il ne parvenait toujours pas à concilier la voix juvénile et ses souvenirs. Heureusement, l’Arbre prit rapidement conscience de son excitation et se calma, retrouvant son ton digne. « Maître venu d’un autre monde, j’ai achevé les préparatifs de ma prochaine évolution. »
« Quels ennemis y aura-t-il, cette fois ? » demanda Richard.
« D’ordinaire, il s’agirait de myrmékes, d’araignées des cavernes et de corbeaux pic-bois. Cependant, je pense que l’Arbre-Monde pourrait aussi envoyer des nains enragés et des dompteurs de bêtes. »
L’Arbre de Vie lui transmit des images mentales et des renseignements détaillés sur tous ces prédateurs. Les myrmékes étaient des créatures semblables à des fourmis, longues d’un demi-mètre, qui se déplaçaient généralement en groupes de plus de mille individus et rendaient stériles les terres qu’elles traversaient. Les araignées des cavernes pouvaient atteindre deux ou trois mètres de haut et, en plus de tisser de solides toiles, elles étaient capables de creuser la terre pour y aménager de vastes réseaux de tunnels complexes. Elles raffolaient des racines. Avec les corbeaux pic-bois, elles formaient une force d’attaque combinée, venue de la terre, des airs et du sous-sol. Le moindre échec serait fatal.
Pourtant, aucune de ces trois espèces ne représentait réellement une menace majeure à ce stade. Le danger venait des nains enragés et des dompteurs de bêtes. Les uns comme les autres possédaient une certaine intelligence. Les nains enragés mesuraient moins d’un mètre et leur tête occupait le tiers de leur corps, ce qui leur donnait un air grotesque ; les dompteurs de bêtes, eux, atteignaient trois mètres et leurs longs bras et jambes leur permettaient de bondir d’arbre en arbre.
L’Arbre de Vie avait en réalité peu d’informations sur ces derniers, et même les images étaient floues. En revanche, il précisa que les premiers pouvaient manger des pierres sans le moindre problème. Ajoutées à leur culture tribale et au culte de leurs ancêtres, ces caractéristiques en faisaient une force avec laquelle il fallait compter. En fait, s’ils ne régnaient pas sur ce plan, c’était uniquement parce que la volonté de la forêt les maintenait sous sa coupe en leur imposant une courte espérance de vie et une faible fertilité.
En apprenant que les dompteurs de bêtes pouvaient manipuler les créatures de la forêt et agissaient en généraux pour coordonner l’attaque, Richard douta aussitôt de ses forces. Affronter une tribu dont chaque adulte avait la puissance d’un saint, sur son propre territoire où elle pouvait contrôler des dizaines de milliers de créatures… Dans ces conditions, il n’était pas certain de l’emporter. Get faster updates on novelping dot com.
« Nous devrons peut-être nous préparer un peu plus, dit-il enfin. Cela prendra trois à six mois, voire un an. »
« Pour moi, un an ne représente qu’un court repos, Maître. Une si petite attente n’a aucune importance. »
……
Le groupe de Richard explorait alors l’immense forêt. Des années plus tôt, un enfant de la forêt avait failli anéantir à lui seul la moitié de ses troupes ; désormais, chacun de ses membres aurait pu éliminer la menace en dix minutes.
Tiramisu marchait en tête du groupe. Les arbres étaient un peu trop serrés pour le seigneur ogre, et ses deux têtes ne cessaient de grommeler tandis qu’il se frayait un chemin en se courbant. Il se plaignait surtout de ne trouver aucun bon repas dans les environs, mais craignait aussi que des champignons ne se mettent à pousser sur différentes parties de son corps. La forêt abritait naturellement toutes sortes de prédateurs, mais l’aura de puissance qui émanait du groupe les faisait tous fuir. Les quelques taons gros comme la paume qui osèrent piquer l’ogre furent réduits en miettes par les seules vibrations de son ventre.
Avec seulement Phaser, Waterflower, Mountainsea et la licorne dans le groupe, ils avançaient à une vitesse fulgurante. En une seule journée, ils commencèrent à sentir la volonté de la forêt les oppresser, tandis que les ténèbres s’épaississaient à l’approche de la nuit. Tous les membres de l’équipe possédaient une volonté extraordinaire et résistaient donc presque entièrement à cette oppression. Comme il n’y avait aucun endroit où installer un camp, Tiramisu abattit plusieurs arbres gigantesques et en utilisa les troncs pour établir leur campement. Armés de nombreuses armes puissantes, ils aménagèrent rapidement une petite alcôve où se reposer.
Richard sortit une petite boîte et creusa huit trous dans le sol. Il les remplit de branches de bois de pierre, puis bourra les interstices de poudre noire. Il lança ensuite huit petites boules de feu qui enflammèrent aussitôt le bois, dressant des colonnes de flammes de près de deux mètres de haut.
« Qu’est-ce que c’est, Maître ? » demanda Tiramisu, intrigué.
« Notre feu de camp », répondit Richard avec un sourire. Cette poudre servait de catalyseur pour brûler le bois de pierre, et sa chaleur suffisait à réchauffer tout le campement.
« Et ça va durer combien de temps ? » poursuivit l’ogre. Richard n’avait versé que quelques centaines de grammes de poudre, tout au plus. This story is hosted at novelping dot com.
« Ça devrait tenir toute la nuit », répondit Richard, sans grande conviction. Il n’en avait pas fait l’expérience lui-même.
« C’est du bon, ça… Si on avait eu ça dans notre tribu à l’époque, on aurait pu remonter vers le nord… Peut-être qu’on aurait survécu… » Richard se figea aux paroles de l’ogre, mais le sourire abattu de Tiramisu se transforma bientôt en son habituelle grimace enjouée. « Je vais chercher de quoi manger ! Voyons si ce feu peut bien faire rôtir quelque chose ! »
« Je viens avec vous », dit doucement Waterflower. L’ogre s’éloignait à grandes enjambées dans les profondeurs de la forêt ; elle se leva et se hâta de le suivre.
Richard se tourna vers Phaser et Mountainsea. « Restez ici. Je vais faire éclore l’avatar de la mère de couvée. »
Il choisit une direction et s’enfonça dans la forêt. Après avoir parcouru plus de dix kilomètres à toute allure, il ralentit. Sentant que la volonté de la forêt commençait à l’affecter lui aussi, il décida que l’endroit ferait l’affaire et sortit un énorme œuf noir d’un coffret de scellement. Il le posa à terre, s’entailla la paume et laissa son sang goutter sur la coquille.
Dès que le sang toucha l’œuf, un faible cri résonna dans les bois, un gémissement grave semblable à un cri de guerre. De la fumée noire s’échappa de la surface lisse de l’énorme œuf, où apparurent de nombreux trous qui absorbèrent tout le sang qu’il avait versé. Il sentit une pointe lui transpercer l’âme tandis que la graine se liait à lui et commençait à éclore.
Les battements de cœur de la créature à l’intérieur de la coquille s’accélérèrent, devenant de plus en plus pressants. Une petite voix résonnait dans son esprit, criant sans cesse sa faim et sa douleur. L’avatar peinait à grandir sous l’oppression de la volonté de la forêt, mais Richard recula d’un pas pour montrer qu’il n’avait pas l’intention de l’aider. La mère de couvée lui avait expliqué que l’avatar devait grandir malgré ces conditions défavorables pour rester puissant une fois adulte. S’il parvenait à résister à la volonté de la forêt, il ne subirait plus son oppression à l’avenir.
Pourtant, alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner, son visage se figea de stupeur tandis qu’il levait les yeux au ciel. Les nuages formaient une immense spirale juste au-dessus d’eux, et une volonté d’une puissance sans précédent s’abattait sur l’œuf en train d’éclore !